
Propos recueillis par Geoffroy Lejeune.

Ce long entretien, que nous analysons comme un souci naturel et comme une simple manifestation du patriotisme français, est paru le 12 avril dans le JDD. Il a été signalé et commenté dans un article du Figaro, hier lundi. Pour le reste, que nous ne commenterons pas, nous le livrons à la sagacité et à l’intelligence politique des lecteurs de ce quotidien royaliste et, évidemment, d’Action française. – JSF
ENTRETIEN CROISÉ. L’académicien franco-algérien et le fondateur du Puy du Fou, préoccupés par la disparition programmée du peuple français, appellent à refranciser la nation en puisant dans son socle historique, philosophique et culturel pour qu’elle retrouve son éclat d’antan.

Le JDD. Philippe de Villiers, vous venez de publier deux cris d’alarme à propos de l’état de la France, Mémoricide et Populicide. Dans quel état trouvez-vous notre pays aujourd’hui ?
Philippe de Villiers. Notre pays est au bord de l’abîme. Je vois le gouffre s’ouvrir. Ce qui caractérise aujourd’hui la terre de France, c’est un mal-être qui traverse toute la société, celle des héritiers, celle des arrivants. Il y a deux peuples côte à côte, livrés tous deux à la souffrance intime : un peuple neuf qui sait d’où il vient mais qui ne sait rien de l’endroit où il arrive, tenté de prendre en haine les nouveaux pénates, le chez-soi chez les autres. Et un peuple exténué qui, cédant à la répudiation de l’héritage, se met à détester sa propre maison. La France souffre d’oïkophobie, la haine de l’endroit où l’on vit. Il n’y a plus personne pour aimer la maison. Les héritiers n’aiment plus leur passé. Les arrivants n’aiment pas leur présent. Mon cher ami Boualem connaît sans doute la phrase de Barrès : « On nous propose d’être moins français pour nous faire plus humain et, pour mieux nous élever à la bienveillance universelle, on veut que nous manquions à notre patrie. Pour ma part, je crois qu’un Français ne peut mieux déployer ses vertus que dans le respect des conditions qui formèrent la France. » J’aimerais beaucoup savoir ce que Boualem pense de cette oïkophobie, lui qui, venu d’ailleurs, a pris la maison France en affection.
J’ai trouvé ma France plus affaiblie que jamais
Boualem Sansal
Boualem Sansal. Je comprends ce que Philippe décrit, et je le ressens comme lui, très douloureusement. Oui, il existe aujourd’hui en France une fatigue, un trouble, une perte de confiance, une colère sourde qui tourne en rond. Une honte aussi, et par-dessus tout un sentiment de culpabilité étouffant. Les Français ne se reconnaissent plus et, pis, ne reconnaissent plus leur pays ; ils se méfient de tous ceux qui viennent les démarcher. Pour autant, je parlerais plus de doute de soi que de haine de soi. La haine est dangereuse, mais le doute l’est infiniment plus : c’est un poison qui a détruit maintes et maintes nations. Quand on hait, on s’aime, on se donne raison contre l’autre ; mais quand on doute de soi, on ne s’aime pas, on s’accuse de tous les maux, de tous les échecs.
Les jeunes ne le montrent pas, mais ils sont très sensibles à l’atmosphère délétère qu’il installe au sein de la société, au sein des familles. Ils ne savent que faire et ne se croient pas légitimes pour décider des suites. Ils attendent les adultes, et les adultes ne viennent pas. C’est la rupture générationnelle qui divise les familles : les Anciens et les Nouveaux. Ce qui frappe et décourage, c’est la transmission, qui s’est notablement affaiblie. Les héritiers ne savent plus toujours expliquer ce qu’ils ont reçu, ni comment l’utiliser dans une société qui se fragmente sous leurs yeux, dont ils sont d’ailleurs la couche de cisaillement. Les arrivants, à qui l’on demande de s’adapter, se posent la question : s’intégrer à quoi ? Lorsque la continuité devient floue, l’attachement devient problématique, et en tout cas fragile.
