
« La France a cru que sa personnalité stratégique ne serait pas altérée par la construction européenne ; pis, note Gabriel Robin, elle a cru que « cette construction collective finirait bien par prendre la forme de sa propre construction étatique (10) ». Or, l’Europe ne s’est pas adaptée à la France. »
Par Max-Erwann GASTINEAU.
Cette étude, plus qu’un simple article, est parue le 10 juin dans la revue Front Populaire. Jean-François Mattéi, aujourd’hui malheureusement disparu, avait publié en 2007 un ouvrage important, Le Regard vide. Essai sur l’épuisement de la culture européenne (Flammarion, 2007), qu’on pourrait relire avec profit en parallèle du présent travail. Après deux guerres mondiales d’une ampleur destructrice inégalée dans l’histoire, les puissances européennes sont-elles, épuisées aussi sous l’angle politique et militaire où elles furent si longtemps dominantes ? Se ressaisiront-elles, notamment la France, un moment réveillée par l’épisode gaulliste ? Cette étude — remarquable — nous semble poser avec pertinence cette question cruciale. Elle peut, en tout cas, donner lieu à débat. — JSF
L’Europe en général et la France en particulier ont-elles sombré dans un atlantisme de confort ? L’Europe est-elle gérée à distance par les États-Unis ? En adoptant le « logiciel » géopolitique atlantiste, la France s’est progressivement privée d’indépendance stratégique et subit désormais la marche du monde. Jusqu’à quand ?

La France revendique une voix spécifique sur la scène internationale. Cette voix prend le pli d’une « vocation universelle » reflétant l’onction des droits de l’homme, la force du « modèle occidental » et ses diverses traductions dans le langage du droit international. L’inscription « universelle » de la France agit ainsi comme un fil rouge de son être-au-monde, mais elle n’a pas toujours recouvert la même signification. Sans renier cette inscription consubstantielle à l’histoire chrétienne et révolutionnaire de la France, l’option gaullienne a consisté à revendiquer une forme de particularité au sein du monde occidental. Le tournant « humanitaire » ou « droit-de-l’hommiste » engagé dans les dernières années du mitterrandisme, accéléré sous la présidence de Nicolas Sarkozy, elle-même marquée par le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, ne fut pas sans effet sur le rapport de la France à elle-même et au reste du monde. Au fond, depuis la chute du Mur, entre continuité et rupture, universalisme et particularisme, la France se cherche. « C’est aussi que la notion d’intérêt national a perdu de sa clarté (1) », souligne l’ancien ambassadeur de France, Jean de Gliniasty. « Doit-on raisonner en Occidentaux, en Européens, en Français ? Dans l’incertitude, les “valeurs” font office de boussole. » D’où leur omniprésence dans le langage diplomatique et politique contemporain et leur œuvre insidieuse ; celle d’arrimer la France à un destin postnational, européen et occidental, questionnant ses propres marges de manœuvre.
Le tournant post-gaullien
Parler de « nos valeurs », c’est parler du « modèle occidental », assis sur la démocratie libérale et les droits de l’homme, et de son plus éloquent représentant : les États-Unis d’Amérique. Parler du rapport de la France à son grand allié, c’est aussi convoquer la mythologie gaullienne, convoquer le souvenir d’une France capable de dire « non » et de s’émanciper, même en pleine guerre froide, de routines géostratégiques limitatives. C’est, à l’inverse, convoquer ce moment de rupture qui a vu la France questionner son indépendance, sa singularité, manifestée sur la scène internationale par un « tiers-mondisme gaullien » synonyme de troisième voie et la « politique de détente » (concept français) engagée auprès de l’URSS, à travers un accord de coopération signé en juillet 1966, quelques mois seulement après le départ de la France du commandement intégré de l’OTAN.
Un moment de rupture qui s’enracine dans les années 1970, au cours desquelles les accords de la Jamaïque (1976) instaurent le dollar comme monnaie mondiale. Les premiers pas de la mondialisation (néo)libérale se dessinent. La France est appelée à changer, à s’adapter. Une entreprise qu’elle ne peut engager sans frais. « La parenthèse gaullienne s’est refermée quand un jeune président a expliqué à la France qu’elle ne représentait plus que 1 % de la population mondiale (2) », résume Jean-Pierre Chevènement. Avec Valéry Giscard d’Estaing à l’Élysée, la droite centriste, placée dans l’ombre des barons du gaullisme depuis 1958, s’émancipe, s’affirme, s’assume. Une nouvelle génération à la fois plus occidentale et européenne que la précédente, mais aussi plus libérale, plus ouverte aux dynamiques sociétales portées par le mouvement étudiant de Mai 68, prend le pouvoir. Le legs gaullien imprime, mais il perd sa centralité. La France répond au double choc pétrolier par la construction de nouvelles centrales nucléaires, en droite ligne de l’État-stratège gaullo-pompidolien, mais elle s’interroge sur son passé et son devenir. Raymond Aron parle de « crise spirituelle ». Dans des sociétés repues de confort et de bien-être matériel, l’intensité du lien civique, le patriotisme, le rapport du citoyen au collectif national s’avèrent plus conditionnels. Le sociologue y voit un danger pour la démocratie et l’ambition nationale que supposent la puissance et la sécurité de l’Europe elle-même.
