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Xavier Raufer — 17 octobre 2026 : le jour où la police a perdu le contrôle… et maintenant ?

mardi 20 octobre 2026mardi 20 octobre 2026 sur JSF

Forces de l’ordre dépassées et justice aux abonnés absents…

Par  Xavier Raufer. 

Ce très long grand entretien avec Xavier Raufer – par Driss Aït Youssef – est paru sur Atlantico le 18 octobre. Un point singulièrement précis et détaillé sur une situation exceptionnelle où l’on sent bien que tout peut basculer dans le chaos à commencer par le Pouvoir lui-même qui a puissamment contribué à le créer. Nous ne commenterons pas ces analyses et ces données sauf pour rappeler qu’elles émanent d’un spécialiste très avisé dont nous suivons les travaux depuis des années. — Je suis Français.

Le 17 octobre 2026, les violences survenues en marge des manifestations ont mis à l’épreuve les capacités des forces de l’ordre, confrontées à des groupes mobiles, à des pillages et à la multiplication des foyers de tension. Les forces de l’ordre ont-elles sous-estimé la menace ?

Ce qu’il faut en retenir : 

Un défi pour l’État : les experts soulignent la nécessité d’améliorer le renseignement préventif, d’adapter les effectifs et de tirer les enseignements de cette journée, sans remettre en cause le droit de manifester.

Un changement d’échelle des violences : des groupes déterminés sont passés à l’action dès le début des rassemblements, avec des affrontements, des dégradations et des pillages dans plusieurs villes.

Des profils et des motivations distincts : militants d’ultragauche, adeptes du Black Bloc et casseurs opportunistes ont pu converger sans nécessairement poursuivre les mêmes objectifs.

Des failles dans l’anticipation : la dispersion des foyers de tension a mis en difficulté un dispositif policier initialement dimensionné pour encadrer les manifestations.

Atlantico : Cette journée du 17 octobre présente deux réalités bien distinctes : des cortèges de manifestants pacifiques et, ce soir, de petits groupes appelant à prendre d’assaut des lieux de pouvoir. En matière de maintien de l’ordre, comment passe-t-on de la gestion d’une manifestation classique à la prévention d’actions potentiellement coordonnées contre des institutions ?

Xavier Raufer : Encore un échec – là, pire que d’usage – de M. Macron et de son gouver­nement à assurer la sécurité de la France. On avait des alertes précoces, elles ne furent pas écoutées. On pouvait agir en préventif, rien n’a été fait. Sur le terrain, des forces em­ployées en dépit du bon sens ; en gros, le plat courtisan qu’est M. Nuñez a envoyé ses forces de l’ordre au casse-pipe. Demain, M. Darmanin, qui n’excelle que dans sa propre promotion, assurera son fan-club du « Journal du Dimanche » de sa totale fermeté et relâ­chera tous les émeutiers. Quant à M. Macron, qui au fond s’en fout, il a murmuré que ces mêmes émeutiers seraient châtiés, puis est retourné câliner M. Zelensky.

Si la prévention avait été efficace, aucun des groupes en question n’aurait été dans les cor­tèges cet après-midi ni n’aurait rien cassé dans la soirée. Il est clair que, pour des raisons obscures, ce gouvernement et ceux qui l’ont précédé depuis François Hollande, savent très bien qui sont les perturbateurs dans les cortèges, ne les arrêtent jamais – surtout pas préventivement – et les laissent faire. La preuve, c’est qu’ils cassent tout.

Remontons à l’origine de ces affaires. La préfecture de police de Paris est l’outil policier le plus sophistiqué au monde. Elle existe sans discontinuer depuis 358 ans. Cet organe, à l’origine la lieutenance de police, a été fondé par Louis XIV en 1667. Depuis, sous la monarchie, la Révolution, l’Empire et les différentes Répu­bliques, il a toujours fonctionné.

En son sein existe, depuis le début de la Troisième République, un organisme de renseignement qui s’est longtemps appelé les Renseignements généraux de la préfecture de police ; aujourd’hui, la Direction du renseignement de la préfecture de police, la DRPP.

La DRPP est sans doute, hormis les Britanniques peut-être, l’un des organes de renseigne­ment les plus anciens au monde. Elle fonctionne depuis plus d’un siècle et demi, compte à présent un millier de fonctionnaires et de policiers et elle est spécialisée dans l’infiltration des individus susceptibles d’attenter à la tranquillité de Paris et, depuis quelques décennies, de la petite couronne, les départements 92, 93 et 94.

Cet instrument de sécurité préventive a cette qualité essentielle du renseignement : se faire oublier. Personne ne songe à eux, nul ne sait même, en gros, qu’ils existent. Depuis le début de la Troisième République, l’une des missions cen­trales de ce service est d’infiltrer les milieux susceptibles de provoquer des troubles. Cela a commencé avec les anarchistes, puis les communards revenus d’exil après leur amnistie, les socialistes, les communistes, l’OAS, les extrêmes, et ainsi de suite.

