
Le président de la République dira qu’« on a foutu en l’air une génération, c’est la fin de la civilisation ».
Entretien Par Eugénie Boilait.
Cet entretien est paru dans Le Figaro du 11 septembre. On notera que l’usage des écrans par les jeunes de moins de 15 ans y est dévolu aux familles (encore faut-il qu’il y en ait) plutôt qu’à l’État. Et que le bon niveau des profs est davantage encore à reconstruire que celui des enfants. Ce qui est trop souvent ignoré. Quant à celui des hommes de presse ou des politiques, ce n’est pas la peine d’en parler. On comprend que ce n’est plus l’heure du réformisme, mais d’une révolution de la post-modernité décadente. À commenter, sans doute. À partager, aussi. — JSF
ENTRETIEN – Si l’on s’inquiète en Europe de la chute libre du niveau des élèves dans le classement Pisa à cause des écrans, outre-Atlantique, des géants de la tech mettent en garde à propos d’une IA devenue trop puissante. Face à ce cataclysme, il serait grand temps de réagir, assure le docteur en neurosciences*.
* Michel Desmurget, docteur en neurosciences, est directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Il a publié un ouvrage remarqué, « La Fabrique du crétin digital » (Seuil, 2019).

LE FIGARO. – Cette semaine, deux informations ont fait la une : la dégringolade du niveau des élèves de l’OCDE , notamment à cause des écrans ; et l’inquiétude de certains géants de la tech concernant l’IA qui risque de nous dépasser. N’y a-t-il pas un paradoxe à façonner une technologie superpuissante tout en acceptant tacitement que l’intelligence mondiale collective se dessèche ?
MICHEL DESMURGET. – D’un point de vue cynique, il faudrait appeler à développer une intelligence artificielle plus performante encore, pour compenser l’affaissement de notre intelligence humaine. Le serpent se mord la queue : plus ces intelligences sont efficaces, plus il est tentant de s’appuyer sur elles pour réfléchir à notre place, au risque d’aggraver encore notre dépendance. Il faut alors nous demander si nous sommes prêts à remettre à ces outils les clés de notre humanité. Sommes-nous prêts à les laisser penser, agir et décider à notre place ; ce qui au-delà de l’éthique et de la morale ne serait pas sans risque ? Si l’on demande, par exemple, à une IA de garder une maison propre, elle pourrait considérer que le mieux c’est de supprimer les humains, car ils sont à l’origine des saletés.
Le cynisme n’est donc pas une bonne idée. La réalité, c’est que plus ces outils vont devenir performants, plus il va falloir qu’on soit intelligents pour interagir avec eux. Autrement dit, si l’on refuse de transférer aux IA le contrôle de nos vies, alors, il faut que nous restions capables d’assimiler et de traiter ce qu’elles racontent. Concrètement, si vous demandez à une IA de vous expliquer la répression des Ouïgours, elle va faire appel à un vocabulaire et des connaissances précises qu’il faudra maîtriser pour comprendre la réponse et, le cas échéant, identifier de possibles biais ou erreurs. On oublie trop souvent que ces outils peuvent se tromper et ne sont pas neutres idéologiquement. Deux IA, chinoise et américaine, ne vous donneront pas forcément les mêmes réponses. Les données Pisa montrent que l’indice le plus fiable de la littératie numérique des adolescents, c’est-à-dire de leur capacité à comprendre ce qu’ils lisent sur internet, dépend principalement de leur aptitude à lire des textes longs et complexes.
Quel monde préparons-nous ? Le savons-nous seulement ?
Des chercheurs de Stanford se sont demandé comment les étudiants, du collège à l’université, comprenaient les informations qu’ils trouvaient dans le monde numérique. Les résultats ont surpris tout le monde, ils étaient « sombres », « bleak » en anglais. Et pour cause : les étudiants éprouvaient de très grandes difficultés à comprendre les informations rencontrées car ils ne détenaient ni le langage ni la culture générale nécessaires. Selon les auteurs de l’étude, cela constitue une vraie « menace pour la démocratie », car cette dernière ne peut persister que si les citoyens maîtrisent les termes du débat. Le risque devient alors celui d’une « dictature des imbéciles », pilotée par la désinformation, le buzz et la propagande. Renoncer à notre intelligence, c’est renoncer à notre humanité.
