
Dès que l’on s’applique à examiner de près les activités de l’État sourd un parfum de soufre : l’affaire Epstein constitue à cet égard un véritable paroxysme. Que Thomas Hobbes eut l’idée de choisir comme allégorie de l’État un monstre mentionné dans le livre biblique de Job, le Léviathan, sorte de monstre du Loch Ness, n’a rien d’anodin. L’universitaire américain Charles Tilly ose ici un parallèle détonnant entre État et mafia. Si l’État est un monstre, le plus froid de tous les monstres froids selon Nietzsche, n’y a-t-il pas que le principe héréditaire, ou système dynastique, à même de le dompter ?— Je Suis Français

Si le racket en échange de protection représente la forme la plus manifeste du crime organisé, alors la guerre et l’État – quintessence de ce type de racket avec l’avantage de la légitimité – apparaissent comme les plus grands exemples de crime organisé. Sans taxer tous les généraux et hommes d’État de meurtriers ou de voleurs, je veux souligner la valeur de cette analogie. Au moins pour ce qui concerne l’histoire européenne de ces derniers siècles, dépeindre ceux qui font les guerres et ceux qui font les États comme des entrepreneurs coercitifs et égoïstes correspond beaucoup plus aux faits que les principales représentations alternatives : l’idée d’un contrat social, l’idée d’un marché ouvert sur lequel les agents des armées et des États offrent des services à des consommateurs bien disposés, l’idée d’une société dont les normes et les attentes partagées appellent un certain type de gouvernement.
Les réflexions qui suivent illustrent simplement, à partir de quelques siècles d’histoire européenne, l’analogie de la guerre et de la construction de l’État avec le crime organisé et tentent d’offrir des arguments relatifs aux principes de changement et de variation qui sous- tendent cette histoire. Mes réflexions sont liées à des préoccupations contemporaines : inquiétudes face au caractère de plus en plus destructeur de la guerre, au rôle croissant des grandes puissances dans la fourniture d’armes et d’organisation militaire aux pays pauvres, et à l’importance grandissante des élites militaires dans ces pays. Elles sont motivées par l’espoir qu’une bonne compréhension de l’expérience européenne nous aidera à saisir ce qui se passe aujourd’hui dans notre monde, et peut-être même à pouvoir agir sur lui.
Le Tiers-Monde au XXe siècle ne ressemble guère à l’Europe du XVIe ou du XVIIe siècle. Il faut se garder de prédire l’avenir des pays du Tiers-Monde simplement à partir du passé des pays européens. Cependant, une exploration réfléchie de l’expérience européenne nous sera utile. Elle montrera que l’exploitation coercitive a joué un grand rôle dans la création des États européens. Elle montrera aussi que la résistance populaire à l’exploitation coercitive a forcé les prétendants au pouvoir à accorder une protection et à mettre des limites à leur propre action. Elle nous aidera ainsi à éliminer les comparaisons implicites fallacieuses entre le Tiers-Monde d’aujourd’hui et l’Europe d’hier. Cette clarification permettra de comprendre précisément en quoi le monde d’aujourd’hui est différent de celui du passé – et donc ce qu’il nous faut encore expliquer. Cela pourrait même aider à comprendre la présence actuelle, et menaçante, de l’organisation et de l’action militaires partout dans le monde. Mais même si j’en serais ravi, je ne peux garantir un aussi beau résultat.