Louis Andrieux, qui fut préfet de police et qui était le père de Louis Aragon, expliquait déjà dans ses souvenirs qu’il disposait de fonds secrets pour rémunérer des indicateurs. Ce travail ne date donc pas d’hier.

Pendant huit ans, j’ai été très proche d’un ancien chef de la DRPP, un commissaire qui me disait connaître individuellement tous les Black Blocs ; aussi que, lors­qu’une grande manifestation se préparait, ses homologues européens transmettaient les identités, les photographies, voire les plaques d’immatriculation des extrémistes suscep­tibles de venir d’Allemagne, de Belgique, d’Italie ou d’Espagne. Tout cela est connu. Je l’ai déjà expliqué plusieurs fois, y compris à la télévision, et personne ne m’a jamais démenti.

Donc, si des casseurs se retrouvent au milieu de manifestations parfaitement légales, c’est, selon moi, parce que le gouvernement les laisse faire. Laurent Nuñez le sait d’autant mieux qu’il a lui-même été préfet de police. Pourquoi ? Il faudrait le leur demander. Je n’en sais rien. On peut soupçonner une forme de gouvernement par la peur, consistant à dire aux Français : « Nous sommes vos seuls protecteurs contre le chaos. Regardez ce qui se passe, ce serait pire si nous n’étions pas là. » C’est le genre de méthode que peuvent employer des gouvernements faibles. 

Assiste-t-on à un épisode de violences urbaines comparable à ceux que Paris a déjà connus, ou à un changement de nature et d’échelle qui pourrait marquer un avant et un après dans le maintien de l’ordre ?

Driss Aït Youssef : Bien sûr, comme vous l’avez dit, c’est un changement d’échelle. Nous avons malheureusement l’habitude de voir des exactions et des violences en marge des manifestations. Mais ce qui s’est passé hier est particulier, notamment à Paris, parce que les violences ont commencé dès le début de la journée.

Dès les premiers rassemblements, nous avons vu apparaître des points d’action, des points de fixation, avec des individus qui n’étaient pas venus pour manifester, mais pour casser et s’en prendre aux forces de l’ordre.

On parle notamment des Black Blocs, mais il faut bien comprendre ce que recouvre cette expression. Le Black Bloc, c’est avant tout une méthode, une technique d’action collective qui consiste à regrouper des individus habillés en noir pour commettre ensuite des violences contre l’État, ses représentants et ses symboles. On peut y retrouver des militants d’ultragauche, mais aussi d’autres profils. Nous avons également vu beaucoup des jeunes venus des quartiers. Il y a donc une convergence de différentes formes de violences, notamment opportunistes.

Ce qui distingue véritablement cette journée des épisodes précédents, c’est que nous avons eu des centaines d’individus venus pour casser dès le début de la manifestation.

Habituellement, les casseurs interviennent plutôt en marge des cortèges, parfois à la fin des rassemblements. Là, ils étaient présents dès le départ, avec une volonté manifeste de commettre des dégradations.

Et cela ne concerne pas uniquement Paris. À Marseille aussi, dès le début de la mobilisation, nous avons observé des casseurs et des points de tension très importants.

C’est donc bien un changement d’échelle, mais aussi un changement dans la temporalité des violences. Nous ne sommes plus simplement face à des débordements qui surviennent à la fin d’une manifestation. Certains individus viennent désormais avec l’intention de casser dès les premiers rassemblements.

Que sait-on de l’organisation des groupes impliqués dans ces violences ? Assiste-t-on à une convergence entre des militants d’ultragauche, des casseurs organisés et des individus profitant des troubles pour commettre des pillages ? Ces groupes agissent-ils indépendamment ou observe-t-on des formes de coordination destinées à multiplier les foyers de tension et à disperser les forces de l’ordre ?

Driss Aït Youssef : Très clairement, nous avons observé des formes d’organisation et de mobilisation. Des appels ont été lancés pour se regrouper à différents endroits de Paris, avec l’objectif de commettre des dégradations.

Nous avons donc affaire à des individus qui connaissent ces modes d’action, des spécialistes de la violence qui sont venus explicitement pour casser.

Il faut distinguer plusieurs profils. Il y a des militants d’ultragauche, notamment des antifas, des anarchistes, des individus qui utilisent les techniques du Black Bloc, mais aussi des casseurs opportunistes et des jeunes issus des quartiers – endurci par la mobilisation des lycéens – qui viennent profiter de ces situations pour s’en prendre aux forces de l’ordre ou commettre des dégradations.