Barrès, que j’ai lu, avait raison : on ne devient pas plus humain en devenant moins français. On ne peut être universel qu’à partir d’un socle tenu, assumé. La France ne doit ni se rétracter ni s’effacer ; elle doit se rappeler ce qu’elle est et savoir où elle veut aller. L’« oikisation » est une réaction normale : on déteste sa belle maison quand elle a été souillée par d’autres, des squatteurs, des cambrioleurs. C’est une façon de s’en vouloir soi-même d’avoir été laxiste, imprévoyant, lâche, d’avoir laissé cette invasion et cette dégradation se produire. En vérité, les Français ne haïssent pas la France, bien au contraire : ils détestent ce qui, en eux, à l’intérieur d’eux, a permis que leur belle et merveilleuse France – la douce France de leur enfance – ait été violée, souillée, méprisée, insultée. Ils s’en veulent, oui, ils s’en veulent chaque jour un peu plus.
Dans un message envoyé à Philippe de Villiers, vous avez écrit : « Je retrouve la France aujourd’hui affaiblie… » Quels éléments vous ont conduit à penser cela ?
B. S. En revenant de captivité, j’ai regardé la France avec une certaine distance. J’étais moi-même en situation de détresse : je ne savais à quoi m’accrocher. Ma santé s’améliorant, j’ai voulu reprendre ma relation d’amour avec la France. J’étais si fier de ce qu’elle a fait pour moi, pour ma libération et après ma libération. Elle m’a couvert d’attentions, de sympathie, de distinctions – la Légion d’honneur, l’Académie française. Mais, au fond de moi, j’étais triste. J’ai trouvé ma France plus affaiblie que jamais, plus désorientée que jamais. Il y règne une atmosphère de fin de règne, de fin de civilisation. On y joue partout, tout le temps, comme une scie prémonitoire, Le Crépuscule des dieux. Ce que j’entendais, des Cassandre sincères ou malveillantes, me faisait mal. J’en pleurais, j’enrageais. La France était vraiment sur une mauvaise pente ; elle n’avait plus d’énergie. La pauvre a perdu toutes les batailles. Des Trente Glorieuses, il ne reste rien : quelques vieilles usines qui ne trouvent pas de repreneurs. Elle était une lumière dans le monde ; elle n’éclaire plus rien. Elle vit elle-même dans l’ombre et la tristesse, dans la détresse et la confusion. Qui lui a fait ça ? Parfois, j’avais envie de monter sur une voiture et de crier à la ronde : « Aux armes, citoyens ! », ou simplement : « ASSEZ ! »
Dorénavant, le nouvel absolu, le nouvel exotisme, c’est l’islam
Philippe de Villiers
Ce qui m’a frappé, c’est son hésitation à se reconnaître elle-même. Se dire Français est devenu un aveu de culpabilité. On se demande si la France attend de disparaître de ce monde trop dur pour elle, ou si elle attend un miracle pour se remettre en selle. L’école semble moins sûre de sa mission. Elle a trop souffert des réformes en série – sauf la bonne – et des attaques au couteau. On dirait qu’elle revient tous les jours de la guerre. Elle joue la carte de l’œcuménisme, qui parfois dégénère en guerre de religion. Le récit national est présenté avec une prudence excessive, toute diplomatique.
Les élites, conscientes du marasme, redoutent de nommer les fractures de peur d’être accusées de les avoir provoquées ; d’autres se battent la coulpe et se donnent des airs de martyr repentant, quand ils n’œuvrent pas à faire le procès en sorcellerie de la France. Or une nation vit de continuité dans la dignité. Le fil n’est pas rompu, mais il s’effiloche, et il n’est plus loin de casser. Cher Philippe, il nous faudra encore et encore alerter, quitte à passer pour des fous à la solde de Trump ou de je ne sais quel autre diable.
Philippe de Villiers, vous vous dites effrayé devant l’« effacement » de la France et l’« engourdissement » des consciences. Croyez-vous encore au sursaut ?
