

C’est quelque chose d’admirable que la manière dont la Providence enchaîne les événements. À peine avions-nous marché cinq ou six minutes, qu’un homme dont je ne découvris point le visage reconnut Lescaut. Il le cherchait sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu’il exécuta. « C’est Lescaut, dit-il en lui lâchant un coup de pistolet ; il ira souper ce soir avec les anges. » Il se déroba aussitôt. Lescaut tomba sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d’être arrêté par le guet, qui ne pouvait tarder à paraître. J’enfilai, avec elle et le valet, la première petite rue qui croisait. Elle était si éperdue, que j’avais de la peine à la soutenir. Enfin j’aperçus un fiacre au bout de la rue. Nous y montâmes. Mais lorsque le cocher me demanda où il fallait nous conduire, je fus embarrassé à lui répondre. Je n’avais point d’asile assuré, ni d’ami de confiance à qui j’osasse avoir recours. J’étais sans argent, n’ayant guère plus d’une demi-pistole dans ma bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement incommodé Manon, qu’elle était à demi pâmée près de moi. J’avais d’ailleurs l’imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n’étais pas encore sans appréhension de la part du guet. Quel parti prendre ? Je me souvins heureusement de l’auberge de Chaillot, où j’avais passé quelques jours avec Manon lorsque nous étions allés dans ce village pour y demeurer. J’espérais non-seulement y être en sûreté, mais y pouvoir vivre quelque temps sans être pressé de payer. « Mène-nous à Chaillot, » dis-je au cocher. Il refusa d’y aller si tard à moins d’une pistole ; autre sujet d’embarras. Enfin nous convînmes de six francs : c’était toute la somme qui restait dans ma bourse.
Je consolais Manon en avançant ; mais, au fond, j’avais le désespoir dans le cœur. Je me serais donné mille fois la mort, si je n’eusse pas eu dans mes bras le seul bien qui m’attachait à la vie : cette seule pensée me remettait. « Je la tiens du moins, disais-je ; elle m’aime, elle est à moi : Tiberge a beau dire, ce n’est pas là un fantôme de bonheur. Je verrais périr tout l’univers sans y prendre intérêt : pourquoi ? parce que je n’ai plus d’affection de reste. »
Ce sentiment était vrai ; cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du monde, je sentais que j’aurais eu besoin d’en avoir du moins une petite partie pour mépriser encore plus souverainement tout le reste. L’amour est plus fort que l’abondance, plus fort que les trésors et les richesses ; mais il a besoin de leur secours ; et rien n’est plus désespérant pour un amant délicat que de se voir ramené par là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.
Il était onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot. Nous fûmes reçus à l’auberge comme des personnes de connaissance. On ne fut pas surpris de voir Manon en habit d’homme, parce qu’on est accoutumé, à Paris et aux environs, de voir prendre aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis servir aussi proprement que si j’eusse été dans la meilleure fortune. Elle ignorait que je fusse mal en argent. Je me gardai bien de lui en rien apprendre, étant résolu de retourner seul à Paris le lendemain pour chercher quelque remède à cette fâcheuse espèce de maladie.

Elle me parut pâle et maigre en soupant. Je ne m’en étais point aperçu à l’hôpital, parce que la chambre où je l’avais vue n’était pas des plus claires. Je lui demandai si ce n’était point encore un effet de la frayeur qu’elle avait eue en voyant assassiner son frère. Elle m’assura que, quelque touchée qu’elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait que d’avoir essuyé pendant trois mois mon absence. « Tu m’aimes donc extrêmement ? lui répondis-je. — Mille fois plus que je ne puis dire, reprit-elle. — Tu ne me quitteras donc plus jamais ? ajoutai-je. — Non, jamais, » répliqua-t-elle. Cette assurance fut confirmée par tant de caresses et de serments, qu’il me parut impossible en effet qu’elle pût jamais les oublier. J’ai toujours été persuadé qu’elle était sincère. Quelle raison aurait-elle eue de se contrefaire jusqu’à ce point ! Mais elle était encore plus volage, ou plutôt elle n’était plus rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-même, lorsque, ayant devant les yeux des femmes qui vivaient dans l’abondance, elle se trouvait dans la pauvreté et dans le besoin. J’étais à la veille d’en avoir une dernière preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a produit la plus étrange aventure qui soit jamais arrivée à un homme de ma naissance et de ma fortune.