Cet article s’intéresse donc à la place que tiennent les moyens organisés de violence dans le développement et le changement de ces formes singulières de gouvernement que nous appelons États-nations : des organisations différenciées, relativement centralisées, dont les fonctionnaires revendiquent avec plus ou moins de succès le contrôle des principaux moyens concentrés de contrainte sur une population dans un territoire vaste et continu. Cette analyse s’appuie sur un travail historique portant sur la formation des États- nations en Europe occidentale et notamment sur le développement de l’État français depuis le début du XVIIe siècle. Mais elle s’en distingue par un parti pris plus théorique. L’analyse présentée ici n’apporte que peu d’illustrations et de preuves dignes de ce nom.
Comme on refait, après quelques jours sur la route, son sac à dos rempli à la hâte – en jetant les déchets, en rangeant les choses par ordre d’importance, en équilibrant la charge – j’ai réaménagé mon bagage théorique pour l’ascension à venir. Ce nouvel équipement ne fera ses preuves qu’à la prochaine étape. L’analyse ainsi rafraîchie insiste sur l’interdépendance entre la guerre et la construction de l’État ainsi que sur l’analogie entre ces deux processus et ce que, quand le succès et l’échelle sont moindres, nous appelons crime organisé. J’affirmerai ici que la guerre fait les États. Je montrerai également que le banditisme, la piraterie, les rivalités territoriales entre bandes, la police et la guerre s’inscrivent sur un même continuum. J’exposerai enfin que, dans la période historique circonscrite au cours de laquelle les États-nations sont devenus les organisations dominantes dans les pays occidentaux, le capitalisme marchand et la construction étatique se sont mutuellement renforcés.
Une protection à double tranchant
Dans le vocabulaire américain contemporain, le mot « protection » comporte deux connotations contrastées. La première est rassurante, l’autre inquiétante. Dans un sens, « protection » renvoie à l’image d’un abri contre le danger, fourni par un ami puissant, d’une large police d’assurance, ou d’un toit solide. Dans l’autre, le mot évoque le racket, qui consiste, pour un homme puissant dans une localité, à obliger les commerçants à payer un tribut pour qu’il les protège de dégâts que lui-même menace de causer. Bien entendu, la différence est une question de degré : un prêtre qui agite la menace de l’enfer et de la damnation sera susceptible de recueillir les contributions de ses paroissiens seulement dans la mesure où ces derniers croient à ses prédictions de punition pour les infidèles ; un gangster de quartier pourrait bien être, comme il l’affirme, la meilleure garantie d’une maison close contre l’interférence de la police.

L’idée que l’on aura du mot « protection » dépend principalement de l’estimation que l’on fait de la réalité et de l’extériorité de la menace. Celui qui produit à la fois le danger et la défense, payante, contre celui-ci, est un racketteur. Celui qui fournit une protection nécessaire mais ne maîtrise guère l’apparition du danger a tous les traits d’un protecteur légitime, surtout si son tarif n’est pas plus élevé que celui de ses concurrents. Celui qui apporte une défense fiable et à bas prix tant contre les racketteurs locaux que contre les brigands de l’extérieur produit la meilleure offre de toutes. Les défenseurs de gouvernements particuliers et du gouvernement en général font communément valoir, précisément, que les gouvernements offrent une protection contre la violence intérieure et extérieure. Ils affirment que les prix qu’ils appliquent couvrent à peine les coûts de cette protection. Ils qualifient ceux qui se plaignent de ces prix d’anarchistes, de subversifs, ou des deux à la fois.
Mais considérons qu’un racketteur est celui qui crée une menace et fait ensuite payer pour s’en protéger. Selon cette définition, le fourniture de protection par les gouvernements apparaît souvent comme du racket. Dans la mesure où les menaces contre lesquelles un gouvernement donné protège ses citoyens sont imaginaires ou sont la conséquence de ses propres activités, ce gouvernement a organisé un racket en échange de protection. Puisque les gouvernements eux-mêmes simulent, stimulent ou même fabriquent des menaces de guerres extérieures et puisque les activités répressives et extractives des gouvernements constituent souvent les plus grandes menaces pour les moyens d’existence de leurs propres citoyens, de nombreux gouvernements opèrent exactement comme des racketteurs. A cette différence près, bien entendu, que les racketteurs, au sens conventionnel du terme, agissent sans disposer du caractère sacré des gouvernements.
Comment les gouvernements racketteurs eux-mêmes acquièrent-ils de l’autorité ? Au plan des faits et de la morale, c’est l’une des plus vieilles interrogations de l’analyse politique. Néanmoins, en remontant jusqu’à Machiavel et Hobbes, les observateurs politiques ont reconnu que, quoiqu’ils fassent d’autre, les gouvernements organisent et, autant que possible, monopolisent la violence. Peu importe qu’on conçoive la violence dans une acception étroite (dommages sur les personnes et les biens) ou plus large (violation des désirs et des intérêts des gens). Quel que soit le critère, les gouvernements se distinguent des autres organisations par leur tendance à monopoliser les moyens concentrés de contrainte. La distinction entre force « légitime » et « illégitime », en outre, ne change rien à ce fait. Si la légitimité dépend de la conformité à un principe abstrait ou de l’assentiment des gouvernés (ou des deux à la fois), ces conditions peuvent servir à justifier, peut-être même à expliquer, la tendance à la monopolisation de la force ; elles ne contredisent pas le fait.