C’est une convergence de violences. Ces individus ne poursuivent pas nécessairement les mêmes objectifs, mais ils peuvent se retrouver au même endroit et participer aux mêmes affrontements.

Ce que nous avons vu hier, c’est précisément cette capacité à multiplier les points de rassemblement et les foyers de tension dans la capitale.

Il ne s’agit donc pas uniquement de débordements spontanés. Il existe des appels à se rassembler, des habitudes d’action et des individus qui viennent avec une intention très claire : provoquer des affrontements et commettre des dégradations.

Cela ne signifie pas nécessairement qu’il existe une organisation unique qui coordonne l’ensemble de ces groupes. Mais nous observons bien une convergence entre différents acteurs de la violence.

Sébastien Lecornu et Laurent Nuñez auraient alerté, il y a quelques jours en Conseil des ministres, sur un risque de manque d’effectifs. Cette alerte prend-elle aujourd’hui une dimension particulière ? Le gouvernement a-t-il suffisamment anticipé la nécessité de protéger simultanément les manifestants, de contenir les violences et de sécuriser les lieux de pouvoir ?

Xavier Raufer : À partir du moment où l’on n’agit pas préventivement, il est évident que la police, au lieu d’encadrer les cortèges, doit courir dans tous les sens après des individus qui fracassent les vitrines, mettent le feu aux poubelles et commettent toutes sortes de dé­prédations. Cela complique considérablement sa tâche et la rend plus périlleuse.

Le péché originel, c’est l’absence d’interpellations préventives. Les individus en question sont connus. Ils ne représentent pas, selon moi, plus de 200 ou 300 personnes dans toute la région parisienne. Il ne s’agit évidemment pas de les envoyer au goulag. Nous ne sommes pas en Corée du Nord. Mais il serait possible, selon moi, de les interpeller à six heures du matin, de les in­terroger et de les libérer à dix-sept heures, une fois la manifesta­tion terminée, en leur pré­sentant toutes les excuses nécessaires. Le droit permet de telles mesures dans certaines circonstances.

Si l’on me dit que le gouvernement manque d’effectifs, je réponds qu’il devrait d’abord faire ce qu’il faut pour empêcher les casseurs d’agir. Lorsqu’il n’y a pas de casseurs, les manifestations sont pacifiques. Il suffit alors de policiers pour encadrer la foule, orienter les manifestants et intervenir en cas d’incident.

Cela étant, il existe aussi un problème structurel de moyens. La population française a fort augmenté, tandis que les effectifs des CRS et de la gendarmerie mobile n’ont pas suivi la même évolution. À la libération, la CRS d’origine comptait plus de 15 000 hommes en compagnie de 217 effectifs pour une popu­lation de 38 millions d’habitants. Aujourd’hui, la France a VINGT MILLIONS d’habitants en plus et ± 15 500 CRS en compagnies de ± 120 hommes. Qui est coupable de cette im­péritie, sinon ceux qui nous gouvernent depuis des décennies ?

Il y a donc un désinvestissement dans la sécurité, les effectifs, les équipements et les pri­sons. M. Macron avait promis 15 000 places de prison supplémentaires en 2017. Là en­core échec total : on en sera à 4 000 places de plus, en dix ans de Macron.

On oblige les services de sécurité à vivre à l’économie, parfois au-delà du raisonnable. Ne pas gaspiller est une chose, ne pas disposer des moyens d’entretenir les véhicules ou de réparer les équipements en panne en est une autre. Il existe un vieux principe : « Gouver­ner, c’est prévoir. » À partir du moment où l’on ne prévoit rien, il ne faut pas s’étonner que les choses se passent mal.

Alors que l’encadrement des cortèges et la sécurisation de la place de la République mobilisaient déjà d’importants moyens, les forces de l’ordre ont-elles perdu le contrôle de certains secteurs de Paris ? Le dispositif était-il insuffisant dès le départ ou Laurent Nuñez a-t-il commis une erreur d’anticipation face à la multiplication des violences ?

Driss Aït Youssef : Je pense qu’il y a effectivement eu une  sous-estimation coupable de la situation. Il faudra procéder à un retour d’expérience pour comprendre précisément ce qui n’a pas fonctionné.

Normalement, les effectifs sont dimensionnés en fonction des informations qui remontent des services de renseignement. Le renseignement territorial, et notamment la Direction du renseignement de la préfecture de police de Paris, fournit des évaluations sur les rassemblements attendus et les risques associés.

Si les services vous annoncent un certain nombre de participants, vous adaptez votre dispositif en conséquence.

À Paris, nous avons eu environ 5 000 policiers et gendarmes mobilisés. Pour encadrer un cortège de 110 000 personnes, ce dispositif pouvait être considéré comme suffisant.

