
COMMENTAIRE JSF — Cette chronique est parue dans Le Figaro de ce samedi 23 mai. Il y a, dans tout ce qu’y écrit son auteur sur François Mitterrand, beaucoup de vrai. Et sans doute pas vraiment l’essentiel, s’il en est un, sur ce personnage duplice et d’un autre âge, qui n’est pas celui de la génération de Mathieu Bock-Côté. Sa critique du Mitterrand politique oublie que, dans une large mesure, la politique qui lui est ici reprochée, à fort juste titre, s’inscrivit en réalité dans une ligne déjà largement engagée par une droite foncièrement acquise aux erreurs du temps, dont nous subissons aujourd’hui les conséquences désastreuses. L’abandon européiste et la politique migratoire de la France ne datent pas de Mitterrand, mais de Giscard d’Estaing et de Chirac. Il ne faut pas en exonérer cette droite-là. Quant au Mitterrand intime, littéraire, esthète, spirituel, fidèle en amitié — les pires amis aux yeux d’Attali et de la doxa —, finalement « récupéré » in fine, selon le mot de Danielle Mitterrand, par sa famille d’autrefois, catholique et monarchiste, si l’on nous permet un conseil, ce serait de lire ce qu’en a dit Jean Guitton de très pertinent, au fil de ses divers livres de mémoires. — JSF
Par Mathieu Bock-Côté.
CHRONIQUE – Quarante-cinq ans après le 10 mai 1981, l’ancien président continue de fasciner, à gauche comme à droite. Ce personnage paradoxal conjuguait un cynisme abyssal et une quête mystique. Il fut un affreux président qui restera à jamais un héros de roman.

Il y a deux semaines, sans grand bruit, une partie de la gauche a célébré les 45 ans de l’élection de François Mitterrand – c’était le 10 mai 1981, exactement. Début janvier, on a aussi commémoré le 30e anniversaire de sa mort. Chaque fois, c’est l’occasion, pour ceux qui l’ont aimé, mais aussi pour certains éditeurs, de célébrer son parcours, en rappelant que, pour son camp, il fut à la fois source d’euphorie et symbole de trahison. Euphorie : avec lui, la gauche arrivait au pouvoir, mais trahison, croit-on, car il fallut à peine deux ans pour la voir renier le socialo-communisme, au temps de la rigueur. Un homme comme Jean-Luc Mélenchon est encore fasciné par lui et rêve de devenir le prochain grand homme de gauche. Il fut un temps où on entrait au PS pour suivre François Mitterrand. Qui s’y engage à l’appel d’Olivier Faure ? On ne s’enthousiasme pas pour un ectoplasme.
La critique est injuste : Mitterrand fut plus révolutionnaire qu’on ne le dit, même s’il n’a pas mené la révolution pour laquelle on l’a élu, et même s’il fut un révolutionnaire cynique davantage qu’un révolutionnaire de conviction. SOS Racisme fut une révolution, le consentement à l’immigration massive en fut une autre, et il en est de même pour le sacrifice de la souveraineté nationale. Mitterrand fut aussi l’homme du cordon sanitaire, divisant la droite contre elle-même à travers un dispositif idéologique permettant de bannir moralement une bonne partie du peuple de la vie démocratique. Sans cette fascisation de la droite nationale, la France aurait aujourd’hui un autre visage. La marque de la révolution est l’irréversibilité. La droite qui reste prétend seulement réparer ensuite les pots cassés, et ne les répare même pas.
La critique est injuste : Mitterrand fut plus révolutionnaire qu’on ne le dit, même s’il n’a pas mené la révolution pour laquelle on l’a élu, et même s’il fut un révolutionnaire cynique davantage qu’un révolutionnaire de conviction.
Mais tout comme il faut souvent distinguer l’homme de l’artiste, il faut ici, même si c’est plus complexe, distinguer l’homme du président – je ne dis pas du politique, car cela serait beaucoup plus complexe. C’est la personnalité de Mitterrand qui fascine encore, comme son tempérament – bien davantage en fait que son programme et son héritage politique. Et c’est probablement à l’origine d’un étonnement tenace : une partie importante de la droite demeure hypnotisée par l’homme de Jarnac, avec ses rituels et son rocher. L’explication convenue est connue : la droite aimerait l’homme de droite que fut Mitterrand dans sa jeunesse, et que, psychologiquement, il n’aurait jamais cessé d’être. Elle aimerait sa passion charnelle de la France et son mysticisme revendiqué. Ce n’est pas faux. Mitterrand fut un temps barrésien de fond et marxiste de forme.
Mais là encore, c’est une thèse facile, ou du moins, incomplète. Elle est moins fausse qu’elle demande à être complétée. À l’heure de l’homme soja, l’homme qui ne pleure pas, hiératique, qui souffre sans se plaindre, l’homme voué obsessionnellement à la conquête du pouvoir, et fera tout pour y parvenir, fascine. Mitterrand fascine parce qu’il fut un homme voilé, anti-transparent, un homme aux vies multiples, fondant sa connaissance de l’homme sur la littérature davantage que sur les savoirs modernes se réclamant de la science la plus exigeante. Mitterrand conjuguait esprit cynique et quête mystique. Il ne s’agit pas d’admirer cette composition mentale mais de constater qu’elle est radicalement étrangère aux chiffes molles contemporaines.
De même, son aventure politique repose les codes les plus anciens de la conquête du pouvoir. Il la mena en bande organisée, pour reprendre l’excellent titre de l’excellent livre de Sébastien Le Fol. Le lien personnel était plus important ici que l’idéologie. C’était une forme de loyauté à la vie à la mort, pour le meilleur et pour le pire – je ne reviens pas ici sur ses pires amitiés, évidemment, mais on reconnaîtra qu’il était un homme qui ne sacrifiait pas ses proches à la première controverse venue. Ce fut aussi à jamais un homme de la bourgeoisie provinciale à Paris. J’entends par là qu’il n’était ni seulement provincial ni pour de bon parisien. La capitale l’attirait et le répugnait. Il voulait la dominer sans y appartenir, s’y sentir indispensable puis lui faire savoir qu’il n’avait pas besoin d’elle, pour se réfugier ensuite à Latche.
La nostalgie est une enjôleuse, une roublarde. Le temps embellit nos ennemis, nous réconcilie un peu avec eux. Même le pire homme de gauche d’hier est d’abord un homme d’hier avant d’être un homme de gauche. Il ne s’agit pas d’aimer hier en soi, mais de lui reconnaître une tenue qui manque à notre triste aujourd’hui. Et pour peu qu’on soit esthétiquement un peu vieux jeu, on en viendra, non pas à regretter Mitterrand président, soyons sérieux, mais à confesser notre fascination nous aussi pour l’homme tortueux qu’il fut. Que dirait-il de la majorité de zombies rêvant aujourd’hui de la présidentielle ? Quel affreux président fut Mitterrand, quel grand personnage de roman il sera pour toujours.o ■ o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











