
Dès que l’on s’applique à examiner de près les activités de l’État sourd un parfum de soufre : l’affaire Epstein constitue à cet égard un véritable paroxysme. Que Thomas Hobbes eut l’idée de choisir comme allégorie de l’État un monstre mentionné dans le livre biblique de Job, le Léviathan, sorte de monstre du Loch Ness, n’a rien d’anodin. L’universitaire américain Charles Tilly ose ici un parallèle détonnant entre État et mafia. Si l’État est un monstre, le plus froid de tous les monstres froids selon Nietzsche, n’y a-t-il pas que le principe héréditaire, ou système dynastique, à même de le dompter ? — Je Suis Français

Si le gouvernement appartient réellement à l’ensemble des citoyens – ô lointain idéal ! – on peut s’attendre à ce que les dirigeants minimisent les coûts et le profit de la protection, maximisant ainsi le bénéfice tiré de la location de protection. Un monarque unique, poursuivant son propre intérêt, voudra maximiser le profit, établir les coûts en fonction de cet objectif ; il sera indifférent au niveau du bénéfice de la location. Si le gouvernement appartient aux dirigeants, ces derniers vont tendre à maintenir des coûts élevés en maximisant leurs propres rémunérations, à maximiser le profit par rapport à ces coûts en imposant à leurs sujets des prix élevés, tout en restant également indifférents au niveau du bénéfice de location. Le premier modèle s’apparente à la démocratie jeffersonienne, le second à un despotisme étroit et le troisième à une junte militaire.
Lane n’évoque pas une quatrième catégorie évidente de détenteurs du pouvoir : une classe dominante. S’il l’avait fait, son analyse aurait produit d’intéressants critères empiriques pour évaluer la revendication d’un gouvernement à être « relativement autonome » ou strictement subordonné aux intérêts d’une classe dominante. Vraisemblablement, un gouvernement subordonné tendrait à maximiser les profits du monopole – le bénéfice pour la classe dominante résultant de la différence entre les coûts de la protection et les recettes perçues en échange de celle-ci – ainsi qu’à orienter les bénéfices de la location de protection en fonction des intérêts économiques de la classe dominante. Un gouvernement autonome, au contraire, tendrait à maximiser les rémunérations des dirigeants (ainsi que sa propre taille) et serait indifférent au bénéfice de location. L’analyse de Lane suggère immédiatement des propositions nouvelles et des moyens empiriques pour les tester.
Lane fait également l’hypothèse que la logique de la situation a produit quatre étapes successives dans l’histoire générale du capitalisme : a) une période d’anarchie et de pillages ; b) une étape au cours de laquelle ceux qui faisaient des profits ont attiré les consommateurs et ont établi leur monopole en luttant pour créer des États puissants et exclusifs ; c) une étape qui voit les marchands et les seigneurs terriens commencer à tirer plus d’avantages de la protection louée que les gouvernements qui la produisent ne réalisent de profits ; d) une période (assez récente) pendant laquelle les évolutions technologiques deviennent pour les entrepreneurs une source de profits plus importante que la location de protection.
Dans leur histoire économique du monde occidental, Douglass North et Robert Paul Thomas font des étapes b) et c) – pendant lesquelles les constructeurs d’État ont créé leurs monopoles de la force et établi des droits de propriété permettant aux individus de capter la plupart des bénéfices issus de la croissance générée par leurs propres innovations – le moment pivot d’une croissance économique durable. À ce moment, les avantages de la protection sont beaucoup plus importants que le profit de ceux qui la produisent. Si l’on constate en outre que les droits de propriété protégés sont principalement ceux du capital et que le développement du capitalisme a aussi facilité l’accumulation des ressources nécessaires pour faire fonctionner des États de grande ampleur, l’extension de l’analyse de Lane fournit un bon aperçu de la coïncidence entre la guerre, la construction étatique et l’accumulation du capital.