En revanche, lorsque l’on constate la multiplication des points de fixation, des attroupements et des groupes qui interviennent dans différents secteurs de la capitale pour casser, il apparaît effectivement que le dispositif n’était pas adapté à cette configuration.

Il y a donc probablement eu une sous-estimation de l’ampleur et de la dispersion des violences.

Cela ne signifie pas nécessairement que le préfet de police a mal travaillé. Je le considère comme quelqu’un de très compétent, qui a vraisemblablement dimensionné son dispositif en fonction des remontées d’informations dont il disposait.

Mais au regard de ce que nous avons observé, il y a eu des failles. Cela me semble incontestable.

Il faudra donc comprendre si ces failles proviennent de l’évaluation initiale des risques, des renseignements disponibles ou de l’adaptation opérationnelle du dispositif au cours de la journée.

Que sait-on des petits groupes qui appellent ce samedi soir à s’en prendre aux institu­tions ? Comment distinguer les casseurs opportunistes, les militants radicalisés et d’éventuels groupes organisés ? Quels indices permettent d’évaluer leur capa­cité réelle à passer à l’acte ?

Xavier Raufer : Il faut distinguer les casseurs, les Black Blocs, les anarchistes et les indi­vidus venus des cités autour de Paris pour profiter des désordres, voler une montre ou un téléphone par-ci, par-là. Ce sont des profils différents, mais la plupart de ces individus po­litisés sont, selon moi, connus des services de renseignement. On les connaît individuelle­ment, on dispose de fiches sur eux, on connaît leurs antécédents, leurs habitudes et par­fois leurs véhicules. Certains ont déjà été signalés lors de précédentes manifestations. Les services disposent donc, à mon sens, des informations nécessaires pour identifier ceux qui présentent un risque particulier.

Si vous parvenez à écarter préventivement 80 ou 90 % des agitateurs potentiels, le reste devient beaucoup plus simple à gérer. Ce ne sont ni une division de l’armée allemande ni l’Armée rouge. Nous parlons de quelques dizaines à quelques centaines d’individus, au maximum, qui sont parfaitement maîtrisables. Certains sont des militants extrémistes, d’autres des délinquants opportunistes. Il peut aussi s’agir d’individus qui recherchent sim­plement la confrontation, ou la casse. Plus, dans ces milieux, des récidivistes et des toxi­comanes en quantité.

Karl Marx parlait du « prolétariat en haillons » pour désigner ces marginaux susceptibles de se livrer à des violences et à des pillages au détriment des mouvements populaires eux-mêmes. Il les qualifiait même de « racailles » ! Le problème n’est donc pas nouveau et avant les ineptes MM. Macron, Nuñez et Darmanin, le gouvernement – même socialiste, même sous la IVe République – savait comment les traiter. Le point essentiel est que ces individus ne constituent pas une force insurmontable pour l’État. Encore faut-il utiliser les renseignements disponibles pour agir avant qu’ils ne passent à l’acte.

Ces groupes cherchent-ils réellement à pénétrer dans les lieux de pouvoir ou leur stratégie consiste-t-elle plutôt à multiplier les points de tension, provoquer les forces de l’ordre et disperser les effectifs disponibles ? Comment les autorités peuvent-elles anticiper ces différentes hypothèses ?

Xavier Raufer : Ils n’ont pas besoin de mettre en œuvre une stratégie sophistiquée. Une fois de plus, nous tournons autour du même sujet depuis le début de cet entretien. Pour éviter de devoir se demander, sur le terrain, comment affronter ces indivi­dus, il faudrait agir avant la manifestation. Les services de renseignement savent qui ils sont et où ils se trouvent. C’est si simple qu’un enfant de quatre ans pourrait le com­prendre : il faut les arrêter le matin même, dans les conditions prévues par la loi. Mais cela n’est pas fait. Or, il existe un vieux proverbe français : « Quand le chat n’est pas là, les sou­ris dansent. »

Lorsque vous laissez ces individus agir librement, vous vous retrouvez ensuite à devoir gérer leurs violences dans l’urgence. Le renseignement préventif permet justement de dé­samorcer une partie des risques. On l’a vu dans d’autres domaines, notamment en matière de terrorisme. Le simple fait qu’un individu sache qu’il a été identifié et surveillé peut par­fois suffire à le dissuader de passer à l’acte. Il n’est donc pas nécessaire, selon moi, de se perdre dans des hypothèses sur leurs inten­tions exactes. La priorité consiste à identifier les individus dangereux et à empêcher les infractions avant qu’elles ne soient commises. Le travail de renseignement existe depuis plus d’un siècle et demi. Les outils sont là. Ce qui manque, c’est la décision de les em­ployer efficacement.

