
Par Noé Jafar Vergé.
qui ‘a pas désavoué Schopenhauer après le lycée.
Un texte un peu difficile. Qui rejoint au moins en partie lé Reprendre le pouvoir de Pierre Boutang. Autre texte un peu difficile où il est aussi question de critique antimoderne et de révolution. PHILITT, site qui s’occupe excellemment de philosophie, littérature et cinéma, a publié le 23 octobre ce fort intéressant article. De la belle ouvrage !o ■oKAIROS
Parmi les antiennes antimodernes, l’une des plus répandues, face à la bêtise partisane, est sans doute celle selon laquelle la politique serait désormais un terrain à désinvestir, tant il est dévasté. L’intelligence, le style et – pour ceux à qui cela importe – la vertu se seraient réfugiés dans la littérature, la philosophie et d’autres domaines spéculatifs. Surgie puis disparue il y a vingt-cinq ans, la revue Tiqqun démontre qu’une métaphysique de combat, une véritable pensée politique, demeure possible sans trahir l’un ni l’autre terme, et que l’antimodernisme, qu’on confond trop vite avec l’attitude réactionnaire, peut aussi nourrir un esprit révolutionnaire.

Dans le creux du discours militant voire programmatique se cache rarement une profondeur – ou une hauteur – propre à lui faire échapper à sa fonction d’outil. Rares sont les textes principiellement politiques pouvant prétendre à un intérêt intellectuel important : il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir n’importe quel livre « écrit » par un homme politique, lecture qui ferait rapidement regretter les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand. De manière archétypale, l’on considère scindées la sphère intellectuelle et la sphère proprement militante, comme s’il existait un atavisme empêchant la réunion des deux natures, malgré les « compagnons de route » de tous bords. Symbolisant cette dyade par un sage et un policier, Raymond Abellio disait que « ces deux êtres s’ignorent l’un l’autre. Le sage, dans son immobilité et sa transparence, n’intéresse pas le policier qui le croit inagissant, mais ce dernier, pour le sage, se perd dans le fond indistinct du monde ». Les tentatives d’immixtion d’un de ces deux profils dans son versant opposé se sont produites plus d’une fois, depuis Platon et son « philosophe-roi » jusqu’à Gabriele D’Annunzio et sa folle prise de Fiume. Les rencontres entre la philosophie, les préoccupations métaphysiques et la politique concrète, voire activiste, sont souvent des joyaux d’imageries fortes, de réflexions neuves et de mouvements de paradigmes surprenants. L’un de ces petits séismes de l’histoire de la pensée se trouve dans les pages de la revue Tiqqun.
Le terreau fertile d’un terrorisme intellectuel
Curieuse, la revue, aux deux seuls numéros, l’est à plus d’un titre. Elle est premièrement intégralement anonyme, même si certains auteurs sont aujourd’hui identifiés. Le nom le plus attaché à Tiqqun – outre Giorgio Agamben, philosophe italien ayant aidé à sa diffusion – est sans doute celui de Julien Coupat, intellectuel et activiste médiatisé en 2008 en raison de son arrestation à Tarnac pour ses liens soupçonnés avec le sabotage dit « terroriste » d’une ligne de TGV. Il est un militant de la sphère « autonome », à laquelle Tiqqun appartient aussi, tradition politique en marge de l’anarchisme et très influencée par les écrits de l’Internationale situationniste, ce courant intellectuel révolutionnaire incarné par Guy Debord et Raoul Vaneigem notamment. Elle se caractérise par son absence de tabou sur l’usage de la violence (notamment sur les biens, davantage que sur les personnes), sa décentralisation absolue et sa tendance à la dissimulation, son rejet des institutions partisanes ou syndicales et – influence situationniste – sa critique de la société de consommation et de marchandisation comme entrave au plaisir. Loin de tout anti-intellectualisme, la tendance autonome a produit un certain nombre de documents portant sur la réflexion politique mais aussi sur l’art, la psychanalyse, la littérature ou l’écologie. Il n’existe pas de référence absolue au microcosme autonome mais force est de constater que Tiqqun a fortement marqué son paysage intellectuel. Les influences de la revue et de ses textes sont donc celles de la tendance : anarchisme, post-marxisme, situationnisme, critique de la modernité industrielle et de la « société du spectacle ».
