

Cet entretien est paru dans l’édition papier du Figaro de ce matin. Nous ne le commenterons pas. Il comporte des passages saisissants qui prennent un relief particulier après les voyages de Léon XIV à Monaco et en Espagne, mais surtout à la veille de sa visite en France. Un démenti pour les négateurs obstinés de la réalité de la communauté de civilisation européenne. Au premier rang desquels, d’ailleurs, l’U.E., son idéologie, sa bureaucratie. Mais aussi certains, à la fois politiquement papistes et, en même temps, négateurs inconséquents de cette réalité où la France et l’Église ont joué un rôle de tout premier plan. oJSF
ENTRETIEN À la veille de la venue du pape en France, le cardinal* analyse la place du catholicisme dans notre pays. Il évoque aussi son nouveau livre, « Carnets corses », dont le troisième volume vient de paraître et dans lequel il défend une pratique « populaire » de la chrétienté.
* François Bustillo est cardinal et évêque d’Ajaccio.

LE FIGARO. – Comment interprétez-vous l’engouement suscité par la visite du pape – 600 000 inscrits pour la messe – dans un pays qui se dit sécularisé ?
CARDINAL FRANÇOIS BUSTILLO. – Je crois que la France navigue entre l’absence de Dieu et la soif de Dieu. Depuis 1968, on a proclamé : « Ni Dieu ni maître, chacun fait ce qu’il veut. » Soit. Mais il est légitime de se demander si le monde s’en porte mieux depuis. Nous avons relégué Dieu à la périphérie, et nous n’en sommes pourtant pas sortis meilleurs : il suffit de regarder la violence, l’instabilité et la peur qui traversent notre société.
Le pape vient donc dans un contexte géopolitique inquiétant et une politique nationale peu rassurante. Il y a en France la soif d’une parole différente, rassurante, libre, venue d’ailleurs – de Rome, et non de la politique française. Celle du pape a une autorité particulière parce qu’elle est universelle, comme la foi elle-même. Que tant de jeunes s’inscrivent pour les messes et les veillées signifie que nous sommes en déficit d’espérance. En somme, le pape n’est pas un magicien, mais il vient apporter une parole d’encouragement à un peuple qui en a besoin, à l’heure où on ne cesse de lui dresser la liste de ce qui ne va pas.
La France est à la fois la fille aînée de l’Église et un pays laïc, dont Paris est le siège du pouvoir. Pourquoi le pape a-t-il choisi de s’y rendre, quand son prédécesseur avait toujours évité la capitale, lui préférant Marseille, Strasbourg ou la Corse ?
« Le pape se dit que l’Europe, la vieille Europe, n’est pas morte ».
L’État est laïc, mais la société est sécularisée. La nuance compte. Or ce pays connaît depuis peu, comme ses voisins italien et espagnol, une multiplication des demandes de baptême d’adultes. Le pape n’y est pas indifférent. Beaucoup partent en Inde, au Tibet ou en Amazonie chercher un moment de spiritualité ; d’autres, au contraire, redécouvrent leurs racines dans l’Église. Le pape se dit que l’Europe, la vieille Europe, n’est pas morte : il est allé en Espagne, à Monaco, et vient en France. Jean-Paul II a réveillé l’Est ; Léon XIV pourrait réveiller l’Ouest. Il y a là aussi une belle complémentarité avec François, qui avait davantage visé les périphéries. Léon, lui, se tourne aussi vers des pays de vieille tradition catholique, dont le patrimoine culturel et spirituel mérite d’être ravivé, sans arrogance ni complexe.
Dans votre livre, vous insistez sur la « religion populaire ». Qu’entendez-vous par là, et comment l’Église peut-elle renouer avec cette conception ?

