
Propos recueillis par Jean Sévillia.

Cet entretien intéressant est paru dans la dernière livraison du Figaro Magazine, ce jeudi. Le sujet demeure fondamental. La tentation de l’autoritarisme coercitif, de la restriction systématique des libertés légitimes, reste, on le voit bien aujourd’hui, au fond même du Régime actuel, héritier de fait de la Révolution française. En regard de cette permanence, fût-elle aujourd’hui largement contestée, il faut lire ou relire l’analyse prophétique d’Alexandre Soljenitsyne, en Vendée, en 1998. Nous la reprenons aujourd’hui même. — Je Suis Français.
Dans un maître-ouvrage de près de 1 000 pages, le biographe des Bourbons et de Jésus raconte, dans un style fluide et vivant, la décennie 1789-1799, qui changea le visage et le destin de la France. Balayant de nombreux clichés et idées reçues attachés à la Révolution et à ses conséquences, il insiste sur le rôle central de la violence dans son déclenchement comme dans son déroulement. Et rappelle ici combien elle reste prégnante dans la culture politique contemporaine.
La Révolution française, de Jean-Christian Petitfils, Perrin. En librairie le 27 août, comme les rééditions en format poche (Tempus) de ses biographies magistrales de Henri IV et de Fouquet.

Votre grand récit de la Révolution française commence non en 1789, mais en 1786-1787, par l’évocation de l’échec du plan Calonne, qui visait à instaurer un impôt universel auquel les deux ordres privilégiés, clergé et noblesse, auraient également été soumis. Cette crise finale de l’Ancien Régime fut-elle la dernière chance de sauver la monarchie ?
Sans aucun doute, le plan du contrôleur général Calonne visait à refonder la société par une « révolution royale » dans le sens d’une plus grande rationalité et d’une plus grande justice. Il s’agissait d’en finir avec les exemptions, les privilèges, d’instaurer au moins en partie l’égalité des Français devant l’impôt et de corriger l’excessive diversité des particularismes provinciaux liés aux aléas de l’histoire. La distinction des trois ordres – clergé, noblesse et tiers état – devait subsister, mais uniquement sur un plan honorifique. Ce fut le refus égoïste des deux premiers ordres, lors de l’Assemblée des notables, qui précipita la crise de l’Ancien Régime. Ce sont, comme l’a dit Chateaubriand, « les patriciens qui commencèrent la Révolution ».
Lorsque Louis XVI se résout à renvoyer les Parlements, en août 1787, son frère cadet le comte d’Artois le soutient, mais sa vie semble à un moment menacée, au point que ses officiers doivent le défendre l’épée à la main. Vous soulignez alors que « bien avant le 14 juillet 1789, la violence commençait à s’insérer dans le processus politique ».

