
Par Pierre Marcellesi.
Cet article d’un vrai et excellent connaisseur du cinéma est paru hier, 17 avril, dans Boulevard Voltaire. On le lira avec intérêt, ce dimanche, jour où JSF a toujours parlé de films, anciens ou en salles. — Je Suis Français
The Drama s’affiche volontairement comme une comédie romantique en plein naufrage.

La déception est de taille. Le cinéaste norvégien Kristoffer Borgli rate le coche avec The Drama, son troisième long-métrage. Prometteur sans être parfait, Sick of Myself, en 2023, révélait au grand public un nouvel auteur scandinave critique à l’égard de son époque, dans la même lignée que le cinéma de Ruben Östlund. Son film pointait avec cruauté le narcissisme des jeunes générations et la tentation irrépressible pour certains de se victimiser pour mieux attirer l’attention des autres. Un film juste, néanmoins limité par l’incapacité de l’héroïne à susciter la moindre empathie chez le spectateur. Avec Dream Scenario, en 2024, Kristoffer Borgli transformait l’essai, épinglait le wokisme universitaire et la tyrannie du subjectivisme victimaire, et corrigeait le défaut de Sick of Myself en nous proposant, cette fois-ci, un personnage principal vulnérable et attachant.
Dynamitage du couple par la révélation
Nettement moins politique et, ce faisant, moins risqué, The Drama, sorti récemment, s’affiche volontairement comme une comédie romantique en plein naufrage. Le récit suit Charlie et Emma, joués respectivement par Robert Pattinson et Zendaya, qui, à quelques jours de leur mariage, ont le malheur de se livrer, un soir, au jeu de la vérité avec leurs futurs témoins, Rachel et Mike. Alors que chacun, autour de la table, se met à confesser une crasse dont il s’est rendu coupable par le passé (abandon d’une compagne face à une agression canine, enfermement d’un enfant handicapé ou encore cyber-harcèlement à l’adolescence), Emma lâche un aveu tonitruant qui remet aussitôt en question l’idée que tout le monde se faisait d’elle : bienveillance incarnée et empathie envers son prochain. Charlie, Rachel et Mike commencent alors à éprouver une gêne et perdent tout enthousiasme pour le mariage à venir…
Une révélation fragile pour seule justification du film
Posant la question de savoir à quel point nous connaissons nos proches et quelles horreurs nous sommes prêts à accepter de leur part, The Drama s’interroge surtout sur le degré de culpabilité d’un individu qui a fomenté un crime dans ses moindres détails mais n’est finalement jamais passé à l’acte : la pensée est-elle aussi répréhensible que l’action ? Contraint, malgré ses doutes, de se faire l’avocat de sa future épouse auprès de leur entourage, Charlie va se faire violence, questionner sa propre capacité d’empathie et trancher, après moult tergiversations.
La grande prise de risque du cinéaste est, sans conteste, d’avoir articulé l’ensemble de son récit autour de cette unique révélation d’Emma. Hélas, les réactions qu’elle suscite paraissent tellement disproportionnées, eu égard à un « non-fait » d’il y a quinze ans, qui relève manifestement du mal-être et de l’égarement de l’adolescence, que rien ne semble justifier le déchirement et les prises de bec dont nous sommes rendu témoin ; in fine, c’est la justification même du film qui est en cause.
Restent, malgré tout, un sens de la mise en scène et des fulgurances de montage qui illustrent à merveille le parasitage intrusif de pensées négatives dans l’esprit tourmenté des personnages.o ■ o PIERRE MARCELLESI
2,5 étoiles sur 5.
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l’Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l’Université de Paris Nanterre













