
Du 7 au 16 octobre, dans le cadre de la réédition des Amants de Venise de Charles Maurras par Belle-de-Mai Éditions, vous avez eu l’occasion de lire un texte signé Émile Faguet, et intitulé « Les Amants de Venise ». Pour conclure ce dossier est maintenant proposée la présentation qu’avait faite en 1898 (avant, donc, la publication du livre qui date de 1902) Charles Maurras d’Émile Faguet, lequel était de vingt ans son aîné.
Émile Faguet (1847-1916) est un critique littéraire et essayiste français de premier plan. Professeur de poésie française à la Sorbonne et membre de l’Académie française (élu en 1900), il s’est imposé comme une figure incontournable de la vie intellectuelle de la Troisième République.
Auteur prolifique, il a marqué son époque par ses analyses rigoureuses des classiques français, ses ouvrages sur les idées politiques et morales, ainsi que par ses chroniques journalistiques. Esprit rationaliste et sceptique, il a profondément influencé la critique littéraire de son temps. On lui doit notamment l’essai Le Culte de l’incompétence (1910), qui connut un grand succès : il y pointe du doigt les travers de la démocratie représentative et de l’égalitarisme ; à ses yeux le suffrage universel est mauvais dans la mesure où il tend à écarter les véritables talents au profit de la médiocrité, de ce qui ne revêt que l’apparence de la compétence.

M. Émile Faguet est certainement l’un des critiques contemporains qui méritent le plus d’attention et de respect. « C’est drôle ! » s’écriait (si j’en crois un rapport dont je n’ai pas lieu de me défier) notre oncle Sarcey, en sortant d’une conférence de M. Émile Faguet, « c’est drôle, comme je me sens l’esprit éveillé ! Lorsque je sors de Brunetière, c’est le sommeil. Ici les idées de chronique et les idées de conférences arrivent en foule. » Rien de mieux observé. Qu’il écrive ou qu’il parle, M. Faguet est un homme fertile en idées d’articles et en idées de conférences, en idées qui agitent, pressent et accélèrent notre réflexion. Cela, c’est son talent. Il le montre partout. Voyons où il le montre le plus heureusement.
Est-ce dans l’étude des poètes ? Je ne le crois pas. Ceux qui l’ont cru quelques années ou qui ont vécu sans remarquer qu’il n’en faut rien croire ont été, je pense, éclairés et édifiés par le feuilleton de M. Faguet au lendemain de Cyrano de Bergerac. Nous nous doutions depuis longtemps, depuis son « Gautier », depuis son « Hugo », depuis son « Lamartine » et depuis même son « Racine », du malheur de M. Faguet sur ces sujets particuliers. Il sent pour les poètes un amour infortuné et extravagant. A la place de la poésie qu’il poursuit, notre malheureux chevalier n’embrasse qu’un mauvais fantôme.
Mais il est bien chez lui quand il va chez les prosateurs. La critique française, depuis Sainte-Beuve et Nisard, a fourni peu de pages plus fermes, plus solides, plus clairement et commodément didactiques que les études de M. Émile Faguet dans son XVIIIᵉ siècle et aussi dans le premier tome de ses Politiques et moralistes du XIXᵉ siècle. Le second tome, que voici, me rappelle de très grands plaisirs ; mais il m’oblige aussi à me ressouvenir de distinctions très nécessaires. Là encore, pour reprendre un vieux calembour, il y a Faguet et Faguet.
Essayons de le rajeunir en l’écrivant, dans le système des mathématiciens, FAGUET et Faguet ou, mieux encore F et f. Grand F, le Faguet sérieux, est un modèle de soin, de labeur, de scrupule et aussi de mémoire et d’ordre. Les résumés qu’il fait des idées d’un auteur, fût-il brumeux et surhumain dans le type d’Edgar Quinet, ou complexe et profond comme Auguste Comte, étonnent par l’exactitude et la fidélité, par ce que cette fidélité suppose et nécessite d’esprit personnel, d’énergie morale, de vertu. Car petit f est là, l’ambitieux petit f qui réclame et veut faire valoir je ne sais quels droits à la vie. — Veux-tu bien te taire, marmot, et suivre, et marcher droit, répond grand F, enflant le ton. Et petit f se tient coi ou, s’il grouille, c’est pour souffler à son grand frère une comparaison fine, spirituelle, heureuse, une analogie décisive, un bon mot quelquefois, mais qui fait une vraie lueur. Petit f, ainsi, rend service. Réduit aux règles du devoir, c’est un gnome précieux.
