
Par Barbey d’Aurevilly. Les Prophètes du passé III / III

Du reste, une vue si droite et si perçante qui aidait à sa force et la décuplait, en mettant le pur milieu des principes entre elle et les événements lointains, comme la science place de merveilleux cristaux entre elle et les objets qui échappent à la faiblesse des organes humains, pour mieux les voir ; cette vue éclairée, affermie, élevée à sa plus haute puissance par l’habitude de la contemplation supérieure, ne se troubla jamais, même devant ce qui trouble tant le regard des hommes, le succès. Bien au-dessus des partis et de leurs passagères fortunes, Joseph de Maistre, qu’on a cru, aux ardeurs de sa parole, en partager les passions, n’épousa aucune des illusions de la victoire, quand la Restauration s’accomplit. Il vit qu’au lieu de rompre avec une révolution qui avait été elle-même une rupture avec la vérité et avec l’histoire, elle se nouait à cette révolution par une constitution philosophique, et il prévit ce qu’il arriverait de cette dernière, comme il était arrivé déjà à celles qui l’avaient précédée. Il ne biaisa pas sur la faute de Louis XVIII, et sur le sort de cette monarchie un instant relevée pour retomber. Deux ans après le retour de la maison de Bourbon, une inspiration, née déjà de beaucoup d’embarras, lui fit offrir le ministère, mais il refusa en disant qu’il était trop tard. Il sentait que la conception de l’ordre vrai pour la France sacrifiée à une égoïste et fausse politique, ne pouvait plus se réaliser, du moins par le simple fiat d’un homme. Quelques années plus tard, en 1821, il mourait, et, le regard toujours aussi lucide, aussi ferme : « Je meurs avec l’Europe », disait-il. Mot cruel et lugubre ; mais franchement, depuis 1821, quel événement a montré que ce mot-là ne fût pas juste ?
Ainsi, — comme on le voit maintenant et par ses écrits et par sa vie, — ce Prophète du Passé, ainsi que diraient les insolents Nostradamus de notre âge, a toujours prévenu et annoncé l’avenir voilé qui allait suivre. Il avait, et dans ses Considérations sur la France et dans son Principe générateur, proclamé le néant des constitutions faites de main d’homme, et, coup sur coup, les faits successifs de l’histoire contemporaine lui donnèrent raison en brisant, les unes après les autres, ces constitutions ! Que dis-je ? l’avenir qu’il avait vu ne s’est point circonscrit dans une période de l’histoire. La sentence de mort qu’il a portée contre les constitutions, le Temps, cette Table de Marbre qui rejuge les jugements humains , ne l’a point cassée. Il a frappé également l’œuvre de 1795, de 1815, de 1830, comme il frappera toutes les œuvres pareilles de fabrique humaine, estampillées du même nom. Plus tard, quand je parlerai de Chateaubriand, dont l’œil fut trop souvent ébloui par les illusions ambiantes de son époque, je montrerai que l’impossibilité de vivre, — le petit empêchement d’être, eût dit Fontenelle, — de ces œuvres futiles ne venait pas seulement du principe même sur lequel elles portent, mais aussi du système de gouvernement que ces constitutions créaient. Seulement pour de Maistre, ce penseur original, qui expliquait tout par l’origine, le péché originel suffisait. Quand une institution est vaine dans son principe, ce n’est plus qu’une ruine suspendue sur ceux qu’elle couvre de son apparente solidité. Les myopes seuls ont cru, par exemple, le roi Charles X chassé du trône par de vieilles rancunes contre sa noble race ; mais pour ceux qui élèvent leur regard vers des causes plus réelles, il a été surtout chassé par les principes mêmes consentis dans cette Charte, qui sera jugée par nos fils, s’ils ne sont pas aussi faibles que leurs pères, une vile concession à l’ennemi. Louis-Philippe n’avait point, lui, les souvenirs de sa race à craindre. Fils de régicide, grandi sur les genoux des clubs, libéral de ce faux libéralisme, de cette tartufferie de liberté dont la spirituelle France a été si longtemps la madame Pernelle et l’est encore ; Louis-Philippe, ce roi de la Halle, a été chassé à son tour par les gamins, fils de ces gamins qui lui avaient donné la couronne. Mais, comme Charles X, c’était encore, au fond, la constitution qui le chassait, ou du moins l’esprit qui couvait dans son sein. La monarchie de 1830 a péri comme la monarchie de 1815, parce que ni l’une ni l’autre n’était, en fin de compte, la monarchie. Toutes les deux sont mortes de leurs constitutions. De Maistre avait pressenti ces ruines comme il en a pressenti bien d’autres que la France n’a pas vues, mais qu’elle verra… Et ne peut-on dire qu’elle a commencé de les voir ?… Avouons que ce n’est pas trop mal pour un homme toujours les yeux attachés au passé, comme le lui reprochent ses adversaires. Enfin il a mérité cette gloire qu’à plus de quarante ans de distance, un ministre d’une expérience presque séculaire, aussi grand par la pratique et par l’action que lui, de Maistre, l’était par la théorie et par la pensée, conclut, après les événements, comme l’illustre écrivain avait prévu, avant qu’ils eussent éclaté. Les paroles rapportées dernièrement du prince de Metternich, à Londres2, sont un corollaire expérimental à l’a priori de l’auteur des Considérations sur la France. Lorsque les Bohémiens politiques de notre époque, éclos tout à coup au gouvernement des États, comme des champignons sur du fumier, dans la nuit du 24 février 1848 ; lorsque tous ces poétiques diseurs de bonne aventure à la France auront pour garantie de leurs prédictions un ensemble de faits comme celui que je n’ai pu qu’indiquer dans ce chapitre, et l’adhésion à leurs prophéties d’un homme qui a depuis quarante ans la main,— et une assez puissante main, — dans les affaires de ce monde, alors… oh ! alors… je ne les croirai pas davantage, mais je me regarderai au moins comme tenu de déduire les raisons de mon incrédulité.
2Voici les propres paroles du prince de Metternich : « Le Progrès politique, — dit-il,— suit un cercle. Plus il marche, plus il se rapproche de son point de départ. » C’est toute la théorie catholique qui ne conçoit pas l’homme autrement qu’il n’est ; — qui ne rêve jamais, mais qui observe toujours. Un grand esprit qui, comme le prince de Metternich, lutte avec les faits depuis quarante ans, et conclut, au nom des faits, comme les plus redoutables utopistes, au nom des idées, montre bien que l’utopie n’est plus qu’une avance de la Vérité. L’Infaillibilité est pour M. de Metternich aussi nécessaire que pour Joseph de Maistre. Et ce n’est pas la seule analogie qui existe entre le grand Penseur debout et le grand Penseur assis. Tous deux, ils ont la même théorie providentielle. Tous deux croient que la Révolution de 1789 n’a été que le châtiment des Classes Élevées et que la Bourgeoisie et le Peuple doivent avoir aussi leur 1789. Après le coup de guillotine sur la tête du trop révolutionnaire Louis XVI, il doit y avoir le massacre et la faim pour les peuples révolutionnaires. L’Expiation, l’Expiation pour tous, en bas comme en haut. Les peuples y perdront l’esprit de révolte ; les Aristocrates et les Rois, l’esprit de faiblesse et d’illusion, plus dangereux et plus honteux encore. — Telle est l’opinion d’un homme dont le long ministère fut un règne, et qui, sur la fin de sa vie toute-puissante, a trouvé la révolution armée contre lui, parce qu’il avait mis tout son patient et calme génie à l’endormir plutôt qu’à la tuer. Il aurait dû la tuer.

Nombre de pages : 340.
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