P. d. V. Le glissement de la société française est ahurissant. Cela me fait penser à la fable du renard. Il court autour de l’arbre, où sont blottis des poulets d’Inde sous hypnose. Ils regardent, fascinés, le renard qui tourne. Ils s’alanguissent. Un dernier tour, et le renard les mange. Nous avons des élites consentantes, incapables d’appeler les choses par leur nom. De dire que c’est une guerre de conquête qui nous est faite. Et de désigner le nouveau missionnaire, qui nous grignote avec méthode et s’encanaille du secours précieux d’une cinquième colonne, coupable d’intelligence avec l’ennemi. Face à face, il y a des âmes pleines et des âmes vides. Dans la confrontation avec les militants fréristes qui nous infiltrent et nous entretiennent en une pacifiante soumission sémantique, que reste-t-il de nos élites ? Toute une branchitude avachie qui ne se sent plus capable de porter son récit fondateur, qui rêve de sortir de soi et de s’abolir dans une histoire nouvelle, de se donner à une civilisation extérieure virile. Sourdement, les âmes veules cherchent un nouveau maître. Au XXe siècle, ce fut Berlin, Moscou puis Washington. Dorénavant, le nouvel absolu, le nouvel exotisme, c’est l’islam. Faillite spirituelle. L’hédonisme consumériste achève ainsi sa trajectoire en venant, par une sorte de ruse hypnotique, se fondre dans son exact contraire. Big Brother a fait place à la nounou Big Mother qui s’offre aujourd’hui à Big Other, un peu rude mais décapant. Faillite spirituelle. Le pays s’enfonce, la peur grandit, nous ne sommes plus chez nous.
La continuité nationale est une condition de la liberté
Boualem Sansal
B. S. Je sais comment l’islamisme progresse. Je l’ai vu en Algérie. Je le vois en France, en Europe. La ligne rouge est dépassée depuis longtemps : elle s’est effacée. Toujours la même technique, qui marche formidablement : l’islamisme ne surgit pas d’un coup. Il avance par étapes, par petits sauts furtifs, et parfois avec démonstration de force. Il crée des mini-ruptures – par exemple le voile – puis il œuvre à les élargir, à en faire un élément d’ancrage identitaire sur lequel ses militants vont s’arc-bouter et harceler la société. Puis il attaque la langue, en délégitimant le récit national, en répétant des mantras : le français est la langue des kouffars, des colonialistes, et en lui substituant la leur : l’arabe est la langue sacrée du Coran, des ancêtres (les salafs). Puis il s’attaque aux normes, le code génétique de la société, et porte le combat à l’intérieur des institutions les plus sensibles : l’école, l’université, la justice. Bientôt l’Assemblée et l’Armée. Ceux qui refusent ce viol doivent se lever et nommer avec nous cette réalité sans trembler.
Mais cela ne suffit pas : il faut faire front au jour le jour, et défendre son pays et sa vie, pied à pied, avec l’idée que c’est nous qui porterons le dernier coup. La réponse ne peut pas être seulement morale. Elle doit être politique et symbolique. La primauté des lois françaises doit être claire, et à aucun moment discutable ou négociable. Les financements étrangers doivent être contrôlés. Les structures qui travaillent à l’anéantissement doivent être dissoutes, et ceux qui combattent la France de l’intérieur déclarés ennemis et boutés du pays. Une civilisation qui ne se défend pas décline, et finit par se soumettre. Le sursaut est possible, mais il suppose lucidité et décision.
« Les peuples ne meurent que lorsqu’ils consentent à l’oubli… » Comment convaincre les Français ?
B. S. Ce ne sont pas les Français qu’il faut convaincre. Eux savent : ils vivent les affres d’une cohabitation impossible ; ils vivent la submersion en maints endroits du pays. Eux sont empêchés d’agir et de reprendre en main leur quartier, les territoires perdus, de soustraire leurs enfants de l’enrôlement sournois. Ce sont les élites qu’il faut convaincre d’assumer leur mission d’éclaireur de la société – et de commencer par se libérer elles-mêmes, d’abord – pour revivifier le sentiment national et la fierté d’être Français, vivant dans une France forte et généreuse. C’est par la vérité que l’on convainc. Il leur faudra donc d’abord cesser de gouverner par le mensonge, le secret et le laxisme. La continuité nationale n’est pas une nostalgie. C’est une condition de la liberté. Un peuple qui ignore son histoire est vulnérable aux récits plus affirmés, soutenus en général par des coercitions impitoyables. Un peuple qui connaît son histoire peut l’assumer, la corriger, la dépasser sans se dissoudre. La clarté est une forme supérieure de courage.

