
Les élites se contentent d’incantations, elles chantent des choses auxquelles elles ne croient plus. Parmi ces incantations naïves, on trouve les valeurs républicaines. Mais la sagesse populaire ne se reconnaît plus aujourd’hui dans ce discours. Il y a les propos de la société officielle et ce qui est vécu de manière officieuse.
Entretien Par Jean-Bosco Herbin.
Cet entretien est paru le 23 juillet dans Le Figaro, au cœur du grand vide médiatique de l’été, plus vide encore que jamais d’une véritable activité de l’intelligence un tant soit peu libre. Il y a longtemps que Michel Maffesoli décline ses thèses et ses analyses sur la fin de la modernité et le retour à des « valeurs » plus traditionnelles, selon la terminologie du Figaro. Michel Maffesoli semble en exclure la nation, le nationalisme, ce à quoi nous-mêmes pourrions souscrire, si c’est la conception de la nation jacobine, une et indivisible, bureautechnocratique et figée qui est visée. Ne peut-on aussi considérer la nation comme rempart des libertés de ses membres face au mondialisme matérialiste oppressif ? La nation historique, au contraire de l’autre, n’est-elle pas encore une source et un refuge pour ce que Michel Maffesoli appelle l’émotionnel, comme Barrès, autrefois, invoquait « les puissances du sentiment » ? Celles-ci, on en sera d’accord, ont bel et bien abandonné les « valeurs républicaines ». Bref, Michel Maffesoli suscite la réflexion hors des sentiers convenus. C’est l’un de ses évidents mérites.— JSF
ENTRETIEN – Dans son dernier ouvrage Mes tribus, le sociologue* annonce la fin de l’idéal démocratique. Pour lui, nous rompons avec l’individualisme et le progressisme pour revenir à des valeurs plus traditionnelles et « un esprit de tribu ».
*Michel Maffesoli est sociologue et professeur émérite à la Sorbonne. Dernier ouvrage paru : Mes tribus (Éditions du Cerf, mai 2026).

LE FIGARO. – Votre livre s’intitule Mes tribus . Qu’est-ce que cela veut dire ? Votre pensée n’est-elle pas communautariste ?Passer la publicité
Michel MAFFESOLI. – Je n’aime pas le terme de «communautarisme » que l’intelligentsia serine à loisir. S’il permet de désigner à juste titre certaines dérives, il est plus enrichissant de revenir à l’étymologie. Le mot grec «époque» signifie «parenthèse». Or la parenthèse moderne dans laquelle nous vivons est en train de se refermer. Dans la postmodernité qui s’annonce, l’idéal démocratique classique ne fonctionne plus. De ce dysfonctionnement naît un nouvel idéal communautaire, fondé sur la juxtaposition de ce que j’appelle les «tribus» : des groupes au sein desquels les individus se retrouvent parce qu’ils partagent un ou plusieurs points communs, sans que cela implique nécessairement un rejet des autres.
Pourquoi y a-t-il autant de clivages dans notre société alors que, selon vous, ces tribus sont censées pouvoir s’entendre et être unies ?
La grande idée de l’époque moderne s’est forgée au XIXe siècle autour de la formule « la République est une et indivisible », ce qu’Auguste Comte appelait la « reductio ad unum ». L’État-nation en était l’expression concrète. Or nous ne sommes plus dans cette République. Pourtant, l’intelligentsia refuse de voir qu’une véritable mosaïque est en train d’émerger. Nous apprenons, difficilement, une nouvelle façon de vivre ensemble.
L’enjeu est donc d’observer attentivement ces tribus qui se forment, de les comprendre plutôt que de les stigmatiser. Deux logiques s’opposent ici, comme Max Weber l’avait bien montré. La première, celle des élites intellectuelles, consiste à dire comment le monde devrait être. La seconde, qui est la mienne, est celle du réel et de l’instant présent : il faut reconnaître l’existence de ces tribus et les prendre en compte avant qu’il ne soit trop tard.
Vous parlez de l’« esprit du temps » et du « mythe du progrès » : des gens y résistent-ils ?