Les neuf dixièmes de l’étude sur Auguste Comte ont été composés de cette manière ; c’est sans doute pourquoi cette analyse, ce résumé du Cours de philosophie positive serait digne de figurer en avant-propos de l’édition définitive de Comte. Cela fourmille de mots à vives et claires facettes, qui sont dignes du maître et qui souvent appartiennent, par un miracle d’intelligence et d’imitation naturelle, au commentateur. « … Ainsi l’homme faisait l’univers à son image, projetait son portrait dans l’infini. L’univers était un agrandissement de lui-même. Quand il s’appelait lui-même microcosme, ce qu’il voulait dire, c’était que l’univers était un géant. » Plus loin : « La liberté n’est donc qu’un état négatif, nécessaire quelquefois pour arriver à un état positif où elle cesse et doit cesser. Elle est essentiellement un expédient provisoire. La proclamer comme principe permanent est un non-sens. C’est déclarer qu’on a pour maison l’intention de chercher librement les moyens d’en bâtir une. » Vignette, si l’on veut, mais vignette de premier ordre, vignette sans prix aux yeux du philosophe, illustration exacte et piquante de la pensée. Je signale, dans le même ordre, le résumé des idées de Comte sur l’égalité, page 346 du second volume de Politiques et moralistes. Cette page est trop longue pour être transcrite ; il faut au moins publier qu’elle est admirable.
Comment ça peut-il se gâter ? Il n’est qu’une réponse. Grand F, à force d’étudier un même sujet, commence à sentir la fatigue. Il passe la plume à petit f, qui saute de joie. Dans les premiers moments, la surveillance de grand F gêne le camarade ; mais elle se relâche, parfois même cède au sommeil. Petit f n’en fait qu’à sa tête. C’est le sabbat.
Au juste, qui est petit f ? en un mot, vous le connaîtrez. Il veut briller. Mais il le veut de toute l’énergie de son petit cœur, comme Schopenhauer croyait que veut pousser la plante et que veut s’envoler le gaz. Petit f ne tient absolument qu’à corusquer. Notre éblouissement, c’est sa fin première et dernière. D’où quantité de pétarades et de fulgurations qui ne s’exercent à peu près que sur les mots ; car les choses, ou les idées réelles, prêtent moins à cet exercice. Comme petit f entre toujours en scène vers la fin de l’article, ou quand, le livre fait, il ne s’agit plus que d’établir la préface, bref au moment où vont être tirées les conclusions les plus générales, ces conclusions, pour l’ordinaire, se trouvent au moins affaiblies par le cruel esprit de mots qui s’y fait.
sentir. Les mots se choquent, rebondissent. Mais qu’est devenue cette grande intelligence qui nous admirions tout à l’heure ? Où est le résumeur scrupuleux et impartial ? l’interprète, le traducteur incapable de déformation et de supercherie ? On n’a plus qu’un danseur, presque un escamoteur. Disons, si vous voulez, un spirituel professeur.
Un exemple ? M. Faguet, après avoir résumé fort exactement (car grand F avait la parole) les idées de Comte sur la moralité de la société, imagine d’établir entre la morale et la nature je ne sais quelle contradiction qui brouille tout. Il écrit :
La société est moins immorale que la nature, mais elle n’est pas d’une moralité très haute. Ce n’est pas à considérer les hommes qu’on apprend à être d’une très pure vertu. N’a-t-on pas remarqué que la vie de société affine l’esprit et corrompt le cœur ? Sans aller jusqu’aux paradoxes de Rousseau,… n’est-il pas vrai que les hommes sont faits pour vivre en société à condition de n’y pas trop vivre ? La sociabilité inspire des sentiments fort moraux, à la condition presque de se soustraire à elle…, etc.
Le mot « société » est ici prononcé trois fois. À chaque fois son sens, qui était très général et purement philosophique dans le corps de l’article, devient plus particulier, plus restreint ; à la troisième, société est devenu presque synonyme de société mondaine dans le sens où purent l’employer soit La Bruyère, soit Rousseau, un type de société qui peut être immoral, mais que la nature et la société ont d’ailleurs un égal intérêt à détruire. Or qui ne voit qu’il ne s’agissait point de cette société spéciale, mais des traits généraux de l’institution sociale ? Auguste Comte entend par ce mot la vie sociale dans le sens le plus vaste, non un certain usage particulièrement frivole de la vie de société. Il désigne la famille aussi bien que l’État. Et chacun voit très bien que la vie de famille, par exemple, forme de la société, n’affine pas l’esprit plus qu’elle ne corrompt le cœur ; ce genre de société est aussi moral que possible, en même temps qu’il est conforme à la nature ; on ne voit pas en quoi il serait immoral de trop vivre de cette vie… Substituez comme il est légitime, dans le passage de M. Faguet, le mot famille au mot société, vous verrez comme tout y est faux… Évidemment, le petit f a joué sur les mots.