Dans un contexte de manque potentiel d’effectifs, comment éviter que la mo­bilisation de policiers autour des sites institutionnels ne fragilise la sécurité des cortèges pacifiques ? Existe-t-il un risque de saturation du dispositif, et quels ar­bitrages opérationnels une telle situation impose-t-elle ?

Xavier Raufer : Le problème ne devrait pas se poser de cette manière. Il existe à Paris des services de sécurité publique qui savent parfaitement encadrer les manifestations. Mais leurs moyens ont été progressivement réduits. L’équation est pourtant simple : pour assurer la sécurité d’un territoire exige un nombre suffisant de policiers et de gendarmes. Or, depuis plusieurs décennies, les moyens n’ont pas suivi les besoins. On nous annonce X compagnies de CRS, mais les effectifs réels de ces compagnies ont fondu. Il faut regarder les hommes sur le terrain, et non simplement les unités figurant dans les sta­tistiques.

De même, la prévention n’est pas suffisamment assurée. Résultat : les forces de l’ordre doivent consacrer une partie de leurs effectifs à poursuivre des casseurs qui auraient, se­lon moi, pu être empêchés d’agir. Il faut cependant relativiser le risque d’un effondrement général de l’ordre public. La France dispose de forces considérables, notamment de la gendarmerie mobile, avec environ 12 000 hommes.

J’entends parfois parler de guerre civile. Mais il faut être deux pour danser le tango. Face à des unités de gendarmerie mobile correctement équipées et employées, les groupes cri­minels ou les casseurs ne constituent rien de comparable. Dans un État de droit organisé, nul ne peut durablement tenir tête à la force légitime de l’État.

Le problème n’est donc pas seulement de savoir si les effectifs sont suffisants. Il faut aussi se demander pourquoi les moyens disponibles ne sont pas utilisés autrement. Aujourd’hui, nous pouvons encore parler de déprédations comparables à celles que nous avons déjà connues. Mais si des événements beaucoup plus graves devaient survenir, il serait légi­time de s’interroger sur la capacité du gouvernement à y faire face. 

Alors que la sécurisation de la place de la République et l’encadrement des cortèges mobilisent déjà d’importants effectifs, la multiplication des actions violentes et des pillages fait-elle peser un risque de saturation sur les forces de l’ordre ? Si d’autres groupes venaient à exploiter cette fragilité du dispositif, notamment dans certains quartiers sensibles, pourrait-on assister à une extension des violences au-delà des manifestations traditionnelles ? Certains évoquent un « syndrome d’intifada » : cette comparaison vous paraît-elle pertinente pour décrire le risque d’une multiplication des foyers d’affrontement ?

Driss Aït Youssef : Je pense qu’il existe effectivement une forme de convergence entre différents groupes. On voit notamment des militants d’ultragauche, des antifas, qui cherchent à récupérer une colère présente dans certains quartiers pour l’orienter contre l’État.

C’est ce que nous avons pu observer à Paris. Il y avait beaucoup de jeunes issus des quartiers qui étaient venus pour s’en prendre à l’État, aux forces de l’ordre et à des édifices publics.

Il y a donc une rencontre entre différentes formes de contestation et de violence. Certains poursuivent des objectifs politiques, d’autres viennent avant tout pour participer aux affrontements ou commettre des dégradations.

Cette convergence peut évidemment compliquer le travail des forces de l’ordre, notamment lorsque les violences éclatent simultanément à plusieurs endroits.

En revanche, je ne parlerais absolument pas d’« intifada ».

Non, non, non. Ce n’est pas une intifada. Il faut employer les mots appropriés.

Si ce sont des violences urbaines, il faut parler de violences urbaines.

Nous avons des individus qui sont venus pour casser, pour s’en prendre aux policiers, aux gendarmes et à l’État. Mais cela ne justifie pas d’employer le terme d’intifada.

Il faut caractériser les faits pour ce qu’ils sont, sans utiliser des expressions qui ne correspondent pas à la réalité de la situation.

Cette succession de manifestations et de menaces contre les institutions ré­vèle-t-elle les limites de notre doctrine de maintien de l’ordre ? Faut-il repenser l’organisation des effectifs et les capacités d’intervention face à des groupes mo­biles, sans remettre en cause la liberté de manifester ?

Xavier Raufer : La doctrine de maintien de l’ordre évolue en permanence. La préfecture de police de Paris dispose, à mon sens, de professionnels parmi les plus qualifiés au monde. Sa salle de commandement est d’ailleurs visitée, comme modèle, par maintes dé­légations étrangères.

Aujourd’hui, la technologie permet de suivre les déplacements des individus grâce aux ca­méras de surveillance. Nous disposons d’outils considérables pour identifier les comporte­ments suspects et anticiper les troubles. Dans certains quartiers, notamment dans le XIXe arrondissement, des caméras sont détruites pour empêcher la surveillance. Mais si l’ordre y était véritablement rétabli, cela ne se produirait pas.