L’esprit du temps dont je parle est issu de l’idée hégélienne qui repose sur le principe de l’imaginaire. C’est dans ce cadre que nous allons affirmer que, tout comme il existe des changements spirituels et climatiques consensuels, il y a des changements spirituels et climatiques intellectuels. C’est ce qui est en jeu de mon point de vue. Nous traversons les grandes époques de l’Histoire de l’Humanité, entre périodes intermédiaires et crépusculaires, dans lesquelles nous pressentons ce qui est en train de s’achever, mais dans lesquelles aussi nous ne pouvons que balbutier sur ce qui est en train de naître.
Dans ces périodes qui ne durent que quelques décennies, il y a des élites qui ont le pouvoir de dire et de faire. Elles gardent fondamentalement les grandes valeurs modernes. Ceux qui ont le pouvoir de dire parlent de l’individualisme, du rationalisme et du progressisme et se cantonnent à ce triptyque moderne. Ces élites se contentent d’incantations, elles chantent des choses auxquelles elles ne croient plus. Parmi ces incantations naïves, on trouve les valeurs républicaines. Mais la sagesse populaire ne se reconnaît plus aujourd’hui dans ce discours. Il y a les propos de la société officielle et ce qui est vécu de manière officieuse. Ma prétention a donc été de décrire la gestation de cette société.
Ce n’est plus le travail universitaire dans son sens originel qui prime, mais le développement de la divulgation d’un discours officiel et convenu, ce qu’on appelle la bien-pensance.
D’autre part, j’ai théorisé dans plusieurs de mes ouvrages la « violence totalitaire ». Selon la philosophie marxisante de Hegel, le mythe du progrès en est l’une des causes principales. De cette pensée découle le progressisme, devenu aujourd’hui un véritable mantra : si l’on n’est pas progressiste, on est forcément réactionnaire. Tel est le cœur du mythe. Or ce mythe est aujourd’hui épuisé, il ne fonctionne plus. Je l’explique par un retour à la tradition porté par un enracinement dynamique. Les jeunes générations ne rêvent plus d’un «demain» radieux, mais se tournent vers la manière dont nous vivons aujourd’hui et dont nous vivions autrefois, et elles ont raison, car c’est à partir du passé que l’on éprouve et que l’on valide le présent.
Dans quelle mesure ce totalitarisme sévit-il dans le milieu universitaire dont vous avez fait partie ? Et quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette institution ?
J’ai été l’un des plus jeunes professeurs de ma génération : j’ai été nommé titulaire en 1981, à 35 ans. J’appréciais beaucoup l’ouverture d’esprit qui régnait alors. Nous n’étions pas enfermés dans une discipline unique et rigide. Pour ma part, j’abordais avec mes étudiants la philosophie, la poésie et la littérature. À mes yeux, tout exercice de pensée repose sur la conjonction de champs divers. C’est ce que j’ai toujours tenté de mettre en pratique dans mes cours.
À l’époque, un sociologue se devait d’être de gauche, mais je refusais de me conformer à cette injonction. Mes collègues, en revanche, se montraient souvent intolérants. Aujourd’hui, l’université est devenue une forteresse vide. Très rapidement, la génération qui m’a succédé a basculé dans le sectarisme. Le véritable travail universitaire a cédé la place à la diffusion d’un discours officiel et convenu, ce qu’on appelle la bien-pensance.
Vous décrivez dans votre livre une jeunesse studieuse qui vient vous rencontrer. Quelles leçons tirez-vous de ce contact avec la jeunesse ?
Les jeunes sont souvent décrits aujourd’hui comme une génération sans valeurs ni idéaux. Je ressens au contraire chez eux un vrai vitalisme. J’apprends d’eux. Ils ne se reconnaissent plus dans les valeurs modernes, et pourtant, ils vivent pleinement.
Il est d’ailleurs frappant de constater que, lorsque j’ai débuté, les étudiants en sociologie étaient presque tous de gauche. Aujourd’hui, ils ne votent plus et se tiennent à distance de la politique traditionnelle. Nous sommes face à une société en gestation. La société de demain, que j’appelle la postmodernité, doit s’affranchir du tripode moderne – individualisme, rationalisme et progressisme – pour adopter un nouveau triptyque : la tribu, l’émotionnel et la tradition. o ■

Mes tribus, Michel Maffesoli, Éditions du Cerf, 304p, mai 2026 Éditions du Cerf