Quelle est, selon chacun de vous, la menace existentielle pour notre pays ?
P. d. V. Selon moi, la menace existentielle, c’est le populicide. C’est-à-dire un génocide par substitution. Une substitution de peuple concomitante à l’effondrement du peuple originel. On fabrique un non-peuple : sans identité, sans langue, sans histoire. Il suffit de pratiquer la mort civile des ancêtres, la damnatio memoriae, pour couper la source. Qu’a-t-on fait depuis cinquante ans ? On a fabriqué une société de déracinés. L’inventaire est facile à faire : nous avons des déracinés de l’extérieur qui font face aux déracinés de l’intérieur. Autrement dit, le Migrant face à l’Homme global. La rencontre des errants. Il n’y a plus de sol moral commun.
B. S. Derrière ce mot fort, le populicide, il y a une inquiétude que beaucoup ressentent. La France, une et indivisible, s’est divisée en deux peuples et voit chaque jour le peuple natif péricliter, acculé au silence, et le peuple importé s’affirmer comme le successeur naturel et seul avenir du pays. C’est colossal et terrifiant, ce qui se passe dans cette France qui ne se connaît plus, ne s’aime plus, ne se supporte plus. Comme il est dur de vivre avec l’idée qu’on va disparaître, ou être mis en esclavage. Au départ, la fracture était civique : elle opposait ceux qui acceptaient le cadre commun de la République et ceux qui le contestaient, à la marge, en général avec l’idée généreuse et positive de l’égalité des chances.
Elle est devenue ethnoculturelle, radicale. Elle est arrivée au communautarisme, au séparatisme, aux territoires perdus, aux républiques islamiques en formation. La civilisation entame son cycle de fin : le chant du cygne, le sanglot de l’homme blanc, disait très justement Pascal Bruckner. Une nation puissante peut intégrer des différences. Une nation affaiblie ne peut survivre si des blocs s’installent durablement sur son territoire avec leurs normes, leurs références, leur imaginaire, leurs institutions. Le communautarisme n’est pas une simple diversité : c’est une frontière intérieure.
Philippe, vous avez souvent pensé à votre ami Boualem Sansal…
P. d. V. Lorsque j’ai appris que Boualem était élu à l’Académie française, j’ai pleuré de joie. Quel retournement ! Quel renversement ! Quel onguent sur la plaie ! Après l’épreuve mortifère de la geôle sans espoir, voici la mise en lumière et le statut d’« immortel ». C’est d’autant plus extraordinaire que l’Académie a pour vocation de préserver le premier trésor français, sa langue. On peut entrer en France par la porte de la langue, côté cœur. On peut devenir des voisins de bons mots, de sentiment et de romance. On goûte ensemble. On vibre ensemble. La littérature est le miroir commun du chahut de nos âmes. D’où qu’on vienne, on devient cousin germain du Cid, de Gavroche et du Petit Prince. Ce cousinage était le rêve secret, hors d’atteinte, de Boualem. Et voici que l’Académie lui permet de le réaliser. On dit que la langue est le sang de l’âme d’un peuple. Boualem est bien de notre peuple. Français de désir qui ose aller chercher la France là où elle existe encore, la France des grandeurs cachées.