La politique de grandeur, que le général de Gaulle promut pour permettre à la France de restaurer son rang, apparaît alors de plus en plus en décalage avec ses limites sur les plans démographique, géographique et économique, ainsi qu’avec le poids de son bilan mémoriel. La production culturelle, littéraire et cinématographique en témoigne. Elle porte le poids d’une culpabilité historique vivace. La participation de l’État français (Vichy) à la Solution finale est mise en lumière. « Collabo », le peuple français est mis sur le banc des accusés. Elle se double, à partir des années 1980, d’un « antiracisme » promu par le pouvoir politique.
En 1981, la gauche arrive au pouvoir. Le projet est socialiste, mais François Mitterrand le relie à la tradition capétienne, stato-nationale. L’ancien ministre de la IVe République veut remettre l’État au centre d’une transformation économique inspirée par les idéaux de justice et d’égalité. Mitterrand, c’est Capet (l’État central) + les idéaux de la Révolution française. Mais le tournant de la rigueur de 1983 tourne définitivement le dos à cette prétention. Les nationalisations s’arrêtent. L’État réduit la voilure. La France rentre dans le rang. Le franc est adossé au mark. Un nouveau récit s’impose. L’idée est déjà à la convergence européenne. Relancé dans les années 1970 sous l’impulsion du giscardisme, le projet européen est alors plus qu’une ambition : une alternative à l’échec socialiste. À défaut de changer la vie, on changera la France. Maastricht est dans les cartons. L’Acte unique ratifié en 1986 en préfacera les contours. Il n’y aura désormais plus d’intérêt national, mais des intérêts nationaux européens appelés à converger dans le cadre d’une « union sans cesse plus étroite » (article 1 du traité de l’Union européenne). Parallèlement, l’arrivée à maturité de générations issues de l’immigration nées en France et d’origine maghrébine invite à rouvrir le passé colonial et à pointer les manquements coupables à l’intégration perpétrés par une société française jugée fondamentalement « raciste ». Le pouvoir socialiste y voit une opportunité. La cause morale qu’il incarnait, celle d’humaniser les rapports exploiteurs-exploités consubstantiels au capitalisme, passe de l’économie au sociétal. La gauche n’est plus le parti politique des dominés du capitalisme, elle est le parti moral des exclus de la post-colonialité. Un double mouvement est donc enclenché, questionnant l’unité nationale, au profit d’un multiculturalisme inavoué, et la souveraineté nationale, au profit d’une construction européenne tendant vers l’« intégration ». Multiculturalisme et postnationalisme nés dans les années 1980 et qui vont former les deux jambes d’une transmutation intérieure synonyme d’« occidentalisation » du vieux pays.
Droits de l’homme et américanisation
Parallèlement aux premiers pas du mitterrandisme, le programme Young Leader est lancé. Dès 1981, la French-American Foundation l’institue. Il vise à socialiser des élites qui ont pris l’habitude, depuis une vingtaine d’années, de s’opposer. Il est aussi le signe d’une époque marquée par la guerre froide et la nomination, à Paris, de ministres communistes. L’ambition est de développer des relations personnelles précoces entre futurs dirigeants. Elle est de diffuser des références politiques et économiques américaines. Doté d’antennes à Paris et New York, le programme Young Leaders sert surtout de base de dialogue à des personnalités diverses. Si Alain Juppé a fait partie de sa première promotion, ses successeurs n’ont pas tous connu les mêmes engagements ni la même trajectoire. Arnaud Montebourg, futur ministre du Redressement productif et qui dénoncera, en réaction à l’affaire Alstom, la « très grande servilité (3) » des élites françaises (et européennes) aux États-Unis », est également passé par ce programme. Assumons cependant d’y voir la marque d’une stratégie d’influence américaine coïncidant avec un moment de bascule de l’histoire de France.
