
Une chronique qui se veut ironique – et qui l’est vraiment, fourmillant d’idées saugrenues et drôles. Parfois désopilantes. Moment de détente rafraîchissant dans le contexte politique sous tension. Une ironie parfois fondée sur des poncifs ou des options politiques sous-jacentes qui ne sont pas les nôtres, ou même y sont contraires. Même en un tel cas, Samuel Fitoussi rend compte de la situation avec esprit et intelligence des circonstances. Le lecteur de JSF en fera la critique si bon lui semble.
Par Samuel Fitoussi.
À propos de ces chroniques du Figaro, Christophe Boutin a écrit : « Fitoussi est toujours aussi bon. Mais là, c’est un vrai régal… Et le pire est qu’il n’est sans doute pas loin de la réalité ». Avis partagé. Cet article, drôle, fin et délicat, est paru lundi, 29 juin. JSF

CHRONIQUE – Une semaine sur deux, Samuel Fitoussi pose son regard ironique sur l’actualité. Aujourd’hui, à l’occasion de la Coupe du Monde de football aux États-Unis, au Mexique et au Canada, il adresse une lettre ouverte à nos amis d’Outre-Atlantique qui s’inquiètent et se gaussent de notre déclassement.
Il est de bon ton, chez vous, de se gausser des Européens. Nous serions fatigués, endettés, désindustrialisés, incapables d’innover, résignés à devenir le musée de notre splendeur passée. Venez plutôt habiter en France. Tout ce que vous entendez à notre sujet n’est que désinformation populiste relayée par la fachosphère. La vie ici est douce.
Les mauvaises langues vous diront qu’en France, vous souffrirez de la canicule. Il est vrai que nous n’avons pas de climatisation : pardon de sauver la planète. Nous transpirons ensemble, fraternellement, dans la sudation républicaine et inclusive, et nous nous baignons dans l’eau claire et pure du canal Saint-Martin. Et contrairement à votre pays ultralibéral qui abandonne ses citoyens à leur sort, l’État mobilise chaque été 100 000 fonctionnaires pour fabriquer des infographies sur les meilleures façons de combattre la chaleur (fermer les volets, boire de l’eau et bien d’autres choses encore – ne révélons pas tous nos secrets industriels).
Les mauvaises langues vous diront qu’en France, vous serez plus pauvres qu’aux États-Unis, car les salaires y sont deux fois plus bas. D’abord, c’est très exagéré : vous oubliez le salaire différé. Ensuite, tandis qu’aux États-Unis, la richesse que vous produisez dort bêtement sur un plan épargne (placé sur un index S&P, seulement 10 % de croissance par an), en France, elle subventionne la construction de logements sociaux en Seine-Saint-Denis et elle finance un tissu associatif foisonnant : des collectifs afroféministes déconstruisant les stéréotypes de genre en maternelle, des chaires universitaire sur le racisme systémique, des cours de yoga pour non-binaires en Algérie. Certaines choses dépassent des considérations bassement matérielles.
Les mauvaises langues vous diront qu’en France, les trains sont systématiquement en retard. C’est faux. Plus de la moitié des trains circulent à l’heure, et près d’un tiers d’entre eux dispose de la climatisation. Quant aux grèves, il s’agit d’un problème très exagéré : il y a bien 150 jours dans l’année sans aucune grève.
Les mauvaises langues diront que la France, et l’Europe, sont faibles militairement. Sur ce terrain, nous n’avons aucune leçon à recevoir. Vous vous targuez de votre puissance, de vos porte-avions, de vos « frappes chirurgicales ». Mais avez-vous réussi à déclencher des guerres mondiales ? Deux fois ? Sur votre propre sol ? Même pas. Vous ne savez produire que de petites opérations lointaines, sans souffle, sans tragédie, sans poésie, sans grandeur.
En France, nous avons d’autres fromages que du cheddar orange fluo. Nous avons des terrasses de café où l’on peut flâner trois heures avec un expresso sans qu’un serveur vienne nous presser de libérer la table au nom d’une logique bassement commerciale
Alors il est vrai qu’en France, nous n’avons pas de data centers gigantesques pour alimenter des modèles d’IA. À la place, nous avons des CAF, qui servent à alimenter des humains. Plus digne. Quant à nos modèles d’IA, ils sont frugaux, écoresponsables, décarbonés. Et sans biais de genre. En responsabilité. D’ailleurs, si vous êtes chercheur chez OpenAI ou Anthropic, sachez que dans un labo français, vous pourrez enfin mettre votre cerveau au service du bien commun, en remplissant chaque trimestre l’index de l’égalité professionnelle femmes-hommes, la directive CSRD et le formulaire SPX-09-Q/4 sur le bilan carbone de l’entraînement de vos modèles. Quant à votre rémunération, elle cessera d’être opaque et créatrice d’inégalités, et sera publique, indexée sur une grille validée par les partenaires sociaux et par Ursula von der Leyen. Face à l’ultra-libéralisme sauvage, l’humanisme européen, plaçant l’humain au cœur de son tissu de solidarités.
Et puis il y a tout ce que les mauvaises langues vous cachent. En France, nous avons des vrais matchs de football, sans interruptions intempestives coupant le rythme (« pause fraîcheur » même lorsqu’il fait 17 degrés). En France, nous avons d’autres fromages que du cheddar orange fluo. Nous avons des terrasses de café où l’on peut flâner trois heures avec un expresso sans qu’un serveur vienne nous presser de libérer la table au nom d’une logique bassement commerciale. Nous avons de grandes actrices : Doria Tillier mesure 1m80.
Alors venez chez nous ! Pour immigrer, nul besoin de la paperasse xénophobe qu’exige votre pays (visa de travail, preuve de revenus, casier vierge, etc.). Dites simplement que vous avez une maladie grave et très contagieuse et on vous accueillera au titre de l’AME.o ■ oSAMUEL FITOUSSI

Samuel Fitoussi, « Pourquoi les intellectuels se trompent » aux Éditions de l’Observatoire.