Chez moi, en Corse, je vois ce côté populaire, ce côté simple, c’est-à-dire un peuple qui se met en mouvement, dans les processions, les célébrations, les confréries. Il est important que cette dimension coexiste, dans l’Église, avec un versant plus intellectuel ou mystique. Mais faire une procession ne demande pas d’avoir lu la Somme de saint Thomas. On y marche d’un point A à un point B, on porte une statue, on chante – rien de compliqué. Ce côté populaire met en valeur la dimension physique, corporelle, alors qu’en Occident nous avons souvent été très intellectuels, à juger une homélie plutôt qu’à vivre un geste, à rester dans la théologie. Le côté populaire, lui, fait marcher, toucher, allumer une bougie, chanter : c’est la participation du corps à la foi.
Cette religiosité populaire, on la retrouve un peu partout – en Bretagne, au Pays basque, en Provence. La Corse, par sa situation géographique, a peut-être mieux conservé ce réflexe de protéger ses traditions, sa culture, sa langue, sa religion, pour ne pas se diluer. Pour un jeune Français moyen, la pratique religieuse peut même apparaître comme une découverte culturelle fascinante, exotique : un mariage à l’église, un enterrement, un baptême… Autant de traditions et de codes qui leur semblent étrangers. Cela pourrait constituer une opportunité à saisir pour nous. C’est en tout cas une chose à méditer. Reste que le lien avec le catholicisme s’est beaucoup détérioré d’une génération à l’autre. Un membre de ma paroisse me disait par exemple que son seul lien avec la foi, avant de se tourner vers Dieu lui-même, était sa grand-mère, pieuse, qui priait un chapelet à la main.
La loi sur l’euthanasie vient d’être adoptée en France. Le pape va-t-il faire passer un message à ce sujet ? Et vous-même, qu’en pensez-vous ?
Le pape vient d’abord au nom de la vie, c’est le sens du slogan de sa venue. Mais il ne vient pas faire la morale. Il dira, avec clarté, sa vision de la vie, dans un pays de liberté, à une époque où l’on nous annonce beaucoup de morts. Notre pays, et l’Occident en général, est assez thanatophile : mort de la planète, mort d’un système politique, mort d’un système économique, mort de l’Église etc. À la fin, c’est déprimant. D’ailleurs, qui encore annonce la vie ?
Cela rejoint une autre inquiétude, à l’échelle française, européenne, presque mondiale, à savoir l’hiver démographique. Pourquoi cet hiver, et pas un printemps ? À la racine, il y a beaucoup de peurs – de l’avenir, de manquer d’argent, de se perdre. Le moteur en Occident est, tragiquement, la peur ; et avec la peur comme moteur, on ne peut pas avancer. Si nous fermons des maternités, nous multiplions les Ehpad, nous votons une loi sur l’euthanasie, alors où est l’avenir d’un tel peuple ? Croire en la vie est une urgence pour le pays.
Quel regard portez-vous sur ce nouveau pape, et quelles inflexions observez-vous par rapport à son prédécesseur ?

Sa manière de parler et d’agir est plus discrète que celle de François, très tactile, très en mouvement, très latin. Léon a une personnalité plus discrète, mais tout aussi déterminée. On l’a notamment vu en Afrique, en Espagne, parler avec beaucoup de liberté. Le propre de l’humain, disait Platon, c’est le verbe ; sans quoi on retombe dans la force bestiale. Le pape a le devoir de parler, et c’est par la parole qu’il véhiculera l’espérance, les valeurs, le rappel de l’identité chrétienne. Nous devons aussi, collectivement, plonger dans un domaine mal connu : l’Évangile. Dans le Discours sur la montagne, Jésus ne propose pas un idéal politique, mais un idéal d’humanité : « Aimez-vous les uns les autres, aimez vos ennemis, pardonnez » – pas des mots de poésie, mais le projet d’une vie commune, capable, je le crois, de donner une structure à une société devenue liquide.
Le pape a consacré une encyclique à la question de l’intelligence artificielle. Ce sujet vous inquiète-t-il ? Comment l’Église se situe-t-elle face au progrès ?
On a souvent dit que l’Église avait peur du progrès, qu’elle freinait dès qu’il survenait. Cela n’est pas sans fondement, lorsque l’on pense aux révolutions portées par Copernic ou Darwin. Avec l’IA, nous vivons une nouvelle révolution, à la fois fascinante et inquiétante. La question n’est pas d’en avoir peur, mais de l’accompagner, et l’Église peut le faire. Il faut veiller à ne pas nous robotiser, car l’être humain est fait pour connaître une évolution organique, non mécanique. Face au progrès technique, l’humain ne doit jamais être sacrifié ni subordonné aux machines, pour qu’il puisse y avoir une intelligence non pas artificielle, mais naturelle. Comme l’écrit le pape dans son encyclique : il faut bâtir la civilisation de l’amour. Les machines répètent des gestes, elles sont programmées ; mais la civilisation de l’amour, seul l’humain peut la bâtir.o ■o
Propos recueillis par ALEXANDRE DEVECCHIO ET ENGUERRAND BEDEZ