Le problème est donc moins celui de la doctrine que celui de l’utilisation des moyens exis­tants. Je considère qu’il existe une impéritie générale de l’État en matière de sécurité, sur­tout depuis les gouvernements de François Hollande et d’Emmanuel Macron.

Raymond Aron avait résumé la mission fondamentale des gouvernants dans un État de droit : « Respecté à l’extérieur, en paix à l’intérieur. » C’est cette mission qui devrait guider leur action. Or, aujourd’hui, on laisse se produire des exactions évitables, selon moi, dans une très large mesure.

Il faut aussi donner à l’ensemble de la chaîne pénale les moyens de fonctionner : police, gendarmerie, justice et administration pénitentiaire. La France manque de magistrats du parquet, alors que ce sont les procureurs qui ont l’initiative des poursuites. Nous avons une police de 2026 qui doit pouvoir travailler avec les moyens de 2026, non avec ceux de 1950. Il ne s’agit donc pas forcément d’inventer une nouvelle doctrine, mais d’abord de permettre aux institutions existantes d’accomplir leurs missions.

Driss Aït Youssef : Non, je ne pense pas que cela remette fondamentalement en cause notre doctrine de maintien de l’ordre.

Notre doctrine repose sur un principe de distanciation. Lorsqu’il y a une manifestation, les policiers et les gendarmes interviennent dans le cadre d’une mission de police administrative. Leur rôle consiste à encadrer le rassemblement, à protéger les manifestants et à prévenir les troubles à l’ordre public.

En revanche, lorsque des individus commettent des violences, il faut adapter le dispositif et faire intervenir des unités qui sont spécifiquement chargées des interpellations.

C’est là que l’on bascule vers des missions de police judiciaire.

Il existe pour cela des unités spécialisées, notamment les compagnies de sécurisation et d’intervention, les CSI, BRAV, BRAV-M, ainsi que d’autres groupes d’interpellation. Leur mission est précisément d’aller chercher les individus qui commettent des infractions.

Nous avons déjà connu ce type de configuration lors des émeutes de l’été 2023, après la mort de Nahel, avec de nombreux foyers de violences urbaines.

Mais il faut aussi prendre en compte la sécurité des policiers et des gendarmes eux-mêmes.

Vous n’allez pas envoyer quelques policiers interpeller une centaine de casseurs. Cela n’a aucun intérêt et c’est extrêmement dangereux.

Il faut donc dimensionner correctement les unités d’intervention, disposer de renseignements précis et adapter les moyens engagés à la réalité des violences.

Je tiens d’ailleurs à rappeler que le préfet de police a joué son rôle dans la sécurisation de la manifestation.

Des casseurs ont tenté de s’infiltrer dans le cortège. Ils ont été repérés et évacués par les forces de l’ordre.

Mais cette décision comportait aussi un risque : en les écartant de la manifestation, on pouvait les voir se disperser et commettre des violences ailleurs.

C’était, d’une certaine manière, un risque calculé.

Le problème n’est donc pas nécessairement la doctrine elle-même, mais la capacité à adapter le dispositif lorsque l’on passe d’une manifestation classique à des violences urbaines dispersées.

Les actions violentes et les appels à s’en prendre aux institutions risquent-ils de détourner l’attention des revendications portées par les Gilets jaunes ? As­siste-t-on à une tentative de récupération de la mobilisation par des groupes poursuivant des objectifs politiques différents ?

Xavier Raufer : Non, pas vraiment. Les Gilets jaunes, c’était une réaction instinctive ; des gens qui, à un moment donné, subissaient l’insupportable. Dans l’histoire de France, c’est un peu comme les femmes de Paris qui marchent sur Versailles en octobre 1789 parce qu’elles n’ont plus de quoi nourrir leurs enfants.

Ce sont des manifestations d’une population souffrante, qui ne peut plus sortir de chez elle parce que le gazole coûte trop cher. Ces gens-là n’ont aucune stratégie politique en tête. Ils veulent simplement que leur misère cesse, que la situation de détresse dans laquelle ils se trouvent s’améliore. Mais il n’y a pas de projet politique constitué, avec une première étape, une deuxième étape et un objectif final. C’est une réaction instinctive face à une situation devenue insupportable.

Je ne crois pas qu’il y ait une grande conspiration. Ce n’est généralement pas le cas dans l’histoire de France et dans la vie politique. Ce qui se passe, c’est que des responsables po­litiques se croyant plus malins que les autres ont négligé les questions de sécurité. Pour eux, la sécurité, c’est un truc de plouc, c’est néandertalien. Ils préfèrent parler de la « start-up nation » et fréquenter les milieux chics de Wall Street ou de la City de Londres.