Comme je la connaissais de cette humeur, je me hâtai, le lendemain, d’aller à Paris. La mort de son frère et la nécessité d’avoir du linge et des habits pour elle et pour moi étaient de si bonnes raisons, que je n’eus pas besoin de prétextes. Je sortis de l’auberge avec le dessein, dis-je à Manon et à mon hôte, de prendre un carrosse de louage ; mais c’était une gasconnade, la nécessité m’obligeant d’aller à pied. Je marchai fort vite jusqu’au Cours-la-Reine, où j’avais dessein de m’arrêter. Il fallait bien prendre un moment de solitude et de tranquillité pour m’arranger et prévoir ce que j’allais faire à Paris.
Je m’assis sur l’herbe. J’entrai dans une mer de raisonnements et de réflexions, qui se réduisirent peu à peu à trois principaux articles : j’avais besoin d’un prompt secours pour un nombre infini de nécessités présentes ; j’avais à chercher quelque voie qui pût du moins m’ouvrir des espérances pour l’avenir ; et, ce qui n’était pas de moindre importance, j’avais des informations et des mesures à prendre pour la sûreté de Manon et pour la mienne. Après m’être épuisé en projets et en combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore à propos d’en retrancher les deux derniers. Nous n’étions pas mal à couvert dans une chambre de Chaillot ; et, pour les besoins futurs, je crus qu’il serait temps d’y penser lorsque j’aurais satisfait aux présents.
Il était donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T*** m’avait offert généreusement la sienne ; mais j’avais une extrême répugnance à le remettre moi-même sur cette matière. Quel personnage que d’aller exposer sa misère à un étranger, et de le prier de nous faire part de son bien ! Il n’y a qu’une âme lâche qui en soit capable, par une bassesse qui l’empêche d’en sentir l’indignité ; ou un chrétien humble, par un excès de générosité qui le rend supérieur à cette honte. Je n’étais ni un homme lâche ni un bon chrétien : j’aurais donné la moitié de mon sang pour éviter cette humiliation.

Tiberge, disais-je, le bon Tiberge me refusera-t-il ce qu’il aura le pouvoir de me donner ? Non, il sera touché de ma misère ; mais il m’assassinera par sa morale. Il faudra essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces ; il me fera acheter ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang plutôt que de m’exposer à cette scène fâcheuse, qui me laissera du trouble et des remords. Bon ! reprenais-je, il faut donc renoncer à tout espoir, puisqu’il ne me reste point d’autre voie, et que je suis si éloigné de m’arrêter à ces deux-là, que je verserais plus volontiers la moitié de mon sang que d’en prendre une, c’est-à-dire tout mon sang plutôt que de les prendre toutes deux. Oui, mon sang tout entier, ajoutai-je après une réflexion d’un moment ; je le donnerais plus volontiers, sans doute, que de me réduire à de basses supplications.
Mais il s’agit bien ici de mon sang ! il s’agit de la vie et de l’entretien de Manon, il s’agit de son amour et de sa fidélité. Qu’ai-je à mettre en balance avec elle ? Je n’y ai rien mis jusqu’à présent : elle me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y a bien des choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour éviter ; mais estimer une chose plus que ma vie n’est pas une raison pour l’estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps à me déterminer après ce raisonnement. Je continuai mon chemin, résolu d’aller d’abord chez Tiberge, et de là chez M. de T***.