Les idées sont toujours les produits d’un contexte qui rend possible ou non leur diffusion. La leçon est de Régis Debray, père de la médiologie, et prend racine en Asie. Depuis les accords de Paris scellant la fin de la guerre du Vietnam, l’ambiance culturelle a changé. La guerre américaine s’arrête, sauf pour les populations locales. Très vite, les répressions intérieures menées par les communistes vietnamiens poussent à l’exil des centaines de milliers de « boat people ». Marquée par leur tragédie, l’intelligentsia française se mobilise. Irréconciliables depuis les débuts de la guerre froide, Jean-Paul Sartre et Raymond Aron forment le prestigieux fronton de ce cortège humanitaire. La réconciliation ouvre sur une mutation. Le message est implicite, mais limpide. Désormais, face aux menaces pesant sur les droits de l’homme, nul intérêt national ne saurait prévaloir.
Entraînée par l’ardeur impétueuse des « nouveaux philosophes », André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy, la gauche antitotalitaire triomphe de la gauche stalinienne. Elle dessine les contours d’une nouvelle manière de concevoir les relations internationales, adossée à la notion d’« ingérence humanitaire » telle que promue par des organisations non gouvernementales comme Médecins Sans Frontières, dont le président, Bernard Kouchner, deviendra en 1988 ministre de l’Action humanitaire du gouvernement Rocard. Accusée de cynisme, la géopolitique s’ouvre donc aux droits de l’homme. Le monde n’oppose plus des États, mais des régimes, le droit des peuples à se libérer de leurs oppresseurs, comme en Pologne sous l’égide du mouvement Solidarnosc, au cynisme de tyrans couverts par une langue souverainiste (westphalienne) odieuse et surannée. À cause mondiale, réponse collective : les États-Unis demandent à la France de lui ouvrir son ciel pour bombarder la Libye et répondre à la menace terroriste incarnée par le président Mouammar Kadhafi. L’enjeu divise. La position mesurée de François Mitterrand, qui veut ménager l’allié américain sans remettre en cause la singularité française, gardienne impétueuse de son indépendance gaullienne, est perçue par son ministre de la Défense, Jean-Pierre Chevènement, comme une première entorse à la souveraineté nationale, qui en appellera d’autres. Le futur opposant au traité de Maastricht démissionnera en mai 1986.
L’occidentalisation profonde
La France fut longtemps la seule nation européenne à conserver une vision géopolitique indépendante. Ainsi était-il « interdit d’utiliser l’adjectif “occidental” dans notre correspondance (4) », se rappelle Gérard Araud, ancien ambassadeur de France à Washington, lors de son arrivée au Quai d’Orsay au début des années 1980. La génération du diplomate prend la suite du tiers-mondisme gaullien et change la donne. Portée par l’ambition de « diffuser les valeurs libérales » de l’Occident dans le sillage de Reagan et de l’effondrement du bloc soviétique, cette génération va troquer la lutte contre le communisme pour la lutte contre le terrorisme (en Afrique, au Moyen-Orient), et porter avec elle la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. Thérèse Delpech est présentée par Araud comme la figure de proue de ce moment libéral, mère du réalignement français sur une « diplomatie des valeurs » n’hésitant pas à employer la force pour faire avancer le droit et la démocratie, comme à travers le bombardement de Belgrade perpétré en 1999 par l’OTAN, au nom d’une « guerre humanitaire », sans mandat des Nations unies. Agrégée de philosophie et normalienne reconnue pour son expertise sur les questions nucléaires, Thérèse Delpech n’était pas une négociatrice officielle, mais elle a conseillé des gouvernements de gauche et de droite. Son action illustre la manière dont les experts et les think tanks peuvent façonner les relations internationales, en complément des décisions gouvernementales. Directrice des Affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), elle participe au renforcement du dialogue militaire et stratégique et à la légitimation de la coopération transatlantique. Delpech explique aux décideurs américains que la France reste un allié fiable, même en maintenant sa souveraineté nucléaire. Elle explique aux décideurs français que la construction d’un pôle européen chargé d’équilibrer et de faire contrepoids à l’unilatéralisme américain se heurte à une Europe atlantiste qui n’est pas prête à cesser de l’être. Ses écrits et conférences contribuent à réduire les malentendus sur la politique française et à favoriser la convergence sur certaines crises internationales (Balkans, Iran, Irak). Le propos prend racine en réaction à « une sauvage indifférence aux êtres humains (5) » qui fut « la plus importante régression du XXe siècle ». Ainsi le juste doit-il être fort et les États occidentaux (le fort) contrer les régressions intellectuelles menaçant l’humanité (le juste). « Quand on parle de multipolarité au XXIe siècle, écrira Delpech, on oublie (…) l’expérience européenne où l’équilibre des puissances n’a cessé d’échouer pour basculer dans la guerre (6). » Delpech incarne le constat d’Araud, selon qui l’emprise de la pensée stratégique américaine est le produit d’une floraison de séminaires et de think tanks formant les élites européennes.
