
Par Aristide Ankou.
Sur ce film, déjà présenté dans Je Suis Français, Aristide Ankou écrit là un fort bel article qui repousse bien au-delà les limites de l’événement dont traite le film lui-même. Et qui pose des questions de fond.

L’abandon, le film qui raconte l’assassinat de Samuel Paty, est ainsi titré pour des raisons évidentes, puisque le point de vue manifeste du cinéaste est que Samuel Paty a été abandonné à la fois par les pouvoirs publics et par un certain nombre de ses collègues lors de sa confrontation avec l’islamisme, ce qui a conduit à sa décapitation le 16 octobre 2020.
Ce point de vue se comprend parfaitement et, me semble-t-il, est difficilement contestable. Il correspond tout simplement à la matérialité des faits. Mais il me paraît aussi un peu étroit.
Car ce que le film donne à voir – peut-être involontairement, je n’ai pas de certitude sur ce point – c’est un abandon bien plus large que celui d’un simple individu : c’est l’abandon de la France par ceux qui avaient la charge de la gouverner depuis, au moins, un demi-siècle.
Car le vide, voire même l’hostilité, qui se creuse autour de Samuel Paty dès lors qu’il est accusé d’avoir « stigmatisé les musulmans » ne vient pas de nulle part. Il est la conséquence directe d’un certain catéchisme « républicain » institutionnalisé depuis des décennies et dont, précisément, l’Éducation nationale a été (et est encore) le vecteur principal.
Dans l’une des dernières séquences du film, une collégienne rend hommage au professeur assassiné en disant (je parle de mémoire) : « Désormais votre nom est devenu synonyme des valeurs de la République ». Cette phrase est terriblement juste, bien plus juste que la collégienne (et peut-être le cinéaste lui-même) ne peut le soupçonner. Car cette fameuse « République » des « valeurs de la République » est en réalité un oxymore : une République sans Res Publica, une République sans chose commune, car une chose véritablement commune à la fois lie et exclut. Elle lie car elle ne saurait exister sans dévouement et loyauté, ni sans sacrifices ; elle exclut car, précisément, elle réclame dévouement et loyauté, c’est-à-dire exclusivité, et donc laisse en dehors d’elle tous ceux qui se sentent déjà liés à une autre chose commune.
Mais nous ne voulons plus être liés par rien ni exclure personne. Nous voulons que nos attachements soient purement volontaires et donc toujours révocables, conditionnels, précaires. Nous ne voulons plus exclure personne, car cela nous semble un crime contre l’égalité fondamentale de tous les êtres humains.
Une République sans chose commune
D’un point de vue politique, cela signifie que nous voulons une République sans nation, une République sans peuple, une République française sans France. Une Res Publica qui soit constituée uniquement de « valeurs », au premier rang desquelles « l’ouverture », la « tolérance », « le respect », termes à peu près équivalents qui signifient : surtout ne pas juger les opinions, le mode de vie et le caractère de mon voisin (sauf, bien sûr, ceux qui osent juger les opinions, le mode de vie et le caractère de leurs semblables, et qui, de ce fait, méritent d’être eux-mêmes stigmatisés et exclus pour leurs opinions).
Dans l’expression « valeurs de la République », le mot « valeurs » éviscère le mot « République ». De sorte que, comme le dit fort justement Pierre Manent : « lorsqu’on nous demande d’adhérer aux valeurs de la République on ne nous demande 𝑟𝑖𝑒𝑛. Ce qui fait d’ailleurs que chacun à l’envi se réclame desdites valeurs, monnaie qui, si elle n’achète rien, ne coûte rien à imprimer. On ne nous demande rien, ou on ne nous demande que des abstentions, ce dont le citoyen le plus paresseux est toujours capable. En pratique, on ne lui demande que de ne pas dire de mal de son voisin, et si possible de n’en rien penser. »
Samuel Paty est donc en effet une victime des « valeurs de la République », avant d’être une victime de l’islamisme, car dès lors qu’il a été soupçonné d’avoir pensé du mal des musulmans, un vide effrayant s’est fait autour de lui. Il n’a plus trouvé personne ayant autorité pour le défendre clairement, franchement, car il devait d’abord se laver de ce soupçon infamant, chose quasiment impossible à faire puisqu’il s’agit de prouver la pureté de ses sentiments.
La peur et la « bienveillance » obligatoire
L’aspect à mes yeux le plus insupportable du film est d’ailleurs le caractère omniprésent de cette « bienveillance » obligatoire, qui est désormais la marque de fabrique de l’Éducation nationale et, plus largement, des autorités publiques. Ce que montre le film, c’est que, dans un établissement scolaire aujourd’hui, 𝑡𝑜𝑢𝑡 𝑙𝑒 𝑚𝑜𝑛𝑑𝑒 𝑎 𝑝𝑒𝑢𝑟. Peur non pas d’être assassiné (car, avant Samuel Paty, une telle crainte aurait sans doute semblé exagérée, voire délirante, à l’immense majorité des gens), mais peur de pouvoir être accusé d’avoir manqué de bienveillance, de compréhension, d’ouverture à l’autre, etc. Particulièrement, bien sûr, dans ces établissements où se concentre la merveilleuse diversité que nous sommes sommés d’accueillir à bras ouverts et qui, pour cette raison, sont dits « sensibles ».
Peur non seulement parce que chacun comprend bien les conséquences sociales dévastatrices d’une telle accusation, mais aussi parce que chacun, ou presque, est intimement persuadé que c’est un grave péché que de manquer de « bienveillance », à peu près comme un austère dévot supporterait très mal d’être publiquement accusé d’avoir regardé une prostituée avec concupiscence.
Dans le film, tout le monde ou presque est insupportablement « bienveillant », si ce n’est en actes du moins en paroles, à commencer d’ailleurs par Samuel Paty lui-même, qui est un parfait produit de l’Éducation nationale contemporaine. Et c’est bien pourquoi il se défend si maladroitement et vit si mal les accusations portées contre lui.
L’abandon de la France et son remplacement par les « valeurs de la République » est la cause première de l’abandon de Samuel Paty, ce qui signifie que cet abandon nous concerne tous et que, tous autant que nous sommes, nous pouvons connaître le même sort que lui, au moins la destruction morale qui, pour lui, a précédé la décapitation.
Cet abandon, je l’ai dit, a d’abord été celui des pouvoirs publics, ceux qui, précisément, avaient en charge le destin de notre patrie. Mais il a aussi été le fait de beaucoup de Français eux-mêmes. Et, de ce point de vue-là, nous devrions tous faire notre examen de conscience : n’avons-nous pas participé, nous aussi, à notre petit niveau, à l’horrible abandon de Samuel Paty ? o ■o ARISTIDE ANKOU
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 19.8.2026).
Aristide Ankou












