
Par Barbey d’Aurevilly. Les Prophètes du passé I / III

Si j’avais à caractériser d’un seul trait le génie de Joseph de Maistre, je l’appellerais, avant tout, le Génie de l’Aperçu. Quand on lit ses œuvres, c’est d’abord cela qui frappe ; et, quand on ferme le livre, c’est de cela que longtemps après, on reste frappé. Bonald, Lamennais, par exemple, révèlent des qualités différentes par l’emploi de procédés différents. Ils posent des principes, et il les enchaînent ; ils élèvent des édifices, ce sont des architectes de vérités. Mais de Maistre, pourrait-on me dire quel fut son système, et, dans le sens humain du mot, quelle fut sa philosophie ? Dans le sens divin, dans le sens des principes dominateurs de toutes les philosophies, il en a une, je le sais, et il n’est pas difficile de la dégager de l’ensemble de ses écrits ; mais jamais il n’a tenté d’en dresser les assises à l’aide de toutes les organisations de la science et du raisonnement. Possédant à un degré éminent cette faculté de croyance qui est le premier attribut des grands penseurs, — ou, pour dire mieux en disant davantage, des grands hommes, — il vit trop dans la lumière de sa foi ; il en respire trop les a priori sublimes, pour contester par hypothèse et examiner philosophiquement cette grande et unique vérité de tradition qui est devenue la vérité catholique ; et c’est avec ce fait indiscuté, indiscutable, irréfragable et générateur de tous les autres, qu’il aborde l’étude des diverses questions sur lesquelles il a montré toutes les flexibilités de la force.
Monté à cette hauteur, ou plutôt placé naturellement à cette hauteur, sans y être monté, par le fait de ses facultés supérieures ; il voyait bien, il apercevait. Mais pourquoi voyait-il ? Pourquoi avait-il cette force de projection visuelle, qui est de l’aperçu dans Tordre de l’intelligence et qui semble le cachet de son génie ? C’est qu’il regardait d’une bonne place. L’aigle que le vent a roulé dans un gouffre n’a plus besoin de son regard de feu ; il ne lui sert que quand il plane. La sagacité de Joseph de Maistre tient plus à son point de vue, qu’à sa vue même. Or son point de vue, c’est la révélation historique, la tradition. Je me rappelle une phrase qu’il a écrite et qui est une clarté sur sa pensée. Il parle du christianisme, ce point de départ d’où il s’est lancé sur toute idée. « Depuis dix-huit siècles, — dit-il, — il règne sur la partie la plus éclairée du globe, et cette religion ne s’arrête pas même à cette époque antique. Arrivée à son fondateur, elle se noue à un autre ordre de choses, à une religion typique qui l’a précédée. L’une ne peut être vraie sans que l’autre le soit ; l’une se vante de promettre ce que l’autre ce vante de tenir : en sorte que celle-ci, par un enchaînement qui est un fait visible, remonte à l’origine du monde. ELLE NAQUIT LE JOUR OÙ NAQUIRENT LES JOURS. » On le voit, pour ce génie d’État, en matière de philosophie, l’esprit humain commence par un fait en dehors de lui-même, de ses propres jugements et de ses propres puissances. Des règles de fausse position à élever contre Dieu, même pour la grande gloire de sa démonstration, de Maistre a toujours dédaigné d’en poser. Il est d’un trop mâle esprit pour jouer à ces petites mathématiques innocentes. Il n’essaye pas de prouver par le raisonnement la légitimité de la vérité enseignée ; il l’affirme, sachant qu’à une certaine profondeur, rien ne prévaut contre l’histoire, et que la philosophie, réduite à ses seules forces psychologiques et ontologiques, est incapable de faire autre chose de ces vérités premières, qu’une vague probabilité1.