Dans Le Grand Échiquier (1997), le stratège Zbigniew Brzezinski étaye lui-même cette constatation. Pour la première fois dans l’histoire, raconte le géostratège américano-polonais, un pays non issu de la plaque eurasiatique domine le monde. Mais il ne le domine pas par la conquête territoriale, comme les puissances d’antan. Puissance originale à bien des égards, les États-Unis assurent leur domination par l’intermédiaire d’une « structure complexe d’institutions et de médiations conçues pour engendrer le consensus et atténuer les déséquilibres et les désaccords (7) ». C’est ce que les Européens appellent le « cadre multilatéral » né sur les ruines de 1945 et dont ils accusent les grandes puissances du Sud dit « global » (Chine, Russie) de vouloir le déconstruire. L’Europe n’en a pas conscience, mais elle est ainsi gérée à distance par les États-Unis. Elle n’est pas simplement protégée par le bouclier militaire américain, mais par les sphères de « consensus » que l’influence intellectuelle américaine fournit sous l’effet d’un « maillage planétaire au centre duquel se tient l’Amérique (8) ». L’accent mis sur l’idéologie et les valeurs, les notions de « démocratie » et de « droits de l’homme » s’apparente ainsi à une entreprise de « neutralisation », de « dégéopolitisation », de « déterritorialisation » de l’Europe, l’empêchant de poser ses propres mots sur le monde, de jouer de ses propres distinctions géographiques pour développer sa propre partition, de forger un rapport à la fois plus pratique et complexe au système international. « Nous avons trop cru, après la fin de la guerre froide, résume le diplomate Michel Duclos, conseiller spécial à l’Institut Montaigne, que seules les questions globales – développement, changement climatique, santé, antiterrorisme, non-prolifération, etc. – allaient désormais dominer l’agenda international (9) », et ainsi supplanter les questions de toujours ; celles que la géopolitique et les notions de puissance et d’intérêt national mettent à l’ordre du jour. Mais comment donc renouer avec ces notions ?
Les conditions de la géopolitique
Le mot « souveraineté » a, depuis la pandémie de COVID-19, retrouvé un nouvel élan. Longtemps diabolisé, il est désormais accolé à l’intitulé de divers ministères. On parle ainsi de souveraineté énergétique, de souveraineté alimentaire, de souveraineté numérique… Mais il existe encore une souveraineté libre de droits, la plus importante de toute, celle qui ne requiert aucun portefeuille gouvernemental ni ligne budgétaire : la souveraineté intellectuelle.
Faute de conception propre du monde, d’un narratif indépendant, d’un récit clair sur soi et le reste du monde, Français et Européens butent sur la marche de la stratégie, comme tout État condamné à réagir, subissant son environnement. Or, dans un monde marqué par le « retour de la géopolitique » (Walter Russell Mead, 2014), il ne convient plus simplement de défendre des « valeurs », au risque de garder le verbe haut, mais le manche engourdi. L’enjeu est de s’émanciper d’une position de surplomb contreproductive, où l’Europe continue de se poser en gardien du vieux monde opposant les démocraties respectueuses du droit international aux « empires autoritaires » (selon le titre d’un livre de Nicolas Baverez). Le trumpisme, véritable force révisionniste de notre temps, prend le contrepied de ce récit bien installé dans les consciences européennes, mais il n’a pas encore trouvé de substitut. À l’exception de la France où le concept d’« autonomie stratégique européenne » dessine un relatif consensus post-américain, sans toujours d’ailleurs en mesurer les limites au sein d’une Europe ne jurant que par un atlantisme de confort.