Dans tous les cas, l’approche agréablement cynique de la légitimité que propose Arthur Stinchcombe est beaucoup plus féconde pour l’analyse politique. Selon Stinchcombe, la légitimité dépend assez peu de principes abstraits ou de l’assentiment des gouvernés : « La personne sur laquelle le pouvoir est exercé ne compte en général pas autant que d’autres détenteurs du pouvoir1. » La légitimité est la probabilité que d’autres autorités vont agir pour confirmer les décisions d’une autorité donnée. D’autres autorités, ajouterais-je, sont bien plus susceptibles de confirmer les décisions d’une autorité contestée si celle-ci contrôle une force substantielle. C’est non seulement la crainte de représailles, mais aussi le désir de maintenir un environnement stable, qui poussent à suivre cette règle générale – une règle qui souligne l’importance du monopole de la force par l’autorité. La tendance à monopoliser les moyens de contrainte fait que la revendication d’un gouvernement d’apporter une protection, dans l’un ou l’autre sens du mot, rassurant ou inquiétant, sera plus crédible et qu’il sera plus difficile d’y résister.
La reconnaissance claire de la place centrale de la force dans l’activité d’un gouvernement n’oblige pas à considérer que l’autorité gouvernementale repose « seulement » ou « en dernière instance » sur la menace de la violence. Elle n’implique pas non plus que le seul service que rend un gouvernement est la protection. Même quand l’usage de la force par un gouvernement impose un coût important, certains peuvent décider que les autres services fournis par le gouvernement compensent les coûts de l’accès au monopole de la violence. Reconnaître la centralité de la force, c’est ouvrir la voie à une compréhension du développement et des changements des formes gouvernementales.
Voici un aperçu de l’idée générale : la poursuite de la guerre par les détenteurs du pouvoir les a entraînés, bon gré ou mal gré, afin de pouvoir faire la guerre, à prélever des ressources sur les populations qu’ils dirigeaient et à encourager l’accumulation du capital chez ceux qui pouvaient les aider à emprunter et à acheter. L’interaction de la guerre, du prélèvement de ressources et de l’accumulation du capital a influé sur la construction de l’État européen. Les détenteurs du pouvoir ne se sont pas livrés à ces trois activités capitales avec l’intention de créer des États-nations – des organisations politiques étendues, autonomes, différenciées et centralisées. La plupart du temps, ils n’avaient pas non plus prévu que la guerre, le prélèvement de ressources et l’accumulation du capital feraient émerger des États-nations.

En fait, les individus qui contrôlaient les États européens et les États en construction faisaient la guerre afin de freiner ou de dominer leurs concurrents et de profiter des avantages du pouvoir sur un territoire aux frontières sûrement établies ou encore plus étendues. Pour accroître l’efficacité de la guerre, ils ont essayé de trouver plus de capital. A court terme, ils pouvaient acquérir ce capital par la conquête, en vendant leurs avoirs ou bien en contraignant ou en dépossédant ceux qui accumulaient du capital. Sur le long terme, cette quête les a inévitablement amenés à établir une relation régulière avec des capitalistes susceptibles de leur apporter des crédits. Ils ont dû aussi imposer une forme de taxation régulière des personnes et des activités à l’intérieur des territoires sur lesquels ils exerçaient leur autorité. Au cours de ce processus, ceux qui ont édifié les États ont développé un intérêt durable pour l’organisation de l’accumulation du capital. Les différences dans la difficulté pour collecter les impôts, dans les coûts des forces armées utilisées, dans l’importance des guerres à mener pour repousser les concurrents, expliquent les principales variations dans la forme des États européens. Mais tout a commencé, pour les détenteurs de pouvoir, par la tentative de monopoliser les moyens de contrainte à l’intérieur d’un territoire délimité. ■ (À suivre)
1Stinchcombe (A.L.), Constructing Social Theories, New York, Harcourt, Brace & World, 1968, p. 150.

Ce texte est la traduction par Laurent Godmer et Anne-France Taidet de «War Making and State Making as Organized Crime», in Evans (P.B.), Rueschmeyer (D.), Skocpol (T.), eds, Bringing the State Back In, Cambridge, Cambridge University Press, 1985, chapitre 5, p. 169-191. Il est disponible gratuitement et en intégralité en ligne, publié par Persée (Politix. Revue des sciences sociales du politique. 2000, n° 49, pp. 97-117. Fait partie d’un numéro thématique : Les mafias).











