
Jean-Luc Mélenchon est-il chromophobe ?
Par Marie-Hélène Verdie.
De la « chromophobie » et autres délires en histoire de l’art et en politique.

Cet article érudit et frais maniant de subtils et apparents paradoxes est paru hier, 22 août, dans Causeur.. Comme antidote à la pensée dominante.
Marie-Hélène Verdier est agrégée de Lettres classiques et a enseigné au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Poète, écrivain et chroniqueuse, elle est l’auteur de l’essai « La guerre au français » publié au Cerf.

On sait, de source littéraire et scientifique, que les temples grecs, avec leurs statues, étaient polychromes. C’est par les couleurs que se faisait la médiation avec les dieux. Et puis le temps – intempéries et histoire – a détruit les couleurs. Des statues, nous n’avons souvent gardé que des copies romaines de plâtre blanc. D’où cette idée véhiculée par Arte, il y a cinq ans, et martelée depuis par l’air du temps, du fantasme d’une Grèce blanche alors qu’elle serait métissée comme tous les autres pays, ce dont témoignent aussi l’art ottoman ainsi que l’art chrétien du Moyen Age. C’est au XVIIe siècle, sous l’influence du classicisme, que se serait imposé cet idéal moral de nudité, de blancheur et de pureté. Avec Gobineau (1853) et sa théorie des races. Avec Mussolini et Hitler. L’idéologie nazie aurait imposé la suprématie de l’homme blanc avec son sanglot.
Du mythe de cette Grèce et de cette Europe blanche, on est passé à une idéologie, occultée puis « décomplexée », dans les mœurs, la pensée, en art et dans notre langue. Héritiers des Romains avec leur morale de plâtre blanc, nous serions des Occidentaux chromophobes, dont la « chromophobie » aurait sa source dans notre racialisme : le sentiment de la supériorité de la race blanche.
En pensant aux « métamorphoses du temps qui construit notre musée imaginaire », nous pourrions dire que, si nous avons aimé les temples dans leur nudité, c’est que nous étions sensibles à la beauté exceptionnelle de leurs proportions liées à la recherche du nombre d’or. Quant aux couleurs qui ne sont plus, quelle frustration, car il est impossible que les Grecs aient sculpté admirablement sans peindre merveilleusement. Les peintures antiques n’ont pas livré leurs secrets, pas plus que le bleu de Delft, le rouge de Soutine. De toute manière, si les Korès ioniennes étaient rousses, ce n’est pas pour autant que la France est vouée au métissage.
Même chose pour l’art roman. Si les églises romanes étaient peintes par endroits et les vitraux colorés ainsi que certaines statues, les représentations de saints noirs ne sont pas rares dans l’art chrétien : saint Maurice, par exemple, originaire d’Égypte et officier romain, est représenté avec un visage noir. Quant aux Vierges noires, elles sont nombreuses en France, représentées tenant leur enfant devant elles, comme des mères kangourou. Sans doute pour répondre à la bien-aimée du Cantique des Cantiques : « Je suis noire et pourtant belle, filles de Jérusalem… »
C’est avec la dénonciation obsédante de la colonisation que le racialisme est devenu cette idéologie qui ravage l’Europe et dresse les Français les uns contre les autres. On se souvient que la pièce d’Eschyle, Les Suppliantes, avait été interdite de représentation, à la Sorbonne, le 28 avril 2019, par le CRAN et la LDNA, au prétexte d’être « afrophobe, colonialiste et raciste » en raison des masques du théâtre antique ressemblant aux black-face. De nos jours, la tendance, dans les opéras, est d’imposer autant d’artistes noirs que de blancs. On n’a pas encore débaptisé les notes mais ça viendra ! Pas si vite, quand même, car une blanche, dans le solfège universel, « vaut deux noires ».
Il y a peu, on appelait racisme antiblanc « leucophobie », la haine irrationnelle du blanc. A présent, le « racisme antiblanc » est bel et bien reconnu en tant que tel. Une chromophobie d’un genre bien particulier. Une question se pose alors : Mélenchon, « tout blanc tout moche », qui attend de ses vœux la créolisation de notre langue pour un nouveau peuple français métissé ne serait-il pas tout simplement chromophobe ?
La chromophobie en tant que pathologie n’est pas attestée. Pour l’historien des couleurs, elle concerne surtout, au moment de la Réforme, l’opposition entre prélats catholiques et protestants. Est-ce d’une « leucophobie » (peur du blanc) que proviendrait la peur de la page blanche, appelée en psychologie positive « leucosélidophobie», et qui ne concerne pas uniquement les écrivains, qu’ils soient de peau blanche ou noire ? Sur ce sujet on peut consulter un site comme celui d’Emeline Lefèvre, anthropologue, « spécialiste des peurs et des phobies collectives », et qui s’inspire des travaux de Jung et de Mircea Eliade.
Ionesco, cité par Bock-Côté dans le JDNews du 29 juillet, écrivait dans Antidotes que l’on pouvait affirmer que « la mauvaise foi était une forme idéologique de la démence ». Si l’idéologie régnante consiste à déblanchiser l’ordre mondial, une question, en tout cas, demeure, qui mérite d’être posée : la page blanche est-elle raciste ?o■oMARIE-HELENE VERDIER

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Voilà un texte salutaire