Dans les années 1990, Brzezinski considérait encore la France comme l’un des « cinq grands acteurs géostratégiques », avec la Chine, la Russie, l’Inde et l’Allemagne. Pour permettre aux États-Unis de garder pied sur la plaque eurasiatique, l’ancien conseiller de Jimmy Carter à la Maison-Blanche jugeait la consolidation du « couple franco-allemand » de la plus haute valeur stratégique ; car de la vitalité dudit couple dépendrait l’Union, de l’Union l’existence d’une France et d’une Allemagne aux intérêts imbriqués, de cette imbrication la possibilité pour Washington d’« exploiter » la domination allemande… Ce que l’actualité ne dément guère, face à une Allemagne rêvant du rôle de brillant second dans le cadre d’une alliance transatlantique revigorée et une Amérique s’appuyant sur ses relations historiques avec Berlin pour maintenir, contre l’avis de Paris, l’ouverture des fonds de défense européens aux technologies militaires américaines. L’évolution du projet européen, la manière dont la France l’a endossé, en poussant pour une intégration toujours plus forte sur les questions de politique étrangère et de défense, comme l’illustre le projet d’avion de combat franco-allemand SCAF, devance les vœux de Brzezinski. Bonne élève de la construction européenne, la France s’est pliée avec soin aux exigences d’un projet appelé à « supranationaliser » ses grandes orientations stratégiques. À l’image de son siège au Conseil de sécurité des Nations unies, qui doit, depuis le traité de Lisbonne, « défendre les positions et les intérêts de l’UE » (article 34 du traité de l’UE). Mais pour quel résultat ?
Europe et conscience nationale
La France a cru que sa personnalité stratégique ne serait pas altérée par la construction européenne ; pis, note Gabriel Robin, elle a cru que « cette construction collective finirait bien par prendre la forme de sa propre construction étatique (10) ». Or, l’Europe ne s’est pas adaptée à la France. À Berlin, à Rome ou à Varsovie, on préfère encore avoir tort avec Washington que raison avec Paris. Aussi, à la question de Jean de Gliniasty : « Doit-on raisonner en Occidentaux, en Européens, en Français (11) ? », une réponse s’impose. La France doit d’urgence réapprendre à dissocier ces trois termes, pour mieux les rendre complémentaires. L’appel vaut méditation.
Dans Diplomatie à la française (2005), Charles Cogan rapporte la conclusion d’un journaliste allemand présent à Nice pour la signature du traité européen de février 2001 : « L’Europe est la continuation de la France par d’autres moyens (12). » Autrement dit, même quand nous sommes sincèrement « Européens », concrètement engagés dans la supranationalisation de nos intérêts, nous oublions que, pour les autres, nous restons d’abord Français. Et si, fort de ce constat, qui empêche les progrès concrets du concept d’« autonomie stratégique européenne », la grande réforme, le grand sursaut consistait à prendre acte de notre indépassable francité, à réapprendre à vivre avec la dimension « nationale » de notre être, à assumer de n’être plus à l’échelle de l’univers, de l’humanité, du lyrisme hugolien, mais les représentants plus terriens d’un monde attestant de notre présence sur chacun de ses flancs, du pôle Sud à Clipperton, de la Guyane aux rives du Pacifique, du détroit du Mozambique aux côtes de Pornic ? Et si la vraie rupture consistait à entreprendre la redécouverte heureuse de notre histoire, à assumer la verve patriotique et une défense plus prosaïque, moins lyrique et plus pratique de nos intérêts ? Cela nous serait moins reproché que la prétention à guider l’humanité (« vocation universelle »), au nom de « valeurs » fédérant le Vieux Continent à un « bloc occidental » inadapté à la souplesse stratégique exigée par l’émergence d’un monde multipolaire. La France a un territoire maritime à protéger et à valoriser, un réseau d’ambassades à activer, un prestige culturel à préserver, des lycées français fréquentés par les meilleurs étudiants du monde à sanctuariser. La France n’est pas petite. Ou alors le reste de l’humanité l’est aussi. o■o MAX-ERWANN GASTINEAU
Notes
1) « La diplomatie au péril des valeurs », entretien de l’IRIS avec Jean de Gliniasty, mai 2017.
2) Entretien pour Le Figaro Magazine, 8 août 2014.
3) Intervention sur BMF TV, le 13 mars 2026.
4) Gérard Araud, Passeport diplomatique : quarante ans au Quai d’Orsay, Grasset, 2019.
5) Thérèse Delpech, L’ensauvagement. Le retour de la barbarie au XXIe siècle Paris, Grasset/Fasquelle, 2005, p. 85
6) Ibid, p. 229.
7) Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier : l’Amérique et le reste du monde, Hachette, 1997, p. 53
8) Ibid, p. 54
9) Michel Duclos, « Les puissances émergentes et la politique mondiale », Commentaire, 2015/Numéro 149.
10) Amiral Jean Dufourcq, Directeur d’études à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire et rédacteur en chef de la Revue Défense Nationale, lors du séminaire « La France et ses stratèges », tenu le 22 mars 2010.
11) « La diplomatie au péril des valeurs », entretien de l’IRIS avec Jean de Gliniasty, mai 2017.
12) Charles Cogan, Diplomatie à la française, Éditions Jacob Duvernet, 2005.












