
Par Aristide Ankou.
« Seul un fou peut invoquer un motif pareil. »

Le prévenu est un homme d’une trentaine d’années, né en Russie. Haute taille, grande barbe noire, visage osseux, yeux profondément enfoncés qui vous regardent fixement, il est de ceux qu’on n’aimerait pas trop croiser dans une rue déserte par une nuit sans lune.
L’homme est devant le tribunal car il a dégradé une cinquantaine de tombes, au cours d’une nuit dont on ignore si elle était sans lune.
Dans le box vitré, il est calme, manifestement sédaté ; il dit qu’il avait beaucoup bu cette nuit-là (de la vodka, bien sûr) et qu’il entendait des voix qui lui disaient de saccager ces sépultures.
En garde à vue, il a expliqué que c’était sa manière de se « venger de Jésus » car, selon lui, « Jésus lui a fait une mauvaise vie ».
L’expert psychiatre l’a diagnostiqué schizophrène, sans surprise excessive, et a conclu à une abolition du discernement au moment des faits (car on peut, en effet, être diagnostiqué malade mental sans pour autant que l’abolition du discernement soit retenue, si, par exemple, l’expert estime que votre état était stabilisé au moment où les faits qui vous sont reprochés ont été commis parce que, par exemple, vous étiez sous traitement antipsychotique).
Le tribunal suit l’expert psychiatre, sans surprise excessive là aussi, et déclare donc l’homme irresponsable tout en prononçant une hospitalisation sous contrainte. Ce qui signifie en pratique que notre briseur de tombes va rester en hôpital psychiatrique jusqu’à ce que les médicaments aient fait disparaître les symptômes les plus apparents. Il sera alors relâché et, au bout de quelque temps, cessera vraisemblablement de prendre son traitement, car celui-ci a d’importants effets secondaires, ce qui, selon toute probabilité, le ramènera un jour ou l’autre devant le tribunal judiciaire.
À la différence de la médecine somatique post-pasteurienne, qui est capable le plus souvent de remonter jusqu’aux causes matérielles des symptômes que nous appelons maladie, la psychiatrie doit se contenter des symptômes, qu’elle classe en fonction de leur ressemblance, en espérant que cette ressemblance corresponde bien à une identité de cause – ce qui revient à peu près à nommer « mal de ventre » aussi bien une appendicite qu’une indigestion.
Le flou, l’imprécision et l’incertitude sont d’autant plus de mise que, à la différence des maladies somatiques, dont les symptômes ont le plus souvent un caractère objectif et incontestable (par exemple la fièvre, les écoulements corporels, etc.), les symptômes étudiés par la psychiatrie sont langagiers et comportementaux et, par conséquent, se fondent insensiblement dans l’immense diversité des caractères et des mœurs qui caractérise l’humanité, comme les fleuves courent se mêler dans la mer.
Ce qui signifie non seulement qu’il est vain d’espérer une réponse unanime et incontestable à la question de la santé mentale de tel ou tel, mais aussi que le diagnostic sera grandement tributaire des préjugés des « experts ».
Ainsi, pour en revenir à notre profanateur de sépultures, il était évident, à lire l’expertise et à entendre les débats à l’audience, que les propos tenus en garde à vue au sujet de « Jésus » pesaient lourdement dans le sens de la démence (et donc de l’irresponsabilité pénale) : seul un fou peut invoquer un motif pareil.
Pourtant, il n’y a pas si longtemps dans notre histoire, de tels propos auraient très probablement été pris très au sérieux, comme un motif tout à fait plausible, et, loin de disculper l’accusé, lui auraient valu une sentence sévère.
Mais aujourd’hui, la position par défaut des gens instruits (sous nos latitudes) est de considérer la religion comme un phénomène foncièrement irrationnel, dont les manifestations peuvent être bénignes mais qui, finalement, ne sont jamais très loin du délire pur et simple. De sorte qu’invoquer une motivation religieuse pour expliquer un crime déclenchera mécaniquement et a minima une expertise psychiatrique.
De nos jours, Jeanne d’Arc ne serait pas condamnée au bûcher mais soumise à une « hospitalisation sous contrainte » (pour son bien, évidemment). Pensez donc : la malheureuse dit entendre des voix qui la poussent à agir (symptôme très sûr de la schizophrénie, paraît-il).
Cela pourra sembler un grand progrès de l’humanité, mais la cruauté du châtiment infligé à Jeanne prouvait du moins que ses juges la prenaient au sérieux (ce qui n’est pas du tout la même chose que la croire sur parole), alors que notre douceur montre que nous sommes devenus incapables de comprendre ce qui a toujours été une des préoccupations les plus fondamentales de l’homme depuis que celui-ci hante le globe terrestre.
Ce n’est pas exactement ce que j’appellerai un progrès dans l’ordre de la connaissance et encore moins un progrès dans l’ordre de la connaissance de soi. o ■o ARISTIDE ANKOU
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 12.7.2026).
Aristide Ankou