Dans le deuxième texte du premier numéro, intitulé « Qu’est-ce que la Métaphysique critique ? », Tiqqun annonce les perspectives de son action : défaire la métaphysique de ses oripeaux sénescents et élitistes et la défendre contre la prédation de l’économie, « magie noire » de notre temps, selon le titre d’un texte suivant. Au sens de l’auteur, il s’agit d’une subversion contemporaine, liée à la société marchande. « Il appartient bien à la sordide veulerie, à l’incurable platitude, à la répugnante insignifiance de ces temps dits “modernes” d’avoir fait de la métaphysique le loisir sous toutes apparences innocent de quelques érudits en faux col […]. Par ce seul aspect déjà […], la Métaphysique Critique est l’expérience qui dément fondamentalement l’inepte “modernité”, et jubile chaque jour un peu plus, les yeux ouverts sur l’excès du désastre. » La suite de l’article explique que la société occidentale actuelle est la prisonnière de son propre système qui lui fait oublier l’Être. L’individu atomisé, qui n’est plus qu’un vaisseau sans mâture, vogue, inconscient de sa propre transformation en marchandise. Dès lors, patronnée par Debord et Foucault, Fichte et Deleuze, Tiqqun fait la démonstration de ses ambitions intellectuelles, politiques et littéraires.
Agonie sans douleur du monde anonyme
Malgré une apparence légère, Théorie du Bloom est un texte à la puissance saisissante. Retravaillé à l’occasion d’une republication par les éditions La Fabrique, il s’agit d’un article provenant du premier numéro de la revue. Rapidement, le texte démontre une grande érudition et se réfère à nombre de penseurs, tutélaires du principe de Bloom ici développé, comme Martin Heidegger, Maître Eckhart, les surréalistes, Georg Lukács, Georges Bataille, Walter Benjamin, Simone Weil, Herman Melville ou encore Franz Kafka. Or, qu’est-ce que le Bloom ? C’est une catégorie de l’expérience humaine, la situation « finale d’une civilisation clouée à son propre chevet, et qui ne parvient plus à se distraire de son naufrage que par l’alternance de courtes phases d’hystérie technophile et de longues plages d’asthénie contemplative. » Le Bloom est la dégénérescence du principe d’individu (lui-même dégénéré à partir de la communauté), stade ultime du travail de sape de la modernité. Nous, acteurs – ou plutôt figurants – du troisième millénaire, nous sommes des Bloom, soit « cet homme que rien ne peut plus défendre de la trivialité du monde ». Cet état s’installe lorsque se produit la déconnexion concrète entre le monde et le Sujet, constamment soumis à sa substituabilité. Là est la leçon que Tiqqun tire de Debord : la modernité n’est qu’une entreprise de réification et de mimétisme, où notre agentivité est remplacée par l’« individualité », zone tampon dans laquelle l’expression de notre subjectivité est toujours asservie aux moyens concrets de son expression qui sont, eux, contrôlés par la société spectaculaire.
Nous sommes dès lors tiraillés entre deux natures s’agençant mutuellement, celle du citoyen, « dérisoire abstraction de l’impuissance », et celle du consommateur, dont la réalité est plus crue, plus froide, plus nue. Cependant, le Bloom prévoit un immense et indéfini panel d’identités de substitution, des simulacres prémâchés et tous là pour cacher le creux honteux du manque d’Être. D’aucuns se diront dès lors français, chrétien, musulman, bouddhiste ou même tiqqunien, mais tous resteront à jamais extérieurs à tout, dans une parade chimérique, dévoilant malgré eux que le Bloom « triomphe d’abord dans ceux qui le fuient ». Le Bloom est le lot de consolation de « l’homme sans qualités » de Musil, rendu « larve » par son existence : après l’abandon de l’arrière-monde, l’écroulement des spiritualités, il ne reste que le Tiqqun, la sortie révolutionnaire du carcan du Spectacle. Sans ça, la souveraineté contrariée s’exprimera par la désertion ou par la violence. « Nous sommes des locataires d’une existence qui est un exil dans un monde qui est un désert […], nous y avons été jetés, dans ce monde, sans mission à accomplir, sans place assignée ni filiation reconnaissable, en abandon. […] D’un mot : nous vivons comme si nous étions déjà morts. »
Sauver les communs de l’assaut de la Jeune-Fille
Une fois familiarisé avec la théorie du Bloom, son vocabulaire et ses influences, le lecteur peut découvrir le reste des propositions de Tiqqun, au sein de ses deux numéros. Un bon nombre de ces textes mêlent, plus que ne le fait Théorie du Bloom, la réflexion à l’action et dénoncent « l’Empire », terminologie désignant la société moderne et capitaliste dont le but est l’enrégimentement, la capture et la suppression des « formes-de-vie », soit, dans le vocabulaire tiqqunien, la pluralité, la multiplicité des formes d’être au monde. La défense des formes-de-vie est automatiquement une opposition concrète à l’Empire, ce qui fait de Tiqqun une entreprise radicalement criminelle, car ontologiquement subversive. Là se trouve la tâche de la métaphysique critique : frapper dans le flanc le monstre impérial et permettre l’altérité. Aux côtés du Bloom sont identifiés d’autres partenaires de la modernité, d’autres profils se mouvant plus ou moins aisément dans la structure, notamment sa proposition inverse : la Jeune-Fille.
