Par Annie Laurent.

L’instauration d’un islam européen implique logiquement des choix fondamentaux de la part de tous ceux qui s’identifient à cette religion. Les populations et leurs représentants sont invités à renoncer aux orientations suivantes : aliénations et influences idéologiques ; soumission à la tutelle des pays et des cultures d’origine. Or, c’est dans des directions opposées à ces exigences que s’orientent une partie des musulmans établis en Europe.
La priorité consiste donc à s’interroger sur la dualité et les ambiguïtés des concepts et des mots concernant cette présence. Tel est l’objet de la présente Petite Feuille Verte.
ADOPTER L’ISLAM ET REJETER L’ISLAMISME ?
L’évocation de la présence des musulmans sur le continent européen suscite souvent des interrogations, voire des controverses, sur le terme choisi pour désigner leur identité et leur doctrine : faut-il parler d’islam (mot qui suggère la dimension spirituelle) ou d’islamisme (mot qui suggère l’idéologie) ?
À partir des enseignements, des récits et des ordres contenus dans les deux principaux textes sacrés de l’islam, le Coran et la Sunna (Tradition), auxquels s’ajoute la Sîra (biographie de Mahomet), les théoriciens musulmans classiques ont défini leur doctrine comme étant inséparablement « religion, société et État », ce qui exclut toute laïcité. Dès ses débuts, l’islam s’est présenté comme une religion de controverse doctrinale, également porteuse d’un projet social et politique, légitimant le recours à la violence (djhad) ainsi que diverses formes d’inégalité au sein de l’Oumma (la Communauté des croyants) comme envers les non-musulmans.
L’idéologie se confond donc avec la religion comme l’exprimait l’usage exclusif du mot « islamisme » en vigueur partout jusqu’à l’apparition du terme « islam » introduit au début du XXème siècle par les Occidentaux soucieux de distinguer entre deux conceptions. Depuis lors, « islam » sous-entend des orientations pacifiques, censées désigner l’authenticité de cette religion, alors qu’« islamisme » est réservé à sa version idéologique.
Ces thèses alimentent les idées selon lesquelles l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam authentique ou encore qu’entre islam et islamisme, il y aurait une différence de degré et non de nature. Or, telle n’est pas la perception des programmes suivis par des régimes et mouvements contemporains œuvrant à la réalisation de l’idéal coranique dans sa totalité sans se qualifier d’islamistes. En voici trois exemples :
➢ La République islamique d’Iran, instaurée par l’ayatollah Khomeyni lors de sa révolution de 1979 ;
➢ La Résistance islamique du Hezbollah (Parti de Dieu), fondé au Liban en 1982 ;
➢ L’État islamique (Daech), califat autoproclamé en Irak et en Syrie en 2014.
Il reste que l’islamisme c’est l’islam pleinement accompli, dans toute sa logique et sa rigueur, a laissé entendre le Père Henri Boulad, jésuite égyptien : « L’islamisme est présent dans l’islam comme le poussin dans l’œuf, comme le fruit dans la fleur, comme l’arbre dans la graine » (Conférence donnée à Taanayel, Liban, le 10 avril 1996). ■
Dans un essai consacré à ce sujet, Hamid Zanaz, professeur et journaliste issu d’une famille musulmane d’Algérie, montre dans l’un de ses livres qu’islamisme et islam visent en réalité le même but : « imposer charia (loi islamique) partout dans le monde, l’un ouvertement, l’autre masqué ». « L’islamisme n’est que l’islam poussé à son terme », précise-t-il (L’islamisme, vrai visage de l’islam, Les Éditions de Paris, 2012, p. 14).
Cependant, les textes sacrés de l’islam n’opposent pas deux concepts qui seraient étrangers l’un à l’autre, c’est la conception idéologique et la pratique qui les distinguent. Tout est donc affaire d’interprétation et toutes les interprétations sont possibles, ce qui rend le problème complexe, voire inextricable.
Il s’agit là d’une réalité objective. Mais celle-ci ne s’est pas toujours traduite par des équivalences linguistiques comme le montrent les précisions récentes publiées par deux savants français concernant les choix de vocabulaires et leurs significations.

Razika ADNANI
Sortir de l’islamisme, éd. Erick Bonnier, 2024.
La philosophe et islamologue examine cette question, objet de la première partie de son livre : Les origines de l’islamisme (p. 25 à 57).
« Il n’y a pas, dans l’histoire de l’islam et de la pensée musulmane, un islam et un islamisme, mais seulement un islam. Le terme islamisme lui-même n’était pas connu dans la langue arabe […]. Il apparaît pour la première fois dans les écrits de Voltaire. Même si ce dernier, dans son Fanatisme ou Mahomet le Prophète (1741), en rapportant ‘La religion de Dieu est l’islam’ (verset 19 de la sourate 3 – La Famille d’Imrân), emploie le terme islam en se référant à la nouvelle traduction anglaise de George Sale du Coran publiée en 1734. Voltaire a donc volontairement utilisé le terme ‘islamisme’ comme équivalent du mot arabe ‘islam’ » (p. 27-28).
« Au début du XXème siècle, le terme islamisme a cédé la place au terme arabe islam qui s’est imposé pour désigner la religion musulmane. Il a assurément été considéré comme plus légitime car c’est ainsi qu’il apparaît dans le Coran. Ce changement lexicographique révèle un désir de remplacer des termes français par des termes arabes quand il faut évoquer l’islam qui révèle à son tour une fascination pour la langue arabe. Aujourd’hui, on préfère par exemple le terme arabe hidjab au terme ‘voile’. Il faut donc attendre le début des années 1980 pour que le terme ‘islamisme’ soit remis en usage, mais cette fois-ci pour lui donner un autre sens. Il ne désigne plus l’islam tout court mais l’islam politique. Le lexicographe Édouard Trouillez, qui travaille aux dictionnaires Le Robert, explique que c’est en 1993 qu’a été ajouté le deuxième sens au terme islamisme, c’est-à-dire celui qui désigne les mouvements politiques et religieux prônant l’expansion de l’islam politique » (id., p. 28).
De tout ceci, il résulte que la très grande majorité des musulmans n’ont pas l’habitude de concevoir leur religion sans sa dimension politique, explique l’auteur en rappelant que « l’imbrication du politique et du spirituel en islam n’est pas un événement nouveau apparu à l’ère contemporaine », puisque « ses origines sont lointaines, elles remontent à 622 ». Il s’agit de l’année au cours de laquelle Mahomet, quittant sa ville natale de La Mecque, s’est installé à Médine où, en plus de son rôle de prophète, il s’est imposé à la fois comme dirigeant politico-militaire et législateur, fonctions qui ont été reprises par les premiers califes (op. cit., p. 31-33). (À suivre)
Annie Laurent – La Petite Feuille Verte
Déléguée générale de CLARIFIER
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LA PETITE FEUILLE VERTE N°110, AVRIL 2026