Vous n’avez qu’à voir ce qui s’est passé avec le pillage du musée du Louvre. On a affaire à des responsables qui, selon moi, n’ont pas assez pris au sérieux les problèmes de sécurité. Et lorsque la réalité s’impose à eux, ils en paient le prix parce qu’ils n’ont pas fait le néces­saire. Napoléon disait de la guerre qu’elle était « un art simple et tout d’exécution ». Il est facile de concevoir qu’il faut prendre une colline. Ce qui est difficile, c’est de la prendre ré­ellement, sur le terrain. C’est exactement pareil en matière de sécurité. Le problème du gouvernement actuel, c’est qu’il ne fait pas ce qu’il faudrait faire.

Il faut donner à toute la chaîne pénale, c’est-à-dire à la police, à la gendarmerie, à la jus­tice et à l’administration pénitentiaire, les moyens de fonctionner. La France manque no­tamment de procureurs, alors qu’ils jouent un rôle essentiel puisqu’ils ont l’initiative des poursuites. L’appareil d’État n’est pas à la hauteur des problèmes qu’il devrait traiter. Pour­quoi ? Parce qu’il s’occupe d’autres choses.

Du soutien de Jean-Luc Mélenchon aux condamnations de David Lisnard, les responsables politiques font-ils suffisamment la distinction entre le droit légi­time de manifester et les actions de groupes violents ? Cette confusion risque-t-elle d’alimenter une polarisation politique supplémentaire ?

Xavier Raufer : D’abord, ceux dont vous venez de me donner les noms essaient d’exis­ter. Ils chevauchent le tigre. Il se passe des choses, alors ils essaient de rester en selle et de tenir des propos dans les médias leur permettant de perdurer politique­ment.

Jean-Luc Mélenchon est tout sauf un idiot. Ce n’est pas un homme politique habituel, ba­nal. C’est un trotskiste. Le trotskisme a une certaine conception du contrôle de la société et de la révolution, depuis la création de la Quatrième Internationale en 1938. Mélen­chon s’inscrit, selon moi, dans cette tradition-là. Il se sert des armes politiques dont il dis­pose pour semer la perturbation et pouvoir ensuite dire, en substance : « Moi seul, je peux calmer cela. »

Quant à la réaction des Français, nous sommes dans un pays qui possède une très longue tradition électorale. Les Français ont l’habitude de se prononcer politiquement, et ils sau­ront tirer leurs propres conclusions de ce qu’ils observent. Concernant David Lisnard, nous verrons, à mesure qu’approchera l’échéance présidentielle, quelle place il occupera encore dans le paysage politique. Pour l’instant, ces politiciens cherchent sur­tout, chacun à leur manière, à exister dans une situation dont ils essaient de tirer parti.

Au-delà des difficultés opérationnelles, quelles responsabilités politiques et judiciaires ont pu contribuer à cette situation ? Les réponses apportées aux violences et aux dégradations lors des précédentes mobilisations ont-elles été suffisamment dissuasives ? Certaines décisions judiciaires ou une interprétation extensive de la liberté de manifestation ont-elles pu nourrir un sentiment d’impunité chez les casseurs ?

Driss Aït Youssef : Je pense que la justice pourrait peut-être se montrer un peu plus sévère. Elle l’est déjà, c’est vrai, mais il faut aussi comprendre les difficultés auxquelles elle est confrontée.

Lorsqu’il y a des violences, les policiers procèdent à des interpellations. Les individus sont ensuite présentés à la justice, et les magistrats exercent leur office.

Mais encore faut-il disposer d’éléments probants permettant d’entrer en voie de condamnation.

C’est toute la difficulté.

Les individus qui participent aux Black Blocs connaissent parfaitement ces contraintes. Ils savent comment fonctionne le droit et adaptent leurs modes opératoires en conséquence.

Ils sont habillés en noir, souvent dissimulés, et il peut être particulièrement difficile d’identifier précisément celui qui a commis une dégradation ou exercé des violences contre les forces de l’ordre.

Or, si vous interpellez quelqu’un simplement parce qu’il est habillé en noir et qu’il se trouve au milieu d’un groupe de casseurs, cela ne suffit pas à établir sa responsabilité pénale.

Il faut pouvoir démontrer qu’il a réellement participé à des exactions ou à des violences.

En l’absence d’éléments suffisamment probants, les juges peuvent prononcer une relaxe au bénéfice du doute.

C’est pour cela qu’il faut bien distinguer les missions de police administrative des missions de police judiciaire.

Lorsque vous basculez dans une logique d’interpellation, il faut pouvoir constater les infractions, identifier les auteurs et réunir les preuves nécessaires.

C’est aussi la raison pour laquelle certaines interpellations ne débouchent pas sur des condamnations.