Ailleurs il en invente et il en supprime. Il invente qu’Auguste Comte dans l’ensemble de son système a cru « que l’intelligence, et l’intelligence seule, doit être reine du monde », et cela revient nettement à supprimer tout ce qu’Auguste Comte a enseigné de la prééminence du sentiment dans la vie humaine. « L’amour pour principe, l’ordre pour base, le progrès pour but. » Surtout parce qu’il fut « une intelligence souveraine », Comte ne pouvait pas ne pas apercevoir la primauté du sentiment ; de même, et justement parce qu’il fut un grand rationaliste, Comte ne pouvait pas ne pas sentir la nécessité et l’importance de la tradition. Aussitôt qu’elles deviennent nos maîtresses, les facultés qui sont des forces aveugles prennent pour elles la couronne sans partage ; mais le plaisir de l’intelligence et de la raison, ce n’est pas de régner, ce n’est pas de pouvoir, mais simplement de voir ce qui règne ou qui doit régner et d’assigner à chaque activité la place qui lui est la plus convenable. S’il est facile à la raison de donner le sceptre au plus digne, il lui est superflu et comme impossible de se l’arroger indûment. Cet étourdi de petit f a empêché grand F de saisir une aussi limpide vérité.
Tout ce qui est très général, grand F l’abandonne à l’espiègle maudit. Il en résulte des tirades amusantes pour le regard, divertissantes pour l’oreille, mais qui ne disent rien ou très peu de chose à l’esprit. Voyez la musique que tire petit f, dans son avant-propos, des mots de tendance, centralisation, décentralisation, matériel, intellectuel et de quelques autres vocables tout pareils, heurtés les uns contre les autres.
Autrefois, il y avait centralisation intellectuelle et décentralisation matérielle. Aujourd’hui, la tendance est à une décentralisation et dispersion spirituelle en même temps qu’à une centralisation matérielle1 comme jamais on n’en a vu une. Le travail, la production, l’industrie se « nationalisent » (au sens où l’entendait Henry George) tout en même temps que la pensée devient chose absolument individuelle et personnelle strictement. L’État était autrefois personne morale, personne intellectuelle et personne religieuse ; et l’individu fabriquait, travaillait, vendait, échangeait… Aujourd’hui chacun pense pour soi, mais l’État tend à devenir producteur pour tous…
Ce qui est dans le passé, c’est un socialisme intellectuel ; ce qui est peut-être dans l’avenir, c’est un socialisme industriel. Ce qui est dans le passé, c’est l’État possédant les âmes ; ce qui est peut-être dans l’avenir, c’est l’État possédant la terre. Ce qui est dans le passé, c’est la liberté individuelle du corps et la soumission individuelle de l’âme ; ce qui est peut-être dans l’avenir, c’est la liberté individuelle de l’âme et la soumission, le servage individuel du corps.
Des mots ! des mots ! des mots ! verbalités bien balancées et spécieuses, mais pauvres de correspondance avec l’ordre réel ! Il serait aisé de montrer que l’homonymie et l’antonymie sont les seules ouvrières de ce grand développement, qui a l’art de tout dire et qui ne dit rien en effet. Le reste de l’avant-propos est sur ce ton. Le livre vaut infiniment mieux. Grand F domine dans ces études sur Fourier, Saint-Simon, Lamennais, Ballanche, Quinet, Cousin et Comte. Je défie un esprit curieux d’y entrer sans plaisir, comme de s’en détacher sans regret.
Charles Maurras
Revue encyclopédique, Décembre 1898.
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1 Ces mots de « centralisation » et de « décentralisation » ne portent point bonheur à M. Émile Faguet. Le 1er mai dernier, dans un article extraordinairement spirituel de la Revue du Palais, il s’est proposé de venger les témérités des Décentralisateurs et des Fédéralistes. Les décentralisateurs, ceux du moins dont s’occupait, en quarante pages, M. Faguet, c’était moi ; et les fédéralistes, c’était encore moi. Il s’attachait principalement à deux points : réfuter, quant à l’essentiel, les thèses soutenues dans la brochure L’Idée de la Décentralisation (Libr. de la Revue Encyclopédique, février 1898) ; et montrer aussi que l’auteur de cet opuscule (moi toujours) était fort étranger à la question qu’il y traitait.