Entrer à l’Académie est une lourde responsabilité
Boualem Sansal
B. S. Je reçois ces mots avec gratitude. Venant de lui, c’est un encouragement fort. Tous ces honneurs – la Légion d’honneur, l’Académie française et tant d’autres attentions –, je les reçois comme un devoir mis sur mes épaules, une mission. J’aime cette loi d’honneur qui demande à celui qui est honoré par la nation de lui rendre au centuple ce qu’il a reçu, et de transmettre à ses enfants l’obligation de poursuivre dans cette voie : rendre à leur tour ce qu’ils ont reçu en portant le nom d’un homme honoré. Entrer à l’Académie n’est pas une consécration sentimentale, honorifique. C’est une responsabilité. Elle est lourde : les académiciens sont les gardiens du Graal, la langue française, et parce que nous sommes dans une croisée de chemins très problématique, j’attends d’eux qu’ils m’aident à faire mes premiers pas dans cette voie, et j’ai bien senti qu’ils étaient tous disposés à le faire. N’est pas académicien qui veut : on ne peut l’être qu’ensemble, unis sur le même ouvrage. Ils s’appellent entre eux les Compagnons, pensant sans doute aux Compagnons du devoir de jadis, qui ont construit les chefs-d’œuvre impérissables de la France. La langue française est une discipline très difficile. Elle impose précision, nuance, rigueur, et beaucoup d’autres choses. Si la France veut se redresser – et elle le veut avec l’énergie du désespoir –, elle doit retrouver le goût de l’exactitude. Et chérir sa langue : elle est son passé, son présent et son futur. La langue est la première frontière d’une civilisation. La francophonie en fait partie, non pas de manière accessoire, mais centrale. Au-delà des vicissitudes de l’histoire, la langue française a créé une civilisation française-francophone à l’échelle de la planète. L’idée, entendue il y a quelques jours, que l’Académie pourrait ouvrir des académies dans le monde francophone, est à creuser : une en Afrique, une en Asie, une en Amérique. Le Louvre l’a fait au Qatar, et c’est très bien pour le rayonnement de la France et celui du Qatar. L’Afrique francophone le mérite amplement. Là-bas, le français a fait souche et se porte parfois bien mieux qu’en France.
Où avez-vous trouvé la force intérieure de résister ?
B. S. On peut enfermer un corps et le casser. On ne peut pas forcer un homme à se mentir à lui-même. J’ai tenu par fidélité à la vérité. La liberté commence dans la conscience, et là, personne ne peut entrer. Mais, pour dire vrai, je dois mon salut à l’immense mobilisation qui s’est faite autour de moi en France et en Europe. Au-delà des autorités qui faisaient leur travail dans l’ombre et le silence de la diplomatie, c’est la mobilisation des Français qui m’a porté, comme on porte un héros sur le pavois. Le gouvernement algérien pouvait faire la guerre au gouvernement français – et il l’a faite comme jamais un État ne l’a faite à un autre État –, mais il ne pouvait décemment pas la faire aux Français.

Tenir était alors possible. Je n’avais, pour ma part, qu’à affronter le reste : l’ennui, les privations, les maladies, l’insupportable idée de dépendre d’un pouvoir pareil, qui va, avec entêtement, contre la raison, la culture, l’ouverture ; qui a fait de la terreur et de la prise d’otage – empruntées aux mafias – une arme de guerre. Ça, il ne faut pas l’oublier. Il faut installer un glacis autour de ce pays pour protéger le monde de ses folies.
Les consciences sont-elles suffisamment éveillées ?
P. d. V. À un peuple qui perd pied et qui se met à tournoyer dans les délices et poisons de l’instant, le relèvement n’est promis que s’il a en lui les ressources pour comprendre et pratiquer le mot de saint Paul : « Défendez-vous avec des armes de lumière. » Une civilisation ne s’élève que par un effort de purgation et de sublimation. Quelles sont donc les armes de lumière du peuple français, aujourd’hui habité de pénombre et de noirceur, les armes de lumière qui pourraient lui rendre son lustre purificateur ? Il y en a trois, portées par les traits de caractère qui lui sont enviés par le monde entier et qui tiennent au mystère de ses ferveurs constitutives. Ce sont les trois cordes de rappel qui pourraient lui redonner le goût de l’escalade. Rien ni personne n’a pu, jusqu’à présent, le dépouiller de cette profusion insondable et irradiante. Le peuple français a cette singularité rare : il ne sombre jamais totalement, même au bord du gouffre. Pourquoi ? Parce qu’il est lesté de ces trois cordes de rappel tressées dans le temps long : le peuple français est un peuple littéraire, un peuple politique, un peuple métaphysique.
