
Par Julia de funès.
COMMENTAIRE — La politique ne s’est jamais réduite au « gouvernement des choses » : un instinct existentiel toujours renaissant pousse les personnes et les sociétés humaines vers le Beau, sous toutes ses formes, et leur insuffle l’ambition de toujours bâtir ou rebâtir une civilisation. C’est sans doute là la dimension supérieure et sine qua non de la Politique. La France — ses peuples et ses Princes tout au long de son histoire — en est l’illustration par excellence. C’est, au fond, l’idée que Julia de Funès expose excellemment dans cette tribune, s’agissant de la Comédie-Française. — JSF
TRIBUNE – Le film De la Comédie-Française et l’institution du même nom nous rappellent que l’esprit français, fait de raffinement et d’autodérision, est encore quelque chose dont nous pouvons être fiers, affirme la philosophe*.
*Docteur en philosophie, Julia de Funès a récemment publié « Pensées distinguées » (Éditions de l’Observatoire, 2026).

La France a toujours fait de l’autodénigrement l’une de ses traditions nationales. Nous adorons chercher ce qui ne va pas chez nous, ce dont nous devrions avoir honte, ce qu’il faudrait déconstruire, réparer, expier. À force de dénigrer ce qu’il reste de l’identité française, nous oublions parfois de regarder ce qui, sous nos yeux, continue pourtant de l’incarner.Passer la publicité
Et puis il y a De la Comédie-Française . Un film suffit alors à rappeler, sans discours, sans drapeau et surtout sans grandiloquence, qu’il existe encore quelque chose dont nous pouvons être profondément fiers : un esprit français. Un esprit qui va précisément à rebours de ce que l’on entend partout en France. Il résiste aux discours convenus, persiste sous les couches de bien-pensance et continue, malgré tout, de faire entendre sa singularité.
C’est d’abord un raffinement. On y retrouve cette élégance si particulière qui consiste à ne jamais appuyer, à être intelligent sans être démonstratif, profond sans être pesant. Tout repose sur la nuance, la précision, le sens du détail. La bêtise y est intelligemment jouée, la technicité savamment moquée, les travers humains exposés sans jamais être surlignés. On est loin ici de l’ostentation, de la provocation et de cette arrogance vulgaire que l’on retrouve trop souvent aujourd’hui dans ce que l’on continue malgré tout d’appeler de l’art.
Si rien n’est lourd, c’est que tout est précis. Et cette précision produit une extraordinaire impression de naturel. Les acteurs de la Comédie-Française nous rappellent là encore une vérité que notre époque oublie volontiers par facilité : le naturel et le lâcher-prise ne sont pas l’absence de maîtrise, mais son aboutissement. Voilà qui nous change des poncifs pseudo-bouddhistes nous invitant à nous déprendre, à nous détacher, comme si le relâchement était une vertu en soi. Or le véritable lâcher-prise n’est pas un relâchement, un détachement ou un retrait mais au contraire un dépassement. Il suppose l’oubli de soi, la disparition du contrôle conscient. Et ce n’est pas l’absence de travail qui permet cet oubli, mais le travail poussé. On ne lâche véritablement prise que sur ce que l’on maîtrise.
Quelle supériorité chez ceux qui n’ont précisément plus besoin de nous convaincre de la leur !
Ensuite, l’autodérision. Nos meilleurs comédiens s’y prêtent avec cette forme suprême d’élégance qui consiste à savoir rire de soi. Car il faut une singulière intelligence pour se regarder sans complaisance, et assez d’assurance pour ne pas se sentir diminué par ce regard. À l’heure où l’on nous exhorte à « croire en soi », à affirmer sa valeur, à travailler sa confiance comme une compétence et à rechercher sans relâche sa fameuse « meilleure version », le film prend là encore le contre-pied en nous rappelant que l’autodérision est peut-être la forme la plus accomplie de la confiance en soi : celle qui peut se permettre de se fissurer en public parce qu’elle ne risque pas de s’effondrer. Quelle supériorité chez ceux qui n’ont précisément plus besoin de nous convaincre de la leur !
Il y a aussi ce rapport au réel, sans moralisation ni complaisance. Le film ne cherche ni à embellir la vie ni à lui faire la leçon. Il la regarde. Il l’observe. L’enfant n’y est pas roi. Il est aimé, bien sûr, mais il est aussi une charge, une contrainte, un merveilleux petit désorganisateur d’existences. La famille séparée n’y est ni célébrée comme l’aboutissement radieux de l’émancipation moderne, ni condamnée au nom d’un ordre ancien : elle est montrée pour ce qu’elle peut être, un invraisemblable casse-tête de gardes, d’horaires, de sacs et de calendriers partagés. La bêtise elle-même n’y est pas rebaptisée en trouble psychologique, hypersensibilité ou autre diagnostic avantageux : elle est montrée avec exactitude. Enfin des vies telles qu’elles sont, et non telles que les discours positivement niais voudraient qu’elles soient. Le réel revient dans ce film sans demander la permission à la moralisation facile ni aux bons sentiments du moment.
Enfin, il y a cet humour d’expressivité. Un humour qui ne repose ni sur le burlesque, ni sur la vulgarité, ni sur la grossièreté, mais sur l’infiniment subtil du jeu. Un regard qui dure une seconde de trop, une inflexion de voix, un silence, une moue, un déplacement suffisent. Le rire surgit de ces décalages infinitésimaux. Et c’est peut-être là le plus étonnant : cet humour si contemporain, si neuf dans son rythme et dans ses effets, est aujourd’hui porté par l’institution théâtrale la plus ancienne de France. La tradition, loin d’empêcher la modernité, lui donne ici sa finesse. Cessons donc d’opposer si facilement tradition et progrès : les deux peuvent se rejoindre pour créer, empêchant le progressisme de partir de rien, et la tradition de devenir poussiéreuse.
Alors, à ceux qui se demandent sans cesse ce qu’est l’identité française, la voilà dans cet esprit très français fait de raffinement, d’autodérision, d’exactitude, de réalisme, et d’expressivité. Car une identité nationale n’est pas seulement politique, faite de frontières, de monuments ou de grands principes. Elle est aussi un art, une manière de parler, de rire, de regarder le monde. Une identité, finalement, ne se définit peut-être pas. Elle s’incarne. Et lorsqu’elle s’incarne avec autant de finesse, on se souvient soudain que la fierté nationale tient aussi à cela : être le pays de la Comédie-Française. oJULIA DE FUNÈS











