
Par Annie Laurent.

Johan BOURLARD
Islam-islamisme, 12 questions pour mieux comprendre, éd. Tatamis, 2017.
Dans son livre, l’historien et islamologue consacre un chapitre au rapport entre ces deux concepts.
« La distinction entre islam et islamisme remonte aux années 1980 et est le fait d’intellectuels occidentaux soucieux d’établir une distinction entre d’une part les musulmans dits ‘modérés’, c’est-à-dire vivant et pratiquant leur religion sereinement et en harmonie avec leur milieu social et professionnel, et d’autre part, les ‘extrémistes’ ou les ‘radicaux’ dont l’objectif est, pour faire court, d’islamiser par tous les moyens possibles la société et les lois du pays où ils vivent » (p. 17).
« Depuis la Renaissance, on désignait la religion islamique par le terme ‘mahométisme’, les musulmans étant alors perçus avant tout comme les disciples de Mahomet, à l’instar des chrétiens, disciples du Christ. C’est au XVIIIème siècle, sous la plume de Voltaire, que le mot ‘islamisme’ est apparu. La religion des musulmans étant appelée en arabe ‘islâm’ (la soumission), le philosophe, qui souhaitait coller davantage à la réalité, a repris ce vocable auquel il a ajouté le suffixe ‘–isme’, employé pour former d’une façon générale les noms des différentes religions et philosophies du monde (christianisme, judaïsme, bouddhisme, gnosticisme…) ».
« Les deux termes – ‘islamisme’ et ‘mahométisme’ – ont coexisté jusqu’au début du XXème siècle. Parallèlement s’est développé, tout d’abord dans le milieu des orientalistes, l’usage du vocable arabe ‘islam’, débarrassé du suffixe ‘-isme’. C’est ce dernier terme qui va évincer tant le ‘mahométisme’ que l’‘islamisme’ et devenir, vers le milieu du XXème siècle, la seule et unique dénomination jugée crédible et respectueuse de la croyance des musulmans ». (id., p. 19-20).
Cependant, dans la foulée, la réislamisation du monde musulman, sous diverses formes militantes décrites par l’auteur (prédication, idéologie, droit, terrorisme), suscite en Occident le retour de l’usage du terme « islamisme » conçu comme « l’antithèse de l’islam ».
Johan Bourlard en propose l’enseignement suivant. « Prétendre que l’islamisme n’est qu’une pratique déviante ou le négatif de l’islam, voire la négation du vrai islam, c’est nier la nature de l’islam qui a toujours été non seulement une foi mais aussi une loi. Les islamistes sont des musulmans qui ont pour ambition démesurée d’appliquer l’intégralité de l’islam, tant dans ses prescriptions religieuses que politiques, en recourant à des moyens extrêmes qui ne sont malheureusement pas toujours étrangers aux prescriptions de la charia ». Et il en tire cette conclusion : « Entre islam et islamisme, il n’y a donc pas de différence de nature mais bien de degré […]. L’islamisme n’est pas l’antithèse de l’islam mais un islam intégral poussé à son degré ultime, un islam appliqué dans sa totalité » (id., p. 27).
Pour compléter ces définitions, l’historienne Anne-Clémence Larroque propose l’usage du terme d’« islamisme radical » applicable à trois types d’acteurs engagés dans diverses configurations et recourant à des moyens divers (politique, missionnaire et terroriste), chacun d’eux visant à imposer l’islam (Géopolitique des islamismes, éd. PUF, 2014, p. 10 à 12).

Tout ce qui précède est résumé par cette remarque d’Alexandre Del Valle, professeur de géopolitique et consultant international. « Dans l’islam, le croyant est invité à étendre non pas uniquement sa foi, comme un chrétien, mais également son ordre politico-juridique, d’où mon affirmation que l’islamisme est un totalitarisme politico-religieux, suprémaciste et conquérant, et non un intégrisme purement religieux » (Valeurs actuelles, 13 novembre 2024). Co-auteur, avec le journaliste Emmanuel Razavi, de l’ouvrage Le projet dans lequel ils décrivent la stratégie de conquête et d’infiltration des Frères musulmans en France et dans le monde (éd. L’Artilleur, 2019), Del Valle fournit cette réponse à ceux qui tiennent à séparer islam et islamisme.
Cet islam idéologique se répartit en plusieurs « écoles » qui rivalisent entre elles ou s’entraident pour atteindre l’objectif qui leur est commun. Dans le monde sunnite, ces dénominations se rattachent, avec des variantes propres à chacune d’entre elles, au salafisme (salafiya), courant de pensée « réformiste » apparu au Proche-Orient au tournant des XIXème-XXème siècles. Cette école vise, non pas à réformer l’islam pour le moderniser mais à lui faire retrouver sa forme originelle, par imitation de la pratique des premiers successeurs de Mahomet, « les califes bien guidés ».
Tel est, parmi d’autres, le programme institué par la Confrérie des Frères Musulmans, fondée au Caire en 1928 avec pour objectif d’établir un califat mondial. Nous présenterons ce vaste mouvement et son influence croissante en Europe dans la prochaine Petite Feuille Verte.
Citons, pour terminer, le constat dressé par Razika Adnani sur cette question : « L’islamisme n’a jamais été aussi fort et il le sera davantage dans l’avenir vu la situation du monde actuel et les moyens dont il dispose. Si les choses continuent d’aller à la même allure et si aucun facteur ne vient changer la trajectoire de l’histoire, le XXIème siècle sera inévitablement celui de l’islamisme » (op. cit., p. 16). (Fin)
Annie Laurent – La Petite Feuille Verte
Déléguée générale de CLARIFIER
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LA PETITE FEUILLE VERTE N°110, AVRIL 2026