Malheureusement, Lane n’exploite pas complètement ses propres résultats. En voulant maintenir son analyse rigoureusement dans le cadre de l’approche néo-classique de l’organisation industrielle, Lane appréhende la protection de manière restreinte. Il considère en effet tous ceux qui payent des impôts comme des « consommateurs » du « service » fourni par les gouvernements – producteurs de protection. Il écarte l’idée d’une vente contrainte en insistant sur le fait que le « consommateur » avait toujours le choix de ne pas payer et d’assumer les conséquences de ce non-paiement. Il minimise les problèmes liés à la nature de bien collectif de la protection (notamment les problèmes qui regardent la possibilité pour ce bien d’être divisé). Enfin, il néglige délibérément la distinction entre les coûts de production des moyens de contrainte en général et les coûts liés au fait de fournir aux « consommateurs » une protection grâce aux moyens de contrainte. Les idées de Lane étouffent dans le cadre néo-classique alors qu’elles prennent tout leur souffle en dehors. Toutefois, dans ou hors de ce cadre, ces idées ont bel et bien ramené l’analyse économique du gouvernement vers les activités principales que les vrais gouvernements ont poursuivies historiquement : la guerre, la répression, la protection, la prise de décision.
Plus récemment, Richard Bean a appliqué une logique similaire à l’émergence des États européens aux XVe et XVIe siècles. Il fait état d’économies d’échelle dans la production d’une force efficace, contrebalancées par des déséconomies d’échelle dans le commandement et la direction. Il montre par exemple que l’amélioration de l’artillerie au XVe siècle (les canons ont rendu les petits forts médiévaux beaucoup plus vulnérables face à une force organisée) a modifié la courbe des économies et des déséconomies, rendant plus avantageux pour leurs chefs d’avoir des armées plus grandes, permanentes, et des gouvernements centralisés. Ainsi, selon Bean, les innovations militaires ont favorisé la création d’États-nations vastes, coûteux, et bien armés.
L’Histoire parle
La synthèse de Bean ne peut être considérée comme un examen historique minutieux. En pratique, le changement qui a affecté les sièges d’artillerie des cités fortifiées ont eu lieu seulement aux XVIe et XVIIe siècles. L’artillerie s’est certes améliorée au XVe siècle, mais l’invention de nouvelles fortifications, en particulier la trace italienne, a rapidement limité l’avantage qu’elle pouvait procurer. L’invention d’une artillerie efficace a été trop tardive pour avoir été la cause de l’augmentation de la taille minimale des États (même si le coût accru des fortifications pour se défendre contre l’artillerie a donné un avantage aux États qui avaient de larges bases fiscales).
Il n’est pas non plus évident que les changements intervenus dans la guerre terrestre aient eu l’influence destructrice que Bean leur attribue. L’importance accrue de l’armement naval, qui s’est imposé simultanément, aurait aussi pu donner l’avantage à des petites puissances maritimes comme la République néerlandaise. De plus, bien que beaucoup de cités-États et autres petites organisations étatiques disparaissent dès avant le début du XVIIe siècle, absorbées dans des unités politiques plus grandes, des événements tels que le fractionnement de l’Empire des Habsbourg et des invariants comme la persistance des grands États faiblement structurés (par exemple la Pologne et la Russie) infirment l’hypothèse de la nécessité d’un agrandissement territorial des États lié aux techniques de la guerre. En bref, l’explication proposée par Bean est historiquement contestable.
Débarrassée de son déterminisme technologique, l’analyse de Bean fournit pourtant un complément utile à celle de Lane. En effet, les différentes techniques militaires ont des coûts très divers, ce qui explique les différences substantielles entre les États en ce qui concerne leur capacité à contrôler leurs opposants, qu’ils soient internes ou externes. Après le début du XVe siècle, la constitution en Europe d’organisations militaires plus grandes, plus permanentes et plus coûteuses a conduit à augmenter spectaculairement les budgets, les prélèvements et le nombre des personnes employées par les monarques. Aux environs du début du XVIe siècle, les princes qui réussissaient à instaurer des organisations militaires coûteuses étaient capables de conquérir de nouveaux territoires.

Le mot « territoire » ne doit pas nous égarer. Jusqu’au XVIIIe siècle, les principales puissances étaient des États maritimes ; l’armement naval demeurait déterminant pour la position internationale des États. Considérons les puissances hégémoniques successives à l’intérieur du monde capitaliste : Venise et son empire, Gênes et son empire, Anvers et l’Espagne, Amsterdam et la Hollande, Londres et l’Angleterre, New York et les États-Unis. Bien que la Prusse-Brandebourg constitue en partie une exception, c’est seulement à notre époque que des États essentiellement terrestres, comme la Russie et la Chine, ont acquis des positions prépondérantes dans le système mondial. La guerre navale n’était en aucun cas la seule raison de l’orientation vers la mer. Avant la fin du XIXe siècle, le transport terrestre était si cher partout en Europe qu’aucun pays ne pouvait se permettre de fournir en grain et autres biens fondamentaux une armée ou une grande ville sans avoir un système de transport maritime. Les dirigeants nourrissaient les principaux centres de l’intérieur des terres (par exemple Berlin et Madrid) avec difficulté et à un coût très élevé pour les arrière-pays. L’efficacité exceptionnelle des voies d’eau des Pays-Bas a indubitablement donné aux Néerlandais des avantages certains, aussi bien en temps de guerre qu’en temps de paix.
L’accès à la mer était également important pour une autre raison. Les principales métropoles étaient toutes des ports importants, des grands centres de commerce, et d’extraordinaires mobilisateurs de capital. Le capital et le commerce servaient tous deux les buts des dirigeants ambitieux. Par un chemin détourné, cette observation nous ramène aux arguments de Lane et Bean. Sachant que tous deux écrivaient en historiens de l’économie, la plus grande faiblesse de leurs analyses est surprenante : ils sous-estiment l’importance de l’accumulation du capital au profit de l’expansion militaire. Jan de Vries décrit ainsi cette dernière, à propos de la période qui suit le début du XVIIe siècle :