En effet, les violences populaires commencèrent dès 1787, par conséquent bien avant la chute de la Bastille. Lors de la tentative de réforme judiciaire du garde des sceaux Lamoignon et l’exil des Parlements, animateurs des troubles contre le prétendu « despotisme ministériel », il y eut de violentes émeutes tant en province qu’à Paris, avec de nombreux morts. Les autorités parurent dépassées devant le mécontentement général et la multiplicité des initiatives subversives sur le plan local. C’est une des raisons pour lesquelles une meilleure compréhension des événements nécessite d’inclure ce que l’on a longtemps appelé « la prérévolution » dans le cycle révolutionnaire lui-même.
D’après vous, la façon brutale dont l’Assemblée nationale instituée en juin 1789 s’est proclamée seule représentante de la souveraineté au lieu de se présenter comme un contre-pouvoir à l’autorité royale a conféré au pouvoir législatif une puissance sans limite. Là réside, affirmez-vous, la cause principale de la dérive terroriste de la Révolution ?
Ce qui fait la singularité de la Révolution française par rapport notamment à la Glorious Revolution anglaise de 1688 tient à une rupture systémique majeure, marquée par le déplacement jusque-là inconnu de la souveraineté. Les 17 et 20 juin 1789, on passe en effet de la souveraineté monarchique à la souveraineté nationale. Nous avons peine de nos jours à mesurer l’ampleur de ce bouleversement dans l’équilibre des pouvoirs, tant nous sommes habitués et attachés à la souveraineté nationale. C’était alors d’une audace inouïe, lourde de dangers. À ceci s’est ajoutée l’hubris extravagante des élus du peuple. Ivres de leur force nouvelle et sans limites, saisis d’une arrogance incommensurable, les députés des différentes assemblées se prirent pour des dieux législateurs, croyant pouvoir légiférer sur tout. De là l’effet d’entraînement cataclysmique de deux de leurs principales décisions : la Constitution civile du clergé de 1790 et la déclaration de guerre de 1792, voulue par les Girondins, et, contrairement à ce que répètent les manuels scolaires, redoutée par Louis XVI.
On oppose souvent 1789 à 1793, année de la Terreur. Mais selon vous, la véritable fracture se situe entre 1789 et 1792, car la journée du 10 août, qui vit la prise des Tuileries par la Commune insurrectionnelle de Paris et la chute de la monarchie constitutionnelle, portait en elle l’élimination des modérés au profit des radicaux.
L’insurrection du 10 août 1792 constitue en effet une césure essentielle dans l’histoire de la Révolution. Non seulement elle consacre l’épuisement du mouvement de 1789 et l’échec de la Constitution déséquilibrée, votée par la Constituante en 1791, mais elle marque aussi le début d’une seconde Révolution, au centre de laquelle se placèrent la Commune insurrectionnelle de Paris et les forces qui la soutenaient. C’était une autre légitimité qui, au nom du salut public, prétendait se substituer aux élus de la nation. Quelques milliers de fédérés et de sectionnaires en armes s’arrogèrent ainsi le droit de s’exprimer au nom du peuple tout entier. À la souveraineté nationale, les sans-culottes opposaient la souveraineté populaire et la pratique de la « démocratie totalitaire », selon le mot de Bertrand de Jouvenel et de Jacob Leib Talmon, dans laquelle il n’était pas bon d’exprimer une opinion dissidente.
La Révolution française a inventé les droits de l’homme, mais la plupart de ceux-ci ont été violés pendant la décennie révolutionnaire, de même que la Révolution a proclamé la souveraineté du peuple, mais en réalité n’a jamais instauré la démocratie au sens où nous l’entendons de nos jours. Comment expliquer ce paradoxe ?
En 1789, la France a tracé le chemin vers la modernité, abolissant la société de corps et d’ordres, les inégalités de rangs, le reste de la féodalité et du servage. Les idées de liberté, d’égalité, de fraternité se sont répandues comme des traînées de poudre en Europe à la suite des armées françaises, ébranlant les hiérarchies anciennes et les vieux régimes monarchiques conservateurs. Au XIXe siècle, la Révolution sera même la référence majeure des forces émancipatrices du monde entier.
« A aucun moment la Révolution n’est parvenue à fonder la démocratie moderne, avec les libertés d’expression et de réunion, le pluralisme des opinions. »
Elle a proclamé la souveraineté populaire, la représentation nationale, la séparation des pouvoirs, l’égalité devant la loi et devant l’impôt, l’accessibilité de chacun à tous les emplois. Elle a même multiplié les élections. Mais, n’en déplaise à certains historiens, à aucun moment elle n’est parvenue à fonder la démocratie moderne, avec les libertés d’expression et de réunion, le pluralisme des opinions, des lois protectrices des minorités, des tribunaux impartiaux et de solides contre-pouvoirs protégeant des dérives autoritaires. Cet échec est dû en grande partie à la fuite en avant des constituants, ivres de leurs pouvoirs : le refus d’un exécutif fort, le rejet du bicaméralisme, la surenchère démagogique privilégiant l’outrance au raisonnable.
« Aucune des grandes démocraties du monde occidental d’aujourd’hui, écrivez-vous, n’a connu un chemin vers la modernité parsemé de tant de violence et de haine. » En quoi cette culture de la violence a-t-elle laissé des traces dans la vie politique de la France contemporaine ?
En dehors de l’endettement public, déjà gigantesque en 1789, les grands enjeux politiques d’aujourd’hui – pouvoir d’achat, insécurité, immigration de masse, réindustrialisation, impuissance bureaucratique, défis environnementaux, culturels et identitaires… – n’ont aucun rapport avec ce qu’ils étaient à cette époque ; il n’empêche qu’on se complaît toujours dans les structures mentales des temps révolutionnaires. La division droite-gauche, qui remonte à l’Assemblée constituante, est souvent perçue comme une guerre civile à peine régulée, et la France n’est toujours pas guérie de la passion maladive de l’égalité. D’où ce cancer de la jalousie, de la haine populiste des « riches », des « nantis », des « privilèges ». Une fraction bien connue de l’opinion revendique le magistère moral du camp du bien pour faire taire l’adversaire. « Pas de liberté aux ennemis de la liberté », avait déjà dit Saint-Just en une formule redoutable. On convoque à tout bout de champ les postures, la rhétorique et le narratif révolutionnaires : on parle d’états généraux, de cahiers de doléances, de Bastille à prendre. Les « gilets jaunes » avaient même installé des guillotines fictives sur certains ronds-points ! Rien de tout ceci n’existe ailleurs. Nous ne sommes malheureusement pas encore guéris des excès de la Révolution ! o ■