En entrant à Paris, je pris un fiacre, quoique je n’eusse pas de quoi le payer ; je comptais sur les secours que j’allais solliciter. Je me fis conduire au Luxembourg, d’où j’envoyai avertir Tiberge que j’étais à l’attendre. Il satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris l’extrémité de mes besoins sans nul détour. Il me demanda si les cent pistoles que je lui avais rendues me suffiraient ; et, sans m’opposer un seul mot de difficulté, il me les alla chercher dans le moment, avec cet air ouvert et ce plaisir à donner qui c’est connu que de l’amour et de la véritable amitié.
Quoique je n’eusse pas eu le moindre doute du succès de ma demande, je fus surpris de l’avoir obtenu à si bon marché, c’est-à-dire sans qu’il m’eût querellé sur mon impénitence. Mais je me trompais en me croyant tout à fait quitte de ses reproches ; car, lorsqu’il eut achevé de me compter son argent et que je me préparais à le quitter, il me pria de faire avec lui un tour d’allée. Je ne lui avais point parlé de Manon ; il ignorait qu’elle fût en liberté ; ainsi sa morale ne tomba que sur ma fuite téméraire de Saint-Lazare, et sur la crainte où il était qu’au lieu de profiter des leçons de sagesse que j’y avais reçues, je ne reprisse le train du désordre.
Il me dit qu’étant allé pour me visiter à Saint-Lazare le lendemain de mon évasion, il avait été frappé au delà de toute expression en apprenant la manière dont j’en étais sorti ; qu’il avait eu là-dessus un entretien avec le supérieur ; que ce bon père n’était pas encore remis de son effroi ; qu’il avait eu néanmoins la générosité de déguiser à M. le lieutenant général de police les circonstances de mon départ, et qu’il avait empêché que la mort du portier ne fût connue au dehors ; que je n’avais donc, de ce côté-là, nul sujet d’alarmes ; mais que, s’il me restait le moindre sentiment de sagesse, je profiterais de cet heureux tour que le ciel donnait à mes affaires ; que je devais commencer par écrire à mon père et me remettre bien avec lui, et que, si je voulais suivre une fois son conseil, il était d’avis que je quittasse Paris pour retourner dans le sein de ma famille.
J’écoutai son discours jusqu’à la fin. Il y avait là bien des choses satisfaisantes. Je fus ravi, premièrement, de n’avoir rien à craindre du côté de Saint-Lazare : les rues de Paris me redevenaient un pays libre ; en second lieu, je m’applaudis de ce que Tiberge n’avait pas la moindre idée de la délivrance de Manon et de son retour avec moi : je remarquai même qu’il avait évité de me parler d’elle, dans l’opinion apparemment qu’elle me tenait moins au cœur, puisque je paraissais si tranquille sur son sujet. Je résolus, sinon de retourner dans ma famille, du moins d’écrire à mon père, comme il me le conseillait, et de lui témoigner que j’étais disposé à rentrer dans l’ordre de mes devoirs et de ses volontés. Mon espérance était de l’engager à m’envoyer de l’argent, sous prétexte de faire mes exercices à l’Académie ; car j’aurais eu peine à lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner à l’état ecclésiastique, et, dans le fond, je n’avais nul éloignement pour ce que je voulais lui promettre ; j’étais bien aise, au contraire, de m’appliquer à quelque chose d’honnête et de raisonnable, autant que ce dessein pourrait s’accorder avec mon amour. Je faisais mon compte de vivre avec ma maîtresse et de faire en même temps mes exercices. Cela était fort compatible.
Je fus si satisfait de toutes ces idées, que je promis à Tiberge de faire partir le jour même une lettre pour mon père. J’entrai effectivement dans un bureau d’écriture en le quittant, et j’écrivis d’une manière si tendre et si soumise, qu’en relisant ma lettre, je me flattai d’obtenir quelque chose du cœur paternel. (À suivre)











