

L’entretien que nous avons écouté hier matin sur France Inter, consacré à la situation catastrophique en RDC (République démocratique du Congo) et dans d’autres régions d’Afrique, nous a ramenés à quelques réflexions plus larges sur les illusions de la mode en matière géopolitique.
Il y a une dizaine d’années, ou un peu plus, il était courant et de bon ton d’annoncer, à grand renfort d’arguments, que l’Afrique allait devenir le « continent de l’avenir ». Nous savons aujourd’hui, au regard des réalités, ce qu’il en est advenu.
Aujourd’hui, ce rôle présumé dominant, sorte de cœur du monde présent et futur, a glissé vers ce que l’on appelle l’espace indo-pacifique, à défaut qu’il s’agisse d’un État, d’un empire ou d’un continent. À chaque époque ses évidences : nous croyons discerner un centre de gravité du monde et lui attribuons presque un destin historique, supposé de surcroît favorable aux intérêts français.
Ces certitudes frappent par leur assurance, et souvent par les démentis que la suite des événements leur apporte. Elles ignorent, non sans une certaine naïveté, les ruptures, les guerres, les crises politiques, les effondrements institutionnels, comme d’ailleurs les renaissances inattendues dont l’histoire est traversée.
L’Indo-Pacifique est en effet un vaste espace géopolitique qui s’étend de l’océan Indien à l’océan Pacifique. Où se trouve donc véritablement son centre de gravité ? La région qui paraît aujourd’hui la plus légitimement appelée à y jouer un rôle central est l’Asie orientale et l’Asie du Sud-Est, avec notamment :
- la Chine ;
- le Japon ;
- la Corée du Sud ;
- les pays de l’ASEAN (Singapour, Indonésie, Vietnam…) ;
- enfin l’Inde, par son poids démographique, économique et militaire, ainsi que par sa position au cœur de l’océan Indien.
En données brutes cumulées, nous avons là, de très loin, la première puissance du monde. Il serait imprudent de dire pour combien de temps ; mais, pour l’immédiat, le fait est là.
Toutefois, ces puissances sont rivales. Au cours du siècle passé, leur histoire — trop souvent ignorée, oubliée ou négligée, comme toujours — fut faite de conflits, de guerres, d’invasions, d’occupations croisées, de luttes civiles, de révolutions immenses, terribles et meurtrières (en Chine, bien sûr). Et, si nous observons attentivement les choses, nous voyons combien ces rivalités demeurent aujourd’hui prêtes à se raviver. La question de Taïwan en témoigne, tout comme le réarmement à bas bruit du Japon ou encore la montée d’un nationalisme foncier, religieux et impérial dans ce grand pays pourtant miné par la dénatalité. Sans compter le grand conflit sino-américain, dont nul ne sait comment il évoluera, s’il éclatera ou comment il se conclura — à supposer qu’il se conclue jamais.
Quant à la France, ancrée essentiellement en Europe occidentale, la plupart des grandes puissances industrielles de l’espace indo-pacifique, et tout particulièrement la Chine, tendent, sans nous menacer militairement, à asphyxier notre économie par la puissance destructrice de leurs exportations. Une situation qui est d’ailleurs vitale pour ces pays, dont la croissance et la stabilité intérieure dépend largement de leurs débouchés extérieurs.
De ce point de vue, si l’idée même de « continent de l’avenir » paraît en soi contestable, l’application de cette formule à l’espace indo-pacifique ne ferait que désigner un état de fait largement contraire à nos intérêts. À titre indicatif, notre déficit commercial avec la seule Chine s’est élevé, en 2024, à plus de 50 milliards d’euros.
Tout bien considéré, il vaudrait donc mieux, nous semble-t-il, comme nous y invitent les illusions démenties d’hier sur l’Afrique, renoncer aux prophéties géographiques. L’histoire ne récompense pas mécaniquement les dynamiques les plus visibles du moment. Tant mieux d’ailleurs, car nous n’avons aucun intérêt à voir émerger une nouvelle hyperpuissance susceptible de menacer notre prospérité intérieure, d’altérer davantage notre souveraineté déjà bien affaiblie et, à terme, à la faveur de futurs conflits régionaux, de s’en prendre à nos possessions d’outre-mer dans l’espace indo-pacifique ou ailleurs, voire de s’en emparer.
Sur tous ces plans, mieux valent la vigilance et la prudence que la prophétie ; le réalisme et la défense de nos intérêts véritables que les a priori spéculatifs.o■oKAIROS