« En regardant vers le passé, on ne peut qu’être frappé par la relation apparemment symbiotique existant entre l’État, le pouvoir militaire et l’efficacité de l’économie privée à l’époque de l’absolutisme. Derrière chaque dynastie qui a réussi, il y avait des rangs entiers de riches familles de banquiers. L’accès à ces ressources détenues par la bourgeoisie s’est révélé crucial pour la formation de l’État et pour les politiques centralisatrices. Les princes avaient aussi besoin d’un accès indirect aux ressources agricoles, qui pouvaient être mobilisées seulement quand la production agricole augmentait et qu’un pouvoir administratif efficace était en place pour faire respecter leurs exigences. Mais les relations de causalité fonctionnent également dans le sens opposé : les activités de formation de l’État et de construction de l’Empire, ajoutées à la tendance afférente à une concentration de la population urbaine et de la dépense publique, donnaient des opportunités uniques et inestimables à l’économie privée de réaliser des économies d’échelle. Ces dernières affectaient occasionnellement la production industrielle mais avaient surtout un impact positif sur le développement du commerce et de la finance. De surcroît, la pression pure et simple de la fiscalité mise en place par le gouvernement central a fait plus qu’aucune autre force économique pour canaliser la production paysanne vers le marché et, ainsi, augmenter les opportunités de création et de spécialisation économique1. »
Cette « relation symbiotique » ne vaut pas seulement pour la période qui suit le début du XVIIe siècle. Il suffit pour s’en convaincre de prendre le cas précoce de la France : les dépenses et les recettes royales y ont considérablement augmenté de 1517 à 1785, avec des taux de croissance très importants au XVIe siècle. Après 1550, les guerres de religion civiles firent échouer le travail d’expansion internationale que François 1er avait commencé au début du siècle. Mais, à partir des années 1620, Louis XIII puis Louis XIV (assurément aidés par Richelieu, Mazarin, Colbert et d’autres de ces « magiciens » faiseurs d’État) poursuivent la tâche avec ardeur.
« Comme toujours », commente V. G. Kiernan, « la guerre avait tous les intérêts d’un point de vue politique et tous les désavantages financiers2. »

Les grands capitalistes ont joué un rôle crucial dans les circuits financiers de l’État : comme sources principales du crédit royal (particulièrement le crédit à court terme) et comme principaux contractants dans l’activité risquée, mais lucrative, de la collecte des impôts royaux. Pour cette raison, il est utile de noter que :
« La dette nationale a commencé d’exister sous le règne de François 1er. À la suite de la perte de Milan, clé de l’Italie septentrionale, le 15 septembre 1522, François 1er emprunta deux cent mille francs […] à un taux de 12,5 % aux marchands de Paris, afin d’intensifier la guerre contre Charles V. Géré par le conseil municipal, ce prêt inaugurait la célèbre série d’obligations fondées sur les revenus du capital et connu sur le nom de « rentes sur l’Hôtel de Ville3« . » o ■o (À suivre)
1Vries (J. de), The Economy of Europe in an Age of Crisis, 1600-1750, Cambridge, Cambridge University Press, 1976.
2Kiernan (V.G.), State and Society in Europe, 1550-1650, Oxford, Blackwell, 1980, p. 104. Pour les finances françaises, cf. Guéry (A.), « Les finances de la monarchie française sous l’Ancien Régime », Annales. Economies, sociétés, civilisations, 33, 1978.
3Hamilton (E.J.), « Origin and Growth of the National Debt in France and England », in Studi in onore di Gino Luzzato, Milan, Giuffré, 1950, tome 2, p. 254. L’impossibilité pouir le gouvernement de payer ces rentes aida à agréger la bourgeoisie parisienne contre la Couronne durant la Fronde, environ douze décennies plus tard.

Ce texte est la traduction par Laurent Godmer et Anne-France Taidet de «War Making and State Making as Organized Crime», in Evans (P.B.), Rueschmeyer (D.), Skocpol (T.), eds, Bringing the State Back In, Cambridge, Cambridge University Press, 1985, chapitre 5, p. 169-191. Il est disponible gratuitement et en intégralité en ligne, publié par Persée (Politix. Revue des sciences sociales du politique. 2000, n° 49, pp. 97-117. Fait partie d’un numéro thématique : Les mafias).











