
« Le Tour nous donnerait presque des complexes de ne pas avoir plus tôt compris et embrassé notre nation. »
Par Thomas Morales.
Cet article écrit avec le talent de Thomas Morales qu’on connaît et qu’on a plaisir à retrouver, où tout est toujours joliment dit, est paru dans Le Figaro d’hier, samedi 4 juillet. Il nous change, ce dimanche, des sujets de haute politique ? Mais non ! C’en est un. Qu’ajouter à cet article bienvenu ? Qu’il est sagement identitaire. Il suffit de lire. JSF
TRIBUNE – Le Tour de France, qui s’est élancé ce samedi depuis Barcelone, est bien plus qu’une course cycliste : c’est un organisme vivant qui, chaque juillet depuis cent treize ans, apaise les colères et met en lumière une partie du pays souvent laissée de côté.
Thomas Morales est écrivain. Dernier livre paru : Les Tendresses de Zanzibar (Éditions du Rocher, mars 2026).

Il n’est pas facile de dénouer les fils. De trouver une explication rationnelle. De poser un diagnostic sûr. De comprendre ce qui nous relie à cette course depuis si longtemps, les imbrications sont profondes, les réminiscences à fleur de peau, les emballements intacts comme au premier jour, la mémoire vive, les souvenirs fourmillent ; c’est à la fois une épreuve sportive, l’exploration d’une géographie intime, un conte d’enfance, une poésie de l’effort, une dramaturgie, Racine et Pagnol, La Fontaine et Prévert, Tati et Lelouch, Antoine Blondin et Jules Romains, une belle histoire, une histoire simple, celle d’un rendez-vous avec notre pays. Le Tour est cet organisme vivant qui se réveille en juillet et dont l’onde se propage dans tous les milieux, dans tous les cœurs, partout sur le territoire, dans les tours bétonnées ou les fermes isolées ; le Tour, universel et pacificateur, indivisible et ouvert à tous, a pour mission première de nous apaiser, de calmer nos colères, de surmonter un quotidien souvent rude.
Le Tour nous offre un autre visage de nous-mêmes. Il nous tend un miroir. L’image est trop léchée, trop grandiose, presque trop saisissante pour être vraie. Le Tour nous donnerait presque des complexes de ne pas avoir plus tôt compris et embrassé notre nation. De lui avoir donné sa chance. Une forme de fierté nous saisit, de responsabilité aussi. C’est donc à nous tout ça, à nous ce décor en CinémaScope, ces champs, ces rivières, ces châteaux, ces églises, ces lacs, ces couleurs courant du jaune pailleté des blés aux blancheurs éternelles des sommets, ces cols abrupts et ces coteaux gouleyants.
Tous ces éclats de lumière, en sommes-nous vraiment dignes ? Cet héritage nous étreint. Qu’elle est belle, époustouflante et en même temps fragile dans ses pleins et déliés, cette vieille carcasse nommée France. Avec l’arrivée du Tour sur le petit écran, on se dit que tout est possible, que la France est une tapisserie sans fin, une broderie de villages et de villes, un souffle épique, une langue, un théâtre, une scène, peut-être même, l’espoir d’un avenir commun.
Nous entrons là où la télévision ne va plus, là où une majorité silencieuse est émue à la vue de la Caravane publicitaire, son folklore marchand et son cirque ambulant seront des madeleines de Proust
Durant trois semaines, on se permet enfin d’aimer nos routes départementales, nos campagnes ignorées jusqu’alors des JT, nos bourgs à l’abandon, notre paysannerie accusée de tous les maux, notre patrimoine fissuré, nos pics et nos pavés qui souffrent du changement climatique ; on s’autorise à ne plus se détester ou à se jalouser. Nous entrons là où la télévision ne va plus, là où une majorité silencieuse est émue à la vue de la Caravane publicitaire, son folklore marchand et son cirque ambulant seront des madeleines de Proust.
Des écoliers secouent des drapeaux, s’agitent, rigolent ensemble, se créent une fraternité, les anciens de la maison de retraite prennent l’air, ils ont des bobs ou des capelines, leurs yeux brillent aujourd’hui de ne pas être exclus de la communauté des vivants. L’excitation est palpable. Puis le peloton véloce, puissant, majestueux déboule dans la rue principale de ce chef-lieu de canton. Le Tour nous accorde un peu de répit avec l’actualité, avec le tumulte environnant, avec les crises qui nous assaillent tout le reste de l’année. Cette pause estivale et salutaire est la respiration des gens qui ne vont pas en vacances, de tous les oubliés des agendas politiques.
Cette année, le Tour partira des Ramblas, de la Catalogne à Paris, de la Sagrada Familia aux Champs-Élysées, il passera par des provinces qui s’appellent Béarn, Guyenne, Périgord ou encore Pays d’Allen, on se croirait dans un roman d’Alexandre Dumas, de René Fallet ou de Paul Féval. Le Tour, c’est aussi une course de champions, une armada médiatique et technologique, des hélicos dans les airs, un Slovène auréolé et un petit Lyonnais qui a faim, Christian, le patron, sortant la tête de sa voiture, et le vélo, ce sport populaire, exigeant, extraordinairement dur qui nous apprend l’humilité et la cohésion.o■o THOMAS MORALES












