
Par Stéphane Ratti.
COMMENTAIRE JSF — Cette tribune est parue dans Le Figaro du 12 septembre. Elle nous extrait du cloaque des médiocrités médiatiques, des basses œuvres politiciennes, de l’inculture crasse et de l’insignifiance d’esprit des uns et des autres. En forme d’uchronie, si on peut la qualifier de la sorte, elle nous paraît particulièrement destinée à l’édification de « ceux qui douteraient de la constance de la nature humaine et du renouvellement des situations qu’elle explique », selon l’exacte formule utilisée autrefois par feu le comte de Paris, Henri VI. Qui fut un prince intelligent qui eût mérité, lui aussi, de régner. — JSF
TRIBUNE – Le système que le président américain souhaite mettre en place rappelle les largesses offertes à la population de Rome. Sous la République, des lois frumentaires autorisaient en effet les dirigeants à distribuer régulièrement des tonnes de grain, souligne l’historien*.
*Professeur émérite des universités en histoire romaine, Stéphane Ratti a notamment publié Histoire Auguste et autres historiens païens (Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 2022).

Donald Trump promet 5000 dollars à chacun de ses électeurs en cas de victoire aux prochaines élections à la Chambre des représentants et au Sénat. Ne considérons pas la question de la légalité d’une telle promesse, concentrons-nous sur sa signification. De quoi s’agit-il ? Tout bonnement de clientélisme, comme dans la Rome ancienne. Un homme riche entretenait, à cette époque, avec d’autres hommes libres des relations sociales d’interdépendance : les clients servaient les intérêts électoraux de leur patron. Ils menaient sa campagne électorale, procédaient au collage d’affiches, et fournissaient éventuellement un service d’ordre musclé. Ce type de relation asymétrique liait des patrons à des citoyens de rang inférieur et n’allait pas sans susciter des situations humiliantes, par exemple la longue attente matinale des salutations au maître (il fallait, pour être bien placé dans la file d’attente, investir le vestibule du patron dès l’aube) ou l’obligation de faire cortège au patron lorsqu’il se rendait au forum.Publicité
On prendra néanmoins garde à ne pas confondre le clientélisme avec le système d’échange réciproque de bienfaits tel qu’il est longuement décrit, sous Néron, par Sénèque dans son traité De beneficiis. Les bienfaits, en effet, s’échangent entre membres de l’aristocratie la plus élitiste et évitent toute forme d’humiliation. Cicéron, dans Les Devoirs 2, 69, y insistait et rapportait que les riches préfèrent la mort au titre de clients, alors que les aristocrates sont les acteurs principaux du système des bienfaits.
Le système que le président américain souhaite mettre en place rappelle plus précisément celui des largesses offertes à la population de Rome. Sous la République déjà des lois frumentaires autorisaient les dirigeant à distribuer régulièrement des tonnes de grain (environ 35 à 40 kg de blé par personne et par mois), d’abord à prix réduit, puis gratuitement, à une population que l’on chiffre, pour la ville de Rome, entre 200.000 et 400.000 personnes au Ier siècle avant J.-C.
Si Jules César ne disposait pas du dollar, il inventa néanmoins, une fois dictateur, une monnaie d’or, un aureus, qui devint très vite, en raison de sa valeur fixe et reconnue par tous une espèce d’étalon or.
Ce type de largesse en nature va évoluer sous l’Empire en dons en espèces, notamment à l’occasion de fêtes impériales liées à différents anniversaires ou fêtes religieuses. Mais l’exemple le plus proche du projet du président Trump, est ce qu’on appelle un congiaire, soit la distribution de pièces d’or au peuple ou aux soldats en échange de son appui politique. Par exemple, à l’occasion de l’adoption d’Aélius Vérus par l’empereur Hadrien (117-138), qui voulait ainsi en faire son successeur, on offrit, ainsi que le rapporte l’Histoire Auguste, une distribution d’argent au peuple : « On versa aux soldats trois cents millions de sesterces et l’on offrit des jeux au cirque, sans rien oublier de ce qui pouvait faire davantage plaisir au public ». Cette somme représentait environ mille sesterces par tête, si l’on chiffre le nombre de bénéficiaires à 300 000, citoyens et soldats, ce qui demeure une somme relativement modeste (un esclave valait environ trois fois plus). Plus tard, au IIIe siècle, l’empereur Gallien (260-268), sous son règne, versera des congiaires d’un montant de 1250 deniers par tête, soit cinq fois plus que le montant des largesses d’Hadrien.
Curieuses similitudes avec les gouvernants romains
Un peu plus tôt, c’est l’Empire lui-même qu’avait acheté Didius Julianus en 193 après J.-C. La garde prétorienne, dans son camp, à Rome, avait en effet, à la mort de l’empereur Commode, mis l’Empire aux enchères, promettant le trône au plus offrant. La scène est racontée en détail par deux historiens grecs dignes de foi, Dion Cassius et Hérodien. Les prétoriens allèrent même jusqu’à présenter à Didius Julianus une échelle pour qu’il puisse monter sur le rempart du camp afin de mieux faire entendre ses promesses : son offre, de fait, l’emporta. « Il avait promis aux soldats vingt-cinq mille sesterces chacun mais leur en donna trente mille », nous dit l’Histoire Auguste, soit une somme considérable, l’équivalent de la solde de vingt-cinq années de service militaire. On constate les dérives potentielles d’un système qui horrifiait les vieux sénateurs privés désormais de toute autorité et qui conduisit tout droit à la vénalité généralisée des charges, l’un des fléaux à l’origine de la chute de l’Empire romain.
La politique de Donald Trump offre d’autres curieuses similitudes avec les gouvernants romains, par exemple Jules César : ce dernier n’est-il pas l’inventeur des droits de douane ? César, en effet, mit fin à la taxation des produits qui sortaient d’Italie pour inverser le système : « Il institua des droits de douane sur tous les produits qui entraient » en Italie, écrit Suétone dans sa biographie du dictateur (Les Douze Césars 43, 1). Il fut donc l’inventeur d’une forme anticipée de protectionnisme, source incontestable d’enrichissement pour l’Italie. Si Jules César ne disposait pas du dollar, il inventa néanmoins, une fois dictateur, une monnaie d’or, un aureus, qui devint très vite, en raison de sa valeur fixe et reconnue par tous (un peu plus de 8 grammes d’or) une espèce d’étalon or.
Cette monnaie circula partout dans l’Empire et devint partout, en territoire barbare ou dans les provinces, échangeable avec la monnaie locale, concurremment avec laquelle elle circulait dans de nombreux endroits. Elle était un instrument redoutable au service de l’impérialisme romain.
Mais ne forçons pas le trait. Jules César était un fin lettré, un écrivain de grand talent, auteur non seulement du récit littérairement très élaboré de la conquête des Gaules (59-52 avant J.-C.), mais aussi de discours, de traités de grammaire et de tragédies. Il ne dédaignait ni l’astronomie ni la philosophie et avait un penchant pour l’épicurisme, une école de pensée, contrairement à l’image déformée que l’on en a parfois, exigeante. Au même titre que Cicéron, qu’il estimait et dont il admirait le talent, il était donc un intellectuel et non pas simplement un conquérant brutal (n’oublions pas que le dictateur rêvait de soumettre l’Iran…, je veux dire la Perse !), même si son nom, César, a, par la suite été porté par tous les Tsars… de Russie.o ■o STÉPHANE RATTI