On ne peut accepter plus longtemps la rente mémorielle
Philippe de Villiers
B. S. Les consciences s’éveillent toujours lentement. Il faut le temps de digérer toute l’information nécessaire pour comprendre ce qui se passe et se déterminer. La prise de conscience chez les Français se fait et s’améliore, mais, comme je l’ai dit, elle recule chez les élites, qui se laissent plus que jamais bercer par des révolutions exotiques. On ne peut pas défendre la laïcité par intermittence. On ne peut pas dénoncer l’islamisme tout en cédant à ses pressions, qui, curieusement, ne s’acclimatent bien qu’en France. Les hommes faibles se croient forts et très beaux quand ils vont chercher leurs lubies et leurs modes à l’autre bout du monde. La lucidité doit devenir une politique, qui ne doit se laisser distraire par aucune mode, aucune lubie.
Philippe de Villiers… qu’attendez-vous de l’État français ?
P. d. V. De la fermeté et l’établissement d’un rapport de force. Boualem et moi, nous avons un ami commun qui a dit tout cela mieux que je ne saurais le dire. C’est Xavier Driencourt, l’ancien ambassadeur de France en Algérie. On ne peut pas accepter plus longtemps la rente mémorielle. Comment peut-on avoir des relations diplomatiques avec un pays dont l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité « la criminalisation de la colonisation française » ?
B. S. Le gouvernement algérien a joué à fond le rapport de force. Il ne connaît d’ailleurs que ça : le rapport de force pris dans son acception la plus vulgaire – se relever le pantalon pour montrer ses organes, montrer des dents, organiser des manœuvres militaires au pied levé et se battre le poitrail. C’est bien : il fallait, simplement, lui imposer un rapport de force, un vrai, qui fracasse. La relation franco-algérienne ne peut rester prisonnière d’une instrumentalisation permanente de la mémoire et des caprices d’un pouvoir qui prend ses jeux de guerre pour des revendications stratégiques. La France doit défendre ses principes avec constance et tout faire pour que ce soit entendu ainsi, quel que soit l’attaquant du moment. La dignité diplomatique ne consiste pas à hausser la voix, à aboyer avec la meute. Elle consiste à ne pas reculer, à garder la tête haute, et à sanctionner immédiatement toute atteinte à l’honneur de la France et des Français. M. Tebboune ne s’est refusé aucune forme d’humiliation. Le gouvernement français a peut-être commis l’erreur de les croire inoffensives, relevant de la consommation intérieure locale. Elles avaient, en vérité, pour but premier de mobiliser la diaspora algérienne en France, récupérer sa colère – vraie ou tactique – pour soutenir les subversions existantes.
Votre captivité a été un sujet de controverses…
B. S. Mon arrestation est vite devenue une affaire d’État qui a mobilisé, des deux côtés de la Méditerranée, toutes sortes de forces, chacune avec ses calculs, ses méthodes. LFI et la gauche ont pris parti pour le pouvoir algérien et, à mots couverts, ont demandé pour moi la déchéance totale. J’espère qu’ils ne sont pas trop malheureux aujourd’hui de me voir libre et fêté par mes amis – sans doute plus nombreux que leurs militants –, et qu’ils vont noter que, moi, en retour, je n’appelle pas à leur déchéance : je leur dis merci de m’avoir privé de leur amitié et de leur soutien. Le moment venu, les urnes décideront sur la question de la déchéance.

La droite au sens large (RN et LR) m’a très fortement soutenu. Bruno Retailleau est passé de la parole à l’acte. Le gouvernement algérien a tremblé sur sa chaise ? Ses économies d’écureuil prévoyant sont toutes en France. Les prisonniers algériens – qu’ils soient en prison ou à l’air libre, soit 90 % de la population – l’ont applaudi avec force acclamations à chacune de ses apparitions à la télévision. Le gouvernement français, en contact permanent avec les autorités algériennes, a choisi la voie de la diplomatie secrète, partant de l’idée admise que le pouvoir algérien, d’une susceptibilité maladive, réagira à la pression en créant de nouvelles crises, toujours plus graves, pour se dépatouiller.