Là où le Bloom est l’homme dépossédé de tout, le déraciné car sans-racines, celui qui se perd dans une profusion de signes sans sens, la Jeune-Fille initie la collaboration pure avec l’Empire. Dans Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, article du premier numéro de Tiqqun, l’auteur s’explique sur le terme : « Entendons-nous : le concept de Jeune-Fille n’est évidemment pas un concept sexué. […] Le sémillant retraité de la com’ qui partage ses loisirs entre la Côte d’Azur et ses bureaux parisiens où il a gardé un pied lui obéit au moins autant que la single métropolitaine trop prise par sa carrière dans le consulting pour se rendre compte qu’elle y a déjà laissé quinze ans de sa vie. » La Jeune-Fille est donc, comme le Bloom, tout à la fois une force, un pôle d’attraction pour les personnalités contemporaines, et une myriade d’individus que tout le monde est amené à rencontrer – ou à être. Mais alors, pourquoi Jeune-Fille ? Il s’agit en fait de la volonté du capitalisme bien plus que de celle des autonomes anonymes derrière le texte. Au début du vingtième siècle, la jeune fille (à comprendre la féminité, la juvénilité et ce qui naît au contact des deux) est reconnue comme l’inoffensif par excellence, la moindre menace pour l’ordre établi. Depuis fleurissent des millions de Jeunes-Filles dans une morbide « anthropomorphose » conduite par le capitalisme impérial. Contre le Bloom et son spleen, la Jeune-Fille « appelle invariablement “bonheur” tout ce à quoi on l’enchaîne ». Ces Premiers matériaux sont une suite de réflexions aphoristiques sur la Jeune-Fille et son rôle de police silencieuse. Elle accompagne, avec un sourire carnassier et faux, la marchandisation du monde, la réification des corps et la mise à néant des communs. Elle est la personnification de tout ce que combat la métaphysique critique : « le oui que la Jeune-Fille dit à la vie n’exprime que sa sourde haine vis-à-vis de ce qui est supérieur au temps ».
Le reste de la pensée produite par Tiqqun et son « Parti imaginaire », véritable métaphysique criminelle, est articulé sur cette vue-du-monde, violente car « nous autres, décadents, sommes les premiers à connaître cette chose curieuse : la violence. Les sociétés traditionnelles connaissaient le vol, le blasphème, le sacrifice […] et la vengeance ; les États modernes déjà […] tendaient à ne plus reconnaître que l’infraction à la Loi et la peine qui venait la corriger ». La voie révolutionnaire est de recréer un nouveau commun, dans les marges : c’est en cela que Tiqqun est fortement liée au phénomène des Zones à Défendre (ZAD), forme-de-vie alternative et forme de lutte des milieux anarchistes. Tiqqun, plongée dans ses racines foucaldiennes et situationnistes mais n’ayant peur de regarder ni les rivages de la pensée droitière (Bloy et Schmitt sont mobilisés) ni ceux de la spiritualité (Lao-Tseu et les gnostiques aussi), prouve par sa vivacité intellectuelle – et sa fertilité, avec sa descendance qu’est le Comité invisible – que si la critique de la modernité peut confiner à la réaction, elle peut bien être aussi la source d’une voie révolutionnaire. o ■
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