Je ne sais pas si les gens réalisent l’ampleur du désastre. En Chine, 55 % des élèves sont très performants en mathématiques, contre seulement 5 % en France. À brève échéance, ce naufrage aura des conséquences très concrètes sur notre économie. Une étude de l’Union européenne a montré que si notre score Pisa augmentait de 25 points, notre PIB serait majoré de 30 % à l’horizon 2100. Depuis 2012, nous avons quasiment perdu 50 points en lecture et 40 en mathématiques. En outre, une note du Trésor a révélé que les industries du numérique n’étaient pas dépourvues d’externalités négatives (addictions, échec scolaire, productivité, etc.). À moyen terme, cela va coûter 3 points de PIB à notre économie, soit plus que les sommes collectées au titre de l’impôt sur les sociétés.
Au fond, nos politiques ne se débattent pas vraiment. Ils palabrent et commandent des rapports qui, les uns après les autres, pointent la dangerosité des écrans pour nos enfants.
À l’échelle française, les élus semblent se débattre pour interdire ou limiter l’accès des jeunes aux écrans, mais sans grand résultat… Sommes-nous naïfs quant aux conséquences, à moyen et long termes, de l’omniprésence des écrans dans nos vies ?
On ne peut pas en même temps gaver les élèves de tablettes et d’outils numériques de toutes sortes, et dénoncer ensuite l’usage que ces élèves font des outils qu’on leur a si généreusement distribués. La Cour des comptes et nombre d’autres rapports ont montré que les milliards d’euros investis dans la numérisation du système éducatif l’ont été en vain.
Au fond, nos politiques ne se débattent pas vraiment. Ils palabrent et commandent des rapports qui, les uns après les autres, pointent la dangerosité des écrans pour nos enfants. Un député conclura que TikTok « broie » leur cerveau. Le président de la République dira qu’« on a foutu en l’air une génération, c’est la fin de la civilisation ». Et rien ou presque ne se passera. On proposera quelques mesurettes, comme l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Des velléités que le Conseil constitutionnel s’empressera de retoquer sous d’étranges prétextes. Car, me semble-t-il, la santé mentale et cognitive de nos enfants vaut bien autant que le principe de liberté d’expression ; principe que les réseaux sociaux les empêchent d’ailleurs d’exercer pleinement, en privant ces jeunes de leur capacité à penser et s’exprimer. Peut-être est-il pertinent de noter que l’interdiction des réseaux pour les mineurs de moins de 15 ans existe déjà : l’inscription d’un jeune sur un réseau social exige un accord parental en vertu du RGPD (règlement général sur la protection des données).
Quels enseignements devrions-nous tirer des résultats du classement Pisa ? Les pistes pour empêcher la situation de se détériorer doivent-elles être radicales ?
C’est cataclysmique et, si je devais parier, je ne mettrais pas ma pièce sur nos possibilités de rétablissement. Le glissement est tel que la solution, si elle existe, se doit d’être rapide et radicale. Il faut d’abord combattre le fléau des écrans et aider les familles, notamment dans les milieux défavorisés. Le prix Nobel James Heckman a montré que les investissements précoces sont, à terme, un puissant facteur d’économie à travers leur action sur l’échec scolaire, la santé, la délinquance, etc. Un autre point concerne évidemment l’Éducation nationale. L’un des leviers les plus importants touche alors aux enseignants, car leur impact est considérable, bien plus que celui de n’importe quels outils numériques. Les données sont sans appel, pour améliorer les performances de nos élèves, il faut impérativement améliorer le recrutement et la formation des enseignants.o ■












L’intelligence artificielle c’est, largement, pour l’instant, la répétition du répété, assortie de variations convenues. C’est le par-cœur des perroquets, le psittacisme. Inutile de la chercher bien loin, nous vivons chaque jour sous son emprise. Écoutez les politiques et leurs porte-voix. Considérez tout ce qu’on appelle la « com ». De la fausse monnaie intellectuelle qui, par les baillons mis à la critique, chasse la bonne et contraint les cerveaux à la déréliction. Mozart, Bach et leurs confrères produisaient du divin sans autres données que 12 notes et du papier à musique. À force de « com » et d’artifices, on nous a fait prendre Tocard Ier pour un nouveau Mozart et, en vrai, une génération est foutue en l’air, l’air toxique chanté par tous les tocardeaux dont il s’est entouré.