De ma cellule, j’applaudissais la démarche de mes amis, organisés dans un immense comité de soutien animé par Noëlle Lenoir, Arnaud Benedetti, Jean-Michel Blanquer, Kamel Bencheikh et tant d’autres, dont mon ami Philippe. Je n’avais pas d’informations sur les démarches officielles de l’Élysée et du Quai d’Orsay. L’absence de mon avocat, François Zimeray, a été un handicap lourd : il m’en aurait informé au jour le jour. Les rumeurs de prison étaient ma seule source d’information. Elles annonçaient tous les jours ma libération imminente. Il a fallu 362 jours pour que leur prédiction se réalise. Cette affaire a montré combien la folie terroriste du pouvoir algérien est grande et combien les démocraties occidentales sont fragiles. C’est grave pour l’équilibre et la paix dans notre région : la Méditerranée occidentale et le Sahel.
« Tout est perdu, tout est sauf »…
P. d. V. J’ai retrouvé un mot d’Édouard Herriot qui ne peut être suspecté de je ne sais quel nationalisme ou souverainisme. C’était un homme de gauche. Et il a inventé un mot qui correspond bien à la situation d’aujourd’hui. C’est le mot « francisation ». Il faut franciser ou plutôt refranciser. Refranciser la France qui s’est peu à peu défrancisée. Et il faut tout refranciser et refranciser partout : refranciser l’école, refranciser les médias, refranciser l’espace public, refranciser les âmes pour qu’on puisse retrouver l’imaginaire français.
B. S. Je souscris à l’idée de francisation. Elle est très forte. Elle suppose des décisions concrètes sur la durée. Les clefs sont connues : refondation exigeante de l’école, renforcement de l’autorité de l’État, clarté sur la laïcité, maîtrise des flux migratoires, la question vitale de la connexion entre islam et islamisme, les rapports entre la France et ses ex-colonies, etc. Comme toute marche commence par un premier pas, il faut un geste initiateur, à grande charge symbolique, pour créer rapidement une dynamique de remise à flot du Titanic France. La Macronie a démarré sur les chapeaux de roues sur cette seule parole : le fameux « en même temps ». Elle a donné le cap pour le premier mandat de Macron.
I l faut tout refranciser et refranciser partout
Philippe de Villiers
Avec son Maga, Trump a montré qu’il avait compris qu’on mobilise un peuple avec une phrase, jamais avec des rapports et des programmes chiadés, affaire de techniciens. Il en faut une maintenant. Philippe vient peut-être de la donner : « Francisation maintenant ! » Je vois aussi : « Libérons la France ! » « La France souveraine » a été utilisée avec le résultat que l’on sait, mais l’idée était bonne. La visite de Ségolène Royal à Alger a définitivement oblitéré le joli slogan. La France était allée à Canossa, à Alger. Erreur d’aiguillage, quoi d’autre…
En quoi trouvez-vous chacun de l’espoir ?
P. d. V. Pour moi, l’espoir, ce sont trois petites lucioles tenues dans les catacombes par des mains vacillantes mais qui tremblent de piété immémoriale : tant qu’on n’aura pas effacé complètement la mémoire commune, l’art de vivre à la française et la langue de Molière, on pourra garder l’espoir qu’un jour, les petits Français puissent renouer avec le droit d’aller chercher, dans les siècles passés, les mélodies manquantes.
B. S. La France a traversé tant d’épreuves plus graves. Elle s’est toujours relevée lorsqu’elle a décidé de se reprendre. Une nation disparaît lorsqu’elle renonce à se transmettre. Elle renaît lorsqu’elle choisit d’assumer son histoire et ses lois, et de les enseigner à ses enfants – sérieusement – comme jadis on enseignait les Humanités, sans craindre d’envoyer au piquet les enfants dissipés et de convoquer le jour même leurs parents pour les remettre sur le droit chemin. La modernité, et toutes les aventures possibles, reposent sur une chose fondamentale : le socle historique, culturel et philosophique du peuple. Rien n’est écrit d’avance, mais le passé est déjà écrit : on n’a pas à l’inventer ou le réinventer. La France a cette chance unique de s’être construite sur un socle merveilleux, fait de mythes et de légendes qui ont plus de deux mille ans d’âge. Il revient aux Français de l’écrire, toujours dans la continuité. Tout se fait dans la continuité : rien ne tient si cela est fait dans le déchirement et la fuite en avant. o ■
Propos recueillis par Geoffroy Lejeune












