
Par Didier Lemaire.
Cette tribune est parue dans Le Figaro le 4 novembre. Elle se suffit à elle-même. Inutile d’y ajouter un commentaire. Elle pointe cette tentation grandissante de censure, de restriction des libertés de pensée et d’expression légitimes qui s’empare des sphères établies du Système face à l’obsédante perspective d’être chassées du Pouvoir. C’est aussi leur plantureux gagne-pain. Faudrait-il, par surcroît, les comprendre ? Quand même pas ! — JSF
TRIBUNE – Après l’attentat raciste à Trappes, le maire de la ville, Ali Rabeh, a notamment proposé de modifier la loi de 1881. Le professeur de philosophie*, qui a exercé à Trappes, dénonce une posture qui vise selon lui à bâillonner ceux qui dénoncent l’emprise islamiste au sein de notre société.
Didier Lemaire est professeur de philosophie. Pendant vingt ans, il a enseigné au lycée de la Plaine-de-Neauphle, à Trappes. Menacé pour avoir alerté sur la montée de l’islamisme, il a dû mettre en suspens sa carrière d’enseignant en février 2021.

La tragique tuerie raciste de Trappes, qui a fait un mort et cinq blessés, a légitimement mis sur le devant de la scène le maire de Trappes, Ali Rabeh. Ses déclarations dépassent la seule dénonciation de l’attentat de Trappes : elles mettent directement en cause la liberté de la presse et la liberté d’expression dans le débat politique.
L’édile a d’abord accusé une partie de la presse de porter une responsabilité dans cette tuerie en donnant la parole à certaines personnalités politiques. Puis, il a mis en cause des responsables politiques de la droite et du centre comme Valérie Pécresse, Sébastien Lecornu, Aurore Bergé ou François Bayrou, en leur reprochant de banaliser des discours stigmatisants. Le 30 octobre, il a demandé aux députés de voter une loi pour interdire la diffusion de la « théorie du grand remplacement ».
Une complicité de fait établie entre le tueur et ceux qui dénoncent l’emprise islamiste
N’en déplaise à ce maire, le délit d’opinion n’existe pas en droit français. La liberté d’expression est garantie par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, l’article 10 de la convention européenne des droits de l’homme et la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. La jurisprudence protège également les opinions politiques critiques, qu’elles soient provocatrices, extravagantes ou minoritaires. La loi sanctionne certains abus de la liberté d’expression mais elle ne permet pas de criminaliser une opinion en tant que telle. La restriction du pluralisme et la politisation de la censure que réclame M. Rabeh constituent, à cet égard, un danger indéniable pour le débat démocratique.
Mais il y a plus grave encore. En affirmant que « les auteurs des mots assassins lui ont désigné la cible », il établit une complicité de fait entre le tueur et ceux qui dénoncent l’emprise islamiste, que ce soit dans cette ville ou, plus largement, en France. On peut dès lors se demander si, en désignant ainsi des responsables à la vindicte publique et à ses compagnons de route islamistes, il ne contribue pas lui-même à attiser la haine contre ceux qui contestent ses positions.
Ce maire semble avoir la fâcheuse habitude de substituer au débat démocratique des accusations qui transforment ses contradicteurs en ennemis.
Car qui sont les véritables responsables, selon lui ? Le déséquilibré raciste ou les auteurs de ces prétendus « mots assassins » ? Parmi eux figurent les journalistes Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, qui ont montré dans leur enquête La Communauté comment cette paisible ville ouvrière s’était retrouvée sous l’influence des islamistes. Faut-il également mettre en cause le chercheur du CNRS Hugo Micheron, qui a documenté l’implantation, au cours des années 1990 et 2000, de réseaux islamistes algériens issus de la mouvance du GIA qui ont contribué à faire de Trappes l’un des principaux foyers européens de départs vers la Syrie et l’Irak ? Ou encore le sociologue Bernard Rougier, qui a analysé la manière dont les « entrepreneurs de colère » exploitent les sentiments d’humiliation, les expériences réelles ou ressenties d’injustice, la dénonciation du racisme et de l’héritage colonial, ainsi que le sentiment d’abandon par les institutions, pour construire une identité en opposition à une société présentée comme hostile et conquérir des territoires au sein de notre République ?
Des conséquences dramatiques pour la paix civile
Ce maire semble avoir la fâcheuse habitude de substituer au débat démocratique des accusations qui transforment ses contradicteurs en ennemis. Il n’a pas hésité, alors que j’enseignais sous escorte policière après avoir alerté contre l’emprise islamiste dans L’Obs, à colporter dans la ville des affirmations haineuses à mon encontre, puis à courir les plateaux de télévision avec son avocat pour me faire passer pour un affabulateur – bien aidé par une partie de la presse de gauche, dans un contexte d’abandon du gouvernement. Il n’a pas non plus hésité, après mon exfiltration du lycée, à enfreindre la loi en distribuant un tract dans l’enceinte de l’établissement où j’enseignais depuis vingt ans pour m’accuser de tenir contre les élèves des propos violents, stigmatisants et nuisibles à leur avenir. Il a continué de s’acharner contre moi en m’assignant en justice pour diffamation. Il a perdu ses deux procès contre moi et contre Nadjet Cherigui, alors journaliste au Point.
Le voir aujourd’hui détourner l’hommage aux victimes serait simplement écœurant s’il ne cherchait à profiter de cette tuerie que pour se propulser sur le devant de la scène politique. Mais ses déclarations, qui s’en prennent à la liberté de la presse et aux principes élémentaires du débat démocratique, alimentent un climat de suspicion et de haine qui pourrait avoir des conséquences dramatiques pour la paix civile.o ■o DIDIER LEMAIRE












