
Par Florence Kuntz.
Notre commentaire – Cette « tribune » est parue dans Le Figaro du 15 juillet, à l’occasion des 100 ans de la Grande Mosquée de Paris. Sur le ton de la modération républicaine, elle n’en dénonce pas moins, avec force, pertinence et dans le détail, une situation qui résulte avant tout de la faiblesse – ainsi amplement démontrée – de notre République. Ce n’était assurément pas ce que souhaitait Lyautey lorsqu’il prôna la construction de la Grande Mosquée.
TRIBUNE