
Il y a tout juste cent ans Flammarion sortait une nouvelle version des Amants de Venise de Charles Maurras, étude littéraire sur les amours tumultueuses entre ces deux figures du romantisme français que furent George Sand (Aurore Dupin de Francueil de son vrai nom) et Alfred de Musset.
À cette occasion, Belle-de-Mai Éditions met en vente l’ouvrage, et, pour mieux mettre en valeur cette publication, vous propose de lire un texte d’Émile Faguet au titre identique à celui du livre de Maurras, paru dans La Revue Latine le 23 août 1904, soit deux années après son édition initiale, chez Fontemoing, dans la collection Minerva.

L’histoire de Sténio se termine, comme on sait, par le suicide de Sténio, qui est presque une vérité, Musset ayant été, à plusieurs reprises, très près du suicide, de 1833 à 1836.
Inutile de dire que Musset s’est reconnu dans Sténio.
Il s’appelle lui-même de ce nom, plusieurs fois, dans la Correspondance. J’arrive enfin à Elle et Lui et Lui et Elle.
Musset mourut en 1857. En 1859 parut Elle et Lui, c’est-à-dire l’histoire, arrangée en roman, des amours de George Sand et de Musset. C’était une idée malheureuse de la part de George Sand. Si partagés qu’eussent été les torts, elle devait bien sentir qu’elle en avait. Peut-être, et évidemment, elle ne le sentait pas du tout. Je ne ferai point les plaisanteries commodes sur la facilité des femmes à oublier leurs fautes. Femmes et hommes, nous en sommes tous là. Quand les torts sont partagés ne songeons qu’à ceux de notre adversaire, et quand nous avons été seuls coupables, c’est alors que nous ne pardonnons pas l’offense que nous avons faite. Quoi qu’il en soit, George Sand se jugea parfaitement à l’abri de tout reproche et raconta naïvement ces aventures en s’y donnant ou plutôt en s’y voyant le beau rôle, ce qui, en pareil cas, est inévitable.
Sauf ce parti pris de bienveillance sur l’héroïne, il faut savoir et il faut dire qu’Elle et Lui est très véridique, très rapproché, au moins, de la vérité. Les souvenirs de George Sand étaient très exacts, et elle n’a péché que par omission : elle n’a pas dit toute la vérité; mais elle n’a rien dit de vrai. Voyez la lettre de déclaration de Laurent (Musset). Ce n’est pas celle de Musset ; mais c’est en tout à fait l’esprit et le tour et quand on a lu la Correspondance on trouve que l’état d’âme de Thérèse est bien exactement celui qui a dû être celui de George Sand sur le reçu de cette lettre : « Thérèse fut profondément affligée de cette lettre. Elle en fut frappée comme d’un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu à celui de Laurent, qu’elle s’imaginait ne pas l’aimer d’amour… Il n’y avait pas d’ivresse dans le cœur de Thérèse, ou, s’il y en avait, elle y était entrée goutte à goutte, si lentement qu’elle ne s’en apercevait pas et se croyait aussi maîtresse d’elle-même que le premier jour… Pourquoi m’a-t-il trompée ? Pourquoi m’a-t-il fait croire qu’il était tranquille auprès de moi ?… » etc.
Tout cela est vrai. Lisez la lettre de Musset (n°8) antérieure de quinze jours, de huit jours peut-être — on voudrait avoir les dates, mais on les a pas — à la lettre de déclaration : « … Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot ridicule… ne sortira de mes lèvres. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous ne pouvez donner que l’amour moral et je ne sais le rendre à personne… Mais je puis être, si vous m’en jugez digne, non pas même votre ami, mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles… »
Donc la page d’Elle et Lui est la vérité même. De même, plus tard, les scènes de Venise sont beaucoup moins dramatiques et romantiques qu’elles n’ont été dans le réel, mais elles sont exactes. George Sand et Pagello ont persuadé à Musset qu’il fallait s’éloigner et qu’il était beau de s’éloigner en les bénissant, vous vous rappelez, et il y eut une scène grandiose et solennelle tout à fait dans le goût de 1830. Dans l’imagination refroidie, mais dans la mémoire fidèle de George Sand, cela devient ceci : « Si vous aimez Thérèse comme je le crois, dit Laurent à Palmer (Pagello), mon cher ami, faites que Thérèse vous aime. Je ne peux pas en être jaloux, bien au contraire. Comme je l’ai rendue assez malheureuse et que vous serez excellent pour elle, j’en suis certain. vous m’ôterez par là un remords que je ne tiens pas à conserver… Est-ce que je vous offense en parlant ainsi ? Telle n’est pas mon intention. J’ai de l’amitié pour vous, de l’estime et même du respect, si vous voulez… » — Palmer répond : «… Je vous épargne des conseils ou des reproches qui viennent trop tard. Je vous ai crus faits l’un pour l’autre; je suis persuadé, à présent, que le plus grand bonheur et le seul que vous puissiez vous donner l’un à l’autre, c’est de vous quitter. Quant à mes sentiments personnels pour Thérèse, je ne vous reconnais pas le droit de m’interroger, et quant à ceux que je pourrais parvenir à lui inspirer, c’est, après ce que venez de dire, une supposition que vous n’avez plus le droit d’émettre devant moi; encore moins devant elle. — C’est juste, répondit Laurent, d’un air dégagé, et j’entends fort bien ce que parler veut dire. Je vois que maintenant je serais de trop ici et je crois que je ferai aussi bien de m’en aller pour ne gêner personne. » Il partit en effet pour Florence. — Cette transmission des pouvoirs est beaucoup plus tranquille et protocolaire qu’elle ne fut dans la vérité; mais elle est absolument exacte. Ce n’est pas le compte rendu sténographique; mais c’est le compte rendu analytique.
La fameuse lettre de la Correspondance, celle que j’ai appelée la lettre inépuisable, celle où George Sand se justifie d’avoir « trompé » Musset ou plutôt prouve qu’elle ne l’a pas trompé puisqu’il y avait eu rupture avec Musset avant la liaison avec Pagello, cette lettre est dans Elle et Lui sous forme de dialogue : Laurent dit : «… Dites, je le veux, la vérité ! J’en mourrai, je le sens; mais je ne veux pas être trompé ! — Trompé ! dit Thérèse,… de quel mot vous servez-vous là? Est-ce que je vous appartiens ? Est-ce que, depuis la première nuit que vous avez passée dehors, à Gênes, après m’avoir dit que j’étais votre supplice et votre bourreau, nous n’avons pas été étrangers l’un à l’autre ? Est-ce qu’il n’y a pas de cela quatre mois et plus… Si vous ne comprenez pas le sentiment qui m’a ramenée à votre lit d’agonie et qui m’a retenue jusqu’à ce jour auprès de vous pour achever votre guérison par des soins matériels, c’est que vous n’avez jamais rien compris à mon cœur… ».
La seule inexactitude est que George Sand affirme ici qu’entre la rupture avec Musset et la liaison avec Pagello il s’est écoulé quatre mois et plus, tandis que la correspondance prouve que c’est à Venise et quand déjà George Sand connaissait Pagello (je dis connaissait, rien de plus) qu’a eu lieu la rupture entre George Sand et Musset. La séparation définitive entre Musset et George Sand, à Venise, est rapportée dans Elle et Lui d’une manière très exacte. On sait les allusions que fait Musset dans la Correspondance à cette « dernière semaine », si heureuse, si douce, pleine de triple amitié et de triple confiance. Elle et Lui : « Thérèse n’avait d’autre projet arrêté pour elle-même que d’aller où Laurent n’irait pas [dépouillé d’artifices], unis en le voyant si fatigué de la crise de la veille, elle dut lui promettre de passer à Florence encore une semaine… Cette semaine fut peut-être la meilleure de Laurent. Généreux, cordial, confiant, sincère, il était entré dans un état d’âme où il ne s’était jamais senti, même durant les premiers huit jours de son union avec Thérèse. La tendresse l’avait vaincu, pénétré, on peut dire envahi. Il ne quittait pas ses deux amis, se promenant avec eux en voiture aux Cascines, aux heures où la foule n’y va pas, mangeant avec eux, se faisant une joie d’enfant d’aller dîner dans la campagne en donnant le bras à Thérèse alternativement avec Palmer, essayant ses forces en faisant un peu de gymnastique avec celui-ci… » Et je vous laisse sourire ; je ne m’occupe en ce moment que de la question d’exactitude. La première lettre de Musset après son départ de Venise, la lettre de Genève, est figurée à peu près exactement dans Elle et Lui. « Laurent » y demande pardon, y parle de la « maladie morale » dont il a été atteint pendant tout son séjour en Italie : « Ne penses-tu pas, Thérèse, que, marchant vers cette épouvantable maladie physique, dont tu m’as sauvé par miracle, j’ai pu, trois ou quatre mois à l’avance, être sous le coup d’une maladie morale qui m’ôtait la conscience de mes paroles et de mes actions ?… » Il y parle du gilet neuf et du joli volume. Il ajoute qu’il a suivi une jolie fille. Cela, c’est ajouté. C’est le coup de pouce. Ce n’est pas très grave quand il s’agit de Musset. D’autant qu’il est dit que « Laurent » n’a suivi la jolie fille que quelques minutes et a perdu sa trace par distraction. L’inexactitude, quoique intentionnelle cependant, est très vénielle.
La façon dont, un peu plus tard, George Sand fait parler « Laurent » de « Palmer » est très exacte : « Je suis fière de moi-même à présent. Tous mes anciens amis jugeraient que j’ai été un sot, ou un lâche de ne pas tâcher de tuer mon rival en duel… Mais j’ai pourtant la conduite que tu sais avec autant de résolution que de joie. C’est que je ne suis pas une brute… Parle-moi donc de Palmer et ne crains pas que j’en souffre… Ce sera ma consolation et ma joie aux heures de spleen. Ce sera ma force aussi… Dis-moi que tu es heureuse… Je me dirai que c’est un peu mon ouvrage. » – C’est parfaitement de ce ton que Musset écrivait à George Sand en mai 1834. Le seul tort de George Sand était de prendre cela à la lettre et de parler, en effet, de Pagello à Musset. George Sand a toujours manqué de psychologie.
La fin de Elle et Lui est toute romanesque. Cependant quelque chose qui dans le roman a paru invraisemblable à tous les lecteurs est la vérité même. C’est le changement de caractère de Palmer. Les lecteurs de Elle et Lui ont cru que c’était une des manifestations du défaut presque constant de George Sand : faire changer ses personnages de caractère quand elle a besoin de cela. Mais non, c’est la vérité. Le placide Pagello est, comme on sait, devenu mouton enragé à Paris. ■ (À suivre)











