
Par Max-Erwann Gastineau

Ce texte de Max-Erwan Gastineau — toujours excellent — est paru hier, 16 septembre, sur sa page Facebook. Nous ne le commenterons pas. En regard de « l’insolente réussite de la Chine contemporaine » il nous rappelle seulement, pour notre gouverne, quelles sont certaines des conditions nécessaires à l’obtention d’un tel succès. — JSF

La Chine, explique Dan Wang, est un « État d’ingénieurs », à l’image de Xi Jinping, chimiste de formation. Tandis que les États-Unis sont un « État de juristes » et la France, serait-on tenté d’ajouter, est un « pays d’inspecteurs », comme le faisait remarquer récemment Jean-Louis Borloo.
Le premier invente et fabrique. C’est le pays de l’industrie. Le deuxième spécule et procéduralise. C’est le pays de la finance et des avocats. Le troisième contrôle et réglemente. C’est le pays des bureaucrates.
Simplificateur ? Assurément. Mais toute pédagogie simplifie. Elle trace de gros traits là où la communication s’acharne à dissimuler, par le double jeu des nuances et des euphémismes. Or nous avons besoin de pédagogie pour comprendre où nous en sommes, les raisons de la success story chinoise, du décrochage européen et, plus largement, du basculement du monde vers l’Asie.
En 1980, le PIB chinois ne représentait que 10 % de l’économie américaine. Depuis, la Chine a rattrapé et même dépassé les États-Unis dans plusieurs secteurs stratégiques : les télécommunications, les infrastructures et les transports, les technologies bas-carbone, la robotique… Dans l’intelligence artificielle, les États-Unis conservent l’avantage, mais la compétition s’annonce frontale.
De l’impuissance à l’autorité
La Ve République fut précisément pensée pour conjurer notre impuissance, notre incapacité à corriger nos errements. Elle devait rendre à l’exécutif, à l’État, à la décision publique son efficacité perdue. Et son instauration se conjugua avec une embellie économique forte d’une alliance publique-privée féconde, portée par un État organisateur et stratège, assumant pour ses entreprises le besoin de concurrence (marché intérieur européen) et de maîtrise des chaînes de production (construction de filières et de conglomérats industriels). Comme la Chine contemporaine, dont l’insolente réussite rappelle ce que nous fûmes et ce que nous ne sommes plus…
L’erreur serait de croire que l’impuissance qui nous caractérise désormais ne serait qu’une question organisationnelle, fiscale ou réglementaire (ce que l’on entend beaucoup, non sans raison d’ailleurs…) ; alors qu’elle est d’abord le propre d’États qui — démocratiques ou non — ont perdu le fil de leur vocation, celle qui se lit sous les noms de grandeur et d’indépendance, conditions de la prospérité et de la sécurité nationales.
La Chine comme les États-Unis veulent « make their country great AGAIN ». Tout est dans le « again », le « encore »… Et l’affaire n’est pas qu’une question de connaissances historiques. Elle renvoie à quelque chose d’à la fois plus fort et plus diffus, de spirituel.
Les Romains distinguaient la potestas de l’auctoritas. La première désigne le pouvoir (le bras du politique) ; la seconde désigne l’autorité (ce qui arme le bras), la source métaphysique qui donne au premier sa force, son amplitude, sa légitimité ainsi que sa destination.
L’auctoritas renvoyait à l’esprit de fondation de la cité sous la République romaine ; à Dieu, par le rite du baptême et du couronnement, et à un horizon d’obligations coutumières sous la monarchie ; au caractère sacré de la patrie sous la feue République française.
À travers les siècles, les formes de l’autorité changent, les sources de la légitimité politique diffèrent, mais le principe demeure : aucun pouvoir ne dure sans connexion avec les sources qui le fondent et sans conception concomitante et claire de sa propre finalité.
Prométhée a déménagé
Dans son ouvrage majeur de 1921, Les Cultures d’Orient et d’Occident et leurs philosophies, le philosophe chinois Liang Shuming (1893-1988) développe une théorie des civilisations fondée sur l’orientation de leur volonté (yiyu) face à leur environnement. Il décrit l’Occident comme « la civilisation qui va de l’avant », celle qui, armée du sel de son esprit scientifique, conquiert et arraisonne, transforme et émancipe le monde.
Il ne l’est plus tout à fait. À travers l’IA, les États-Unis entendent ranimer la flamme. Mais ils n’en ont plus le monopole. Prométhée a déménagé.
L’Occident et sa nation phare ne sont plus seuls. La montée en puissance de la Chine, d’un État qui n’est pas, par ailleurs, dépourvu de toute faiblesse, conteste sa primauté, le détrône…
Ce constat, tellurique à l’échelle des derniers siècles, doit être vu comme une formidable opportunité. Oui, la puissance chinoise a de bonnes raisons de nous inquiéter. Mais elle constitue aussi une chance, la démonstration la plus éclatante de l’urgence dans laquelle nous nous trouvons. L’urgence de nous réveiller, d’interroger nos limites, de corriger nos erreurs, de renouer avec nos sources (les conditions qui ont fait notre force) sans nous interdire de regarder ailleurs.
Les peuples ont toujours progressé en observant les autres, en empruntant ce qui leur semblait utile, en adaptant à leurs propres codes et à leurs propres besoins les sources universelles de la puissance. Ainsi de la France de Louis XIV qui envoya des émissaires à Pékin pour s’inspirer de l’efficacité prêtée au modèle bureaucratique chinois…
La Chine forme ainsi autant un avertissement qu’une opportunité. Elle nous rappelle qu’un peuple ne restaure ou ne préserve son indépendance et sa prospérité qu’à condition de vouloir encore les conquérir. Elle nous rappelle que l’on peut revenir de loin (du « siècle de l’humiliation »). Elle rappelle que la compétence n’a pas de frontières. Elle rappelle que la domination de l’Occident n’a jamais été chose naturelle ; qu’elle fut la conséquence de conditions (estime de soi, volonté nationale, efficacité politique…) et de décisions qu’il ne tient qu’à nous de redécouvrir et de renouveler. o■o MAX-ERWAN GASTINEAU
Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.