Ainsi, rien de plus vrai, en un sens, que ce mot d’Homme du Passé appliqué à Joseph de Maistre. Il est du passé, en ce sens que la notion de Dieu, cette notion première, n’est donnée, pour lui, dans sa plénitude vivifiante que par l’histoire, et que, donnée une fois, le temps ne peut plus changer, par ses évolutions et révolutions, la loi qui en sort et qui gouverne le monde. En partant de cette base, la seule qui ne tremble pas sous le pied, de Maistre a un critérium certain, absolu (tout critérium qui manque de ces deux qualités n’étant qu’une toise d’à peu près, un bâton d’aveugle pour sonder les fondrières du chemin), et il peut dire, comme il le dit, sans que le prophète soit beaucoup plus qu’un logicien : Tel fait contrarie la vérité enseignée, c’est un désordre. Il doit donc passer, et sur la trace de son passage, qu’il laisse beaucoup de ruines ou seulement un peu de fumée, les faits normaux, un instant contrariés ou suspendus, doivent se rétablir dans la tranquille majesté de leur force éternelle. C’est cette règle, ce critérium que de Maistre a appliqué avec la justesse du regard et la sûreté de la main à tous les faits soit historiques, soit philosophiques de son temps. Comme il est de l’essence de la Philosophie, cette chercheuse d’esprit et de disputes, de discuter jusqu’à la légitimité même de la discussion, je laisserai là les faits théoriques, métaphysiques, et sur lesquels on peut chicaner jusqu’à l’heure où ils tombent dans les réalités de l’histoire et s’y incarnent, et je prendrai les faits historiques, devant lesquels, patents et palpables comme les faits physiques, la Philosophie n’a plus qu’abaisser ses yeux de taupe et son orgueil encore plus aveugle que ses yeux.
1Pour ne citer qu’an seul exemple de cette fière méthode abrégée de Joseph de Maistre, qu’on se rappelle les premières pages de son pins grand livre, le Pape. Il y pose souverainement l’infaillibilité théologique, et il en déduit aussitôt l’infaillibilité politique par l’expérience et par l’histoire, laissant pour toute ressource à ceux qui sont piqués de la tarentule de la discussion de s’ouvrir la tête sur les faits, si bon leur semble. Et puisque j’ai cité le livre du Pape, qu’il me soit permis d’ajouter en passant qu’il est à lui seul, sous sa forme historique, toute une Prophétie que le temps se chargera de justifier, et plus prochainement qu’on ne croit. Les peuples chrétiens, qui ne le sont actuellement que de nom et de baptême, doivent revenir, dans un temps donné, à cette théorie du Pape, qui est la théorie de l’unité dans le pouvoir et qui a fait pousser à l’Erreur le cri qu’on pousse quand on est frappé. Lorsque nous serons las, et cette fatigue commence déjà, des pouvoirs fictifs, conventionnels, et remis en question tous les matins, nous reviendrons au pouvoir vrai, religieux, absolu, divin ; à la Théocratie exécrée, mais nécessaire et bienfaisante, ou nous sommes donc destinés à rouler, pour y périr, dans les bestialités d’un matérialisme effréné. La notion du droit devrait donc s’éteindre dans l’esprit de l’homme ; car qui dit droit, dit droit absolu, et il n’y en a pas en dehors du catholicisme. Il n’y a que des convenances : or les grandes convenances font fléchir les petites, — comme certaines existences qui, tuant pour être, dévorent des existences inférieures. Le droit public ne serait plus alors qu’une question d’Anthropologie. Les droits des peuples, vis-à-vis les uns des autres, seraient leurs facultés, et l’on sait de quoi cette notion de facultés se compose! Ainsi, au bout de toutes les philosophies, le système du Pape de Joseph de Maistre et de toute l’Église, ou le Léviathan de Hobbes ! Ou le droit absolu avec son Interprète infaillible qui juge, condamne et absout, ou des luttes sans fin, sans dernier mot, sans apaisement ; le vivier de sang de la force (car l’intelligence n’est qu’une force) et le pauvre Esprit humain, secoué par ses passions comme un arbre ébranché et fendu, et la force pour toute mesure du droit et du devoir des hommes ! Voilà l’alternative. On verra comme le monde s’en tirera, mais il faudra choisir.

Nombre de pages : 340.
Prix (frais de port inclus) : 29 €.
Commander ou se renseigner à l’adresse ci-dessous : commande.b2m_edition@laposte.net ■