Nulle part, il convient de le redire, l’esprit de M. Faguet n’a fait jaillir de l’obscurité de plus brillantes étincelles ; il n’a jamais montré non plus une si vive décision, une précision si claire, une autorité si pressante dans le langage.
Quel admirable debater ! a dit quelqu’un d’émerveillé. Admirable, en effet. Dès ses premiers mots, il nous fournissait (avec quelle verve !) une définition du régime fédératif qui ne s’appliquait ni à l’empire d’Allemagne, ni à la monarchie austro-hongroise, ni à la République helvétique, ni aux États-Unis d’Amérique ; à cela près, son point de départ était juste.
Cette lucidité brouillonne se retrouve dans le corps de l’article. M. Faguet me remontre en dix feuillets que j’ai méconnu et même ignoré qu’il existe une différence capitale entre les grandes et les petites communes. Distinction indiquée à la ligne 36 de la page 22 de ma brochure, en ces termes : « Encore faut-il distinguer entre les communes urbaines et les communes rurales. Ces réalités différentes doivent être traitées selon des régimes distincts. » Cela est un peu court. Mais a + b = c, c’est bref aussi et cela signifie pourtant toutes les formes concevables de l’addition à deux termes. M. Faguet se plaint de n’avoir pas compris l’une de mes formules. On vient de voir qu’il y en a auxquelles il n’a point pris garde.
Ailleurs, il m’objecte la secrète contradiction que je commets en me montrant tout à la fois autoritaire et fédéraliste : l’opuscule à peu près entier est conçu effectivement en vue de montrer (démontrer était inutile) que c’est une contradiction imaginaire et qu’il y a au monde d’autres fédéralismes que le libéral et le proudhonien. (V. surtout les pages 18 et 19.) Encore une fois, ce n’est point à la liberté individuelle que tend la décentralisation, mais à l’autonomie du groupe, et du groupe local, considéré en ce qu’il a de plus permanent…
M. Faguet m’a d’ailleurs lu attentivement. Je connais, grâce à lui, que, page 17, à la ligne 3 de la note 2, il y a un s de trop aux mots siècles et nations. En retour, je signalerai à M. Faguet que le mot de « décentralisation » reçoit dans son article deux sens distincts, qui, suivant les besoins différents du discours, alternent en silence : il signifie tantôt liberté individuelle, affranchissement de l’individu par rapport à l’État et tantôt autonomie des villes et des provinces : au premier sens, le christianisme et la loi Falloux me sont donnés pour œuvres décentralisatrices et au second sens, on me prouve par le chemin de fer et par le télégraphe que la cause de la décentralisation est d’avance vaincue. Ce double jeu d’un même mot, excellent sans doute dans une leçon de Faculté et d’un usage incomparable à la tribune d’une Chambre, impressionne fâcheusement le lecteur réfléchi. Ne croyez pas que ce lecteur crie au sophiste ; il crie seulement au rhéteur.
Ce qui a frappé dans ces thèses de M. Faguet, c’est, malgré les longues considérations financières, malgré le ton familier et les prétentions à l’esprit pratique qui s’y affichent, combien elles sont éloignées des données réelles de la décentralisation. L’arrondissement, par exemple, y est considéré comme un cercle abstrait, dessiné moyennant un certain écart du compas et pouvant être parcouru en un temps donné : si donc les temps sont abrégés et que les distances soient ainsi devenues plus courtes, cette circonscription doit elle-même se « contracter », se rétrécir, en sorte que le département d’aujourd’hui corresponde à l’arrondissement d’autrefois, partant le doive remplacer. Il y a un malheur : l’arrondissement se trouve être dessiné par la nature ; il a son unité et sa personnalité physiques, historiques, économiques ; le département ne l’a point ; c’est donc plutôt au département à s’évanouir devant la province, comme au canton à disparaître devant l’arrondissement, puisque le canton et le département sont fictifs et que la province et l’arrondissement sont naturels. Un éminent géographe, M. Foncin, dans sa brochure Essai de fédéralisme administratif (Paris, A. Colin), a fort bien expliqué ces vérités de sens commun : c’est que M. Foncin s’est tout d’abord préoccupé des faits concrets, en savant et en politique.