Je ne pense donc pas que les casseurs aient nécessairement besoin d’une interprétation extensive de la liberté de manifester pour agir. Ils connaissent déjà les contraintes du droit pénal et les difficultés de la preuve.

Sur le plan politique, il faut également rappeler une chose essentielle : on ne peut pas légitimer la violence au motif que l’État ne répondrait pas suffisamment aux revendications de certains citoyens.

Il appartient aussi aux organisations politiques de condamner clairement ces violences.

Quant aux défaillances opérationnelles, il faudra les analyser. Je considère que le préfet de police est compétent et qu’il a travaillé à partir des informations dont il disposait. Mais il y a eu des failles, et il faudra en tirer les conséquences.

 

Si les groupes violents constatent que les forces de l’ordre peinent à contenir simultanément plusieurs foyers de tension, existe-t-il un risque qu’ils cherchent à reproduire, voire à amplifier, ces actions ? Comment éviter que cette nuit ne devienne un précédent et que la multiplication des pillages et des attaques contre les institutions ne s’installe comme un nouveau mode d’action ?

Driss Aït Youssef : Je pense que, la prochaine fois, lorsqu’on constate des appels à des attroupements qui ne sont pas autorisés et qui risquent de provoquer des troubles à l’ordre public, il faut intervenir immédiatement, dans le cadre prévu par la loi.

Il ne faut pas attendre que les violences commencent pour agir.

Lorsque des individus se regroupent en dehors de l’itinéraire prévu pour la manifestation, avec un risque de troubles à l’ordre public, il faut pouvoir procéder – après une sommation – aux interpellations nécessaires lorsque les conditions légales sont réunies.

C’est précisément là que la prévention et l’anticipation doivent jouer leur rôle.

Nous avons les moyens de faire face à ces situations. Il faut simplement que les autorités tirent les enseignements de ce qui s’est passé, notamment en matière de renseignement, de dimensionnement des effectifs et d’intervention.

Je ne pense pas que la puissance publique soit démunie.

La puissance publique a parfaitement les moyens de mettre un terme à ces violences. Il faut qu’elle s’en donne les moyens. Et elle en a les moyens. Maintenant, il faut qu’elle ait la volonté politique de répondre aux attentes légitimes des Français et réprimer avec force ce qui doit l’être.o ■o XAVIER RAUFER

 

Xavier Raufer

Docteur en géopolitique et criminologue.
Il enseigne dans les universités Panthéon-Assas (Paris II), George Mason (Washington DC) et Université de Sciences politiques et de droit (Pékin) 

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Un mini-dossier en 6 parties. Analyses et propositions. Une manière d’appréhender la situation française réelle et ses évolutions afin de fixer nos positions. A lire, donc.  Suivre les liens.  JSF     I   II  III   IV   V   VI

Quatre livres fondamentaux de Charles Maurras réédités par B2M, Belle-de-Mai éditions

Enquête sur la monarchie. (Édition de 1925), 39 €, 836 p.

Le manifeste royaliste en ouverture du XXe siècle ! (Parution courant 1900). Maurras y pose la célèbre question : « Oui ou non, l’instauration d’une monarchie héréditaire, antiparlementaire traditionnelle et décentralisée est-elle de salut public ? » !   

L’Avenir de l’intelligence, 25 €, 244 p.

Une étude de l’histoire politique et intellectuelle du XVIe au XXe siècle, où Maurras à montre comment les intellectuels et artistes attachés à produire des œuvres de l’esprit sont passés « de l’autorité des princes de notre Sang sous celle des marchands d’Or », les immenses fortunes industrielles et bancaires qui limitent la liberté de l’esprit. Maurras en appelle à une alliance entre les intellectuels et le patriotisme des Français pour renverser cette mécanique.

Kiel et Tanger, 29 €, 428 p.

Maurras y constate la tragique infériorité du régime républicain en matière de politique internationale, spécialement face à la menace allemande de l’époque. Prévoyant la guerre à venir il conclut à la nécessité de remettre un roi à la tête du pays. Prolongeant le réalisme de la pratique capétienne des relations internationales, ancêtre de la pensée géostratégique française.

La Démocratie religieuse, 31 €, 620 p.

Parution en 1921, compilant trois textes préalablement écrits par Charles Maurras : Le Dilemme de Marc Sangnier (1906) – – La politique religieuse (1912) – – L’Action française et la religion catholique (1914). Cet ouvrage voit dans la démocratie une religion nouvelle qui vide le politique de sa puissance.

Et aussi…


Henri Massis, Georges Bernanos, Maurras et l’Action française, présentation de Gérard Pol, 18 €, 104 p.

Léon Bloy, Le salut par les juifs, avant-propos de Laurent James, 20 €, 156 p.

Commandes et renseignements : B2M, Belle-de-Mai éditions – commande.b2m_edition@laposte.net

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