
Il y a tout juste cent ans Flammarion sortait une nouvelle version des Amants de Venise de Charles Maurras, étude littéraire sur les amours tumultueuses entre ces deux figures du romantisme français que furent George Sand (Aurore Dupin de Francueil de son vrai nom) et Alfred de Musset.
À cette occasion, Belle-de-Mai Éditions met en vente l’ouvrage, et, pour mieux mettre en valeur cette publication, vous propose de lire un texte d’Émile Faguet au titre identique à celui du livre de Maurras, paru dans La Revue Latine le 23 août 1904, soit deux années après son édition initiale, chez Fontemoing, dans la collection Minerva.

D’autre part, les relations Pagello-Musset avant le départ de Musset pour Baden sont fidèlement rapportées (en résumé) : «… Laurent s’esquiva en voyant que c’était comme un parti pris chez Palmer de le laisser seul avec Thérèse, éventuellement pour les surveiller ou les surprendre. Il rentra chez lui fort triste, en se disant que Thérèse n’était peut-être pas très heureuse et un peu content aussi, malgré lui, de pouvoir se dire que Palmer n’était pas au-dessus de la nature humaine, comme il se l’était imaginé et comme Thérèse le lui avait dépeint dans ses lettres. » Nous passons rapidement sur les huit jours qui suivirent, huit jours qui firent, d’heure en heure, tomber plus bas l’héroïque roman rêvé plus ou moins fortement par ces trois malheureux amis [ici vérité absolue]. La plus illusionnée avait été Thérèse [?] puisque, après des craintes et des prévisions assez sages, elle s’était résolue à engager sa vie avec Palmer ! et que, quelles que fussent désormais les injustices de Palmer, elle devait et voulait lui tenir parole. Palmer l’en dégagea tout à coup, après une série de soupçons plus outrageants par le silence que ne l’avaient été toutes les injures de Laurent. »
Elle et Lui est donc très exact en son ensemble. Elle et Lui est historique. Tout ce qui dans Elle et Lui est vérifié par la Correspondance permet de croire que les choses importantes et où l’amour-propre de George Sand n’est pas engagé, qui sont dans Elle et Lui et qui ne sont pas vérifiées par la Correspondance, sont vraies aussi ou à très peu près. Ainsi les scènes de Franchart, les hallucinations de Musset, Musset se voyant lui-même extérieurement, phénomène pathologique très connu du reste et classique. — Comparez d’ailleurs la Nuit de décembre. En général, sauf le trop beau rôle que George Sand s’y donne trop constamment, on peut se fier à Elle et Lui. Ce n’est pas un petit service que nous a rendu ici la publication de la Correspondance. Lui et Elle est beaucoup moins historique. Il ne l’est presque pas. Lui et Elle, d’abord, n’est pas souvenirs de Musset. Les souvenirs de Musset, et récents, sont plutôt dans la Confession d’un enfant du siècle. — Lui et Elle c’est l’écho des rancunes de Musset confiées à Paul de Musset, et l’écho aussi des rancunes de la famille de Musset, qui avait ses bonnes raisons pour ne pas aimer George Sand1. Musset, comme on le voit par la Confession d’un enfant du siècle, avait commencé, trop modestement à mon avis, par le remords. Et puis le ressentiment et la colère étaient venus. Les Nuits sont de 1835-1837. L’apaisement, mêlé encore de quelque rancune, ne devait venir que plus tard (Souvenir, 1841).
Le ressentiment et la colère lui étaient venus : d’abord parce qu’il était resté amoureux et qu’il avait violemment aimé, et « qu’on n’a souvent d’autre raison de ne s’aimer plus que de s’être trop aimé », et que « plus on aime une maîtresse, plus on est près de la haïr »; ensuite (et ceci est une grande raison pour un homme, encore plus, beaucoup plus que pour une femme), parce qu’il avait cru comprendre que Pagello avait été beaucoup plus aimé que lui, plus sensuellement, plus voluptueusement, en quoi je crois qu’il ne se trompait pas; enfin (et ceci est une grande raison pour un homme, encore plus, beaucoup plus pour un homme que pour une femme), parce qu’il a fini par s’imaginer, en quoi il ne se trompait peut-être qu’à moitié, qu’à Venise on l’avait berné et qu’il avait été dupe d’une comédie sentimentale, « d’un roman héroïque », comme dit George Sand, qu’on avait joué devant lui et dans lequel on l’avait fait jouer et où l’on l’avait joué.
Suivons la succession probable de ses sentiments. À Venise il voit dans Pagello un amoureux platonique… presque platonique, qui consolera George Sand du mal que Musset lui a fait, qui la bercera, qui la dorlotera. C’est dans ces idées et sentiments, certainement, qu’il est parti. George Sand l’y a entretenu par toute sa correspondance de Venise. Relisez-la à ce point de vue.
Mais George Sand revenant à Paris avec Pagello, cela est trop significatif pour qu’une terrible jalousie sensuelle ne naisse pas au cœur de Musset. De là la passion même de Musset pour George Sand en 1835 ; c’est une passion faite de jalousie sensuelle. C’est le « Elle ne sera plus qu’à moi, la misérable » de Paul Forestier. Que celui qui n’a pas connu cela… De là les questions, les interrogations, les interrogatoires furieux et intolérables, dont George Sand se plaint si fort, sur les relations de George Sand et de Pagello. De là les continuelles scènes de 1835. Il n’y a rien de plus clair.
Et enfin Musset revenant toujours, maladivement, au passé, le reconstituant, avec sa brûlante imagination, conformément à sa rancune, peut-être à faux, mais d’une manière, en tout cas, très vraisemblable pour un jaloux, il se met très fermement dans la tête que George Sand l’a trompé, absolument trompé, c’est-à-dire qu’elle a été la maîtresse de Pagello avant sa rupture avec Musset, ce qui serait possible, puisqu’il est très vrai que George Sand connaissait Pagello avant cette rupture. Et Musset : 1° est sensuellement jaloux, et de cela il lui est toujours resté quelque chose ; 2° est l’homme qui croit qu’on l’a berné, et de ceci le tout lui est resté toujours : un homme peut oublier cela, il ne le pardonne jamais.
Toutes ces rancunes, il les a versées dans ses conversations avec Paul de Musset, et c’est avec les souvenirs de ces conversations, sans compter son ressentiment personnel, que Paul de Musset a fait son livre.
Voilà pourquoi, si l’on en croit la lettre de George Sand à Sainte-Beuve (20 janvier 1861), et je ne la mets pas en doute, Alfred de Musset a dit à Papet : « Il n’y a qu’une chose que j’exige de vous, donnez-moi votre parole d’honneur que jamais vous ne remettrez rien [de ces lettres] à mon frère. » Il craignait que Paul de Musset ne tirât trop grand parti, et dans le sens défavorable à George Sand, de ces documents, ou n’en détruisît la partie défavorable à Musset, etc., sachant bien, et ceci est un remords qui lui fait honneur, dans quel état d’âme il avait mis lui-même son frère relativement à tout cela.
Pour tout dire, même ce à quoi je ne crois nullement, il est possible aussi que même la loyauté de Paul de Musset fût suspecte. Sainte-Beuve écrivait à George Sand (lettre inédite jusqu’au 11 juin 1904, communiquée au Figaro par M. Decori, publiée le 11 juin 1904 par ce journal), Sainte-Beuve écrivait à George Sand le 30 janvier 1861 : « Je connais à fond « l’adversaire », celui qui veut paraître jouer le beau rôle, et je sais ce que le frère en disait in extremis… » — Cela peut signifier le plus grand mal de Paul de Musset, être pris pour une accusation terrible; mais Sainte-Beuve est un ami de George Sand; il est irrité de la publication de Lui et Elle ; il veut consoler George Sand un peu effarée; son expression dépasse peut-être sa pensée ; — et enfin cela peut vouloir dire seulement: « Musset a dit que Paul de Musset avait trop de haine pour George Sand. » Je ne suis pas disposé à tenir très grand compte de cette lettre, tout au moins insuffisamment explicite, de Sainte-Beuve.
Quoi qu’il en soit, Lui et Elle est surtout l’écho des rancunes d’Alfred de Musset versées pendant vingt ans dans le cœur de Paul. Examinons ce livre à ce point de vue. — Paul de Musset semble n’avoir rien su de Fontainebleau, de Franchart. Il n’en dit que ceci, qui semble bien faux; car quinze jours à la campagne sans querelle…! Enfin il en dit ceci : « Nos amoureux avaient le dessein de passer une semaine à Moret. Ils y restèrent plus de quinze jours, sans qu’il s’élevât entre eux aucun nuage… sans une seconde d’ennui ou de lassitude d’être ensemble… La pluie et les premiers froids eurent seuls le pouvoir de les faire déloger. » — Il est probable que Musset, qui du reste comptait Franchart au nombre de ses bons souvenirs (Correspondance — Souvenir) n’en a pas dit un mot, si ce n’est de satisfaction, et sans insister, à Paul de Musset.
Paul de Musset indique qu’en Italie il y eut des discussions littéraires entre George Sand et Musset et mépris exprimé par Musset à George Sand comme auteur. Très vraisemblable ; mais pas un mot relatif à cela dans la Correspondance (ni, du reste, dans Elle et Lui). Pour ne rien omettre, rappelons-nous cependant que George Sand écrit quelque part dans la Correspondance : « Tu me traitais de bête. »
Il y a dans Lui et Elle mention d’infidélités légères, ou au moins apparentes, de George Sand à Musset, avant Venise. Rien là-dessus, absolument rien dans la Correspondance. Il est probable que, son imagination travaillant, Musset aurait dit à son frère : « Et même avant Pagello… À Florence… Un certain jeune homme qu’elle disait fils de son bijoutier. » Il est possible ; mais rien de cela dans la Correspondance.
Pour l’histoire de Venise, on sait assez que Elle et Lui et Lui et Elle sont en complet désaccord. Lui et Elle est en désaccord aussi avec la Correspondance. Dans la Correspondance Pagello intervient dès la maladie de George Sand, antérieure à celle de Musset. Dans Lui et Elle il intervient au commencement de la maladie de Musset et devient tout de suite l’amant de George Sand. Musset aura raconté les choses ainsi à Paul de Musset, n’ayant fait attention à Pagello que quand il a été malade lui-même ; ou Paul aura raconté les choses ainsi pour les rendre plus dramatiques; ou parce qu’il se les rappelait de la sorte. Ne jamais oublier que Lui et Elle, comme Elle et Lui, ont des souvenirs lointains et qu’il n’y a que la Correspondance qui compte. ■ (À suivre)
1Mme Lardin de Musset a dit, assure-t-on : « Il ne s’est pas tué ; mais il a contracté une maladie de cœur dont il est mort jeune. » — C’est la tradition de la famille.











