
COMMENTAIRE JSF — Cette chronique est parue dans Le Figaro de ce samedi 25 avril. Son intérêt est de montrer l’immense influence de la presse — écrite et audiovisuelle — dans la fabrication d’un candidat à l’élection présidentielle, reine de toutes les autres. Et de détailler les ressorts divers qui seront savamment utilisés pour asseoir, crédibiliser et, finalement, rendre éligible le candidat présélectionné. Mais derrière la presse, derrière ses lubies, ses égos, ses idéologies, ses intérêts, il y a, de toute évidence, l’argent. Maître du jeu, tout-puissant, ou presque, en tout cas déterminant, au sens le plus fort. Autrefois, Pierre Boutang définissait a contrario la monarchie comme le seul pouvoir qui ne s’achète pas par l’argent. Nous en sommes, à vue humaine, fort loin. Mais rien de ces réalités politiques fort anciennes, sans doute intangibles, n’a vraiment changé. — JSF
Par Mathieu Bock-Côté.
CHRONIQUE – Un socialiste tendance Baron noir, porté par le récit du grand retour : l’hypothèse d’une candidature de l’ancien président de la République en 2027 a tout pour plaire aux journalistes politiques.

Édouard Balladur et Alain Juppé ont une chose en commun : ils ont tous les deux été certains d’accéder à l’Élysée. Les sondages leur prédisaient ce destin, les ralliements opportunistes aussi. Ils étaient appelés au premier rôle, puis les circonstances en ont décidé autrement. C’est en ayant ces deux exemples à l’esprit que les commentateurs aiment rappeler que le casting de la présidentielle, à un an de l’échéance électorale, peut changer, et que les élus de la veille peuvent devenir les déchus du lendemain. Il inspire surtout ceux qui veulent troubler le scénario attendu, s’y faire une place, forcer le destin, écrire une nouvelle histoire, la leur, en imposant leur propre récit, qui les conduira de la marge au pouvoir.
Et c’est ainsi que, ces jours-ci, on entend beaucoup parler de François Hollande, qui met en scène sa possible candidature avec une véritable adresse, servi par une partie de la presse, heureuse de raconter cette histoire, faite pour plaire aux journalistes politiques. D’autant que ces derniers ont un immense pouvoir. Non pas celui de choisir à la place des électeurs, évidemment, mais celui de crédibiliser une candidature, de la mettre en valeur, de raconter pourquoi et comment elle vient bouleverser les forces déjà présentes – ils peuvent inversement la couler, la réduire à une série de déclarations malheureuses ou polémiques montées en épingle, transformer le candidat prometteur d’un jour en gaffeur irrécupérable le lendemain.
Ils ne peuvent évidemment le faire à partir de rien. Et il se trouve que François Hollande n’est pas rien. L’homme est intelligent, drôle, moqueur, cynique, un peu pataud et, de ce point de vue, il tranche avec l’élégance jugée robotique d’autres candidats. Il est humain, très humain. On l’a vu maigrir, on l’a vu regrossir, on l’a vu sous la pluie, exerçant même un effet magnétique sur les nuages, comme s’il savait, par sa simple présence, rendre un jour gris. En temps réel, il y a longtemps, cela pouvait agacer, faire honte, même. Désormais, cela le sert. François Hollande profite ici de l’effet nostalgie, il évoque même la France d’avant.
On y voit un socialiste tendance Baron noir. Le passé le sert, et il le sait. Plus encore, il est porté par le récit du grand retour. Voilà un homme devenu président sur un malentendu, parce que celui qui était censé s’emparer du poste a explosé en vol à New York (en voilà un autre qui était aussi censé marcher sur l’Élysée), qui a occupé ce poste à un moment où la France était agressée, et qui n’a, de l’avis général, pas été à la hauteur.
Il a ensuite connu l’humiliation de ne pas pouvoir se représenter, puis les moqueries, une traversée du désert, autrement dit, mais qui depuis quelques années, sans se cacher, revient dans le jeu politique une étape après l’autre, sous le regard émerveillé des journalistes, qui se disent entre eux, chapeau l’artiste.
D’ailleurs, n’était-ce pas la force de François Hollande – dans une autre vie, il aurait été un excellent commentateur politique. N’est-ce pas parce qu’il a cédé à cette tentation, dans Un président ne devrait pas dire ça, qu’il a été exécuté, en son temps, d’ailleurs ? François Hollande n’aurait-il pas été le successeur idéal d’Alain Duhamel ? Cela dit, rien ne plaît davantage aux hommes que le récit du grand retour, surtout s’il s’agit du roi damné, qui dira avoir appris de ses fautes, avec l’idée de mettre son expérience au service d’un peuple qui désire peut-être moins sans le savoir un président énergique qu’un nouveau roi débonnaire et fainéant.
Et la politique, dans tout cela ? En un sens, elle compte. François Hollande aime conjuguer la combine et le programme – au Parti socialiste d’antan, on appelait ça la culture des motions et des courants. Son plan est simple : dégager l’espace de la gauche non mélenchoniste et se présenter comme le candidat naturel de cette dernière. Il s’agit aujourd’hui du positionnement idéologique optimal, le plus conforme à ce qu’est devenu l’esprit des institutions. Il n’osera pas déclarer la guerre à la finance (enfin, j’espère qu’il n’osera pas), mais ne se contentera pas d’un plaidoyer contre les extrêmes, comme le fera le candidat du bloc central. Il jouera la transformation sociale.
Dès lors qu’un sondage lui accordera 8 % ou 10 % et, évidemment, sa candidature sera prise au sérieux et profitera du fameux effet « et si c’était lui ». Il mobilisera la mystique antifasciste et, bien sûr, cela fonctionnera au moins un peu. Redeviendra-t-il président ? C’est très improbable sans être impossible, mais il est trop tôt pour se poser cette question. Il importe seulement de noter pour l’instant que la presse politique a envie de raconter cette histoire, et qu’elle fera tout ce qu’elle peut pour y parvenir. Il n’était pas inutile, je crois, de décrire comment elle s’y prendra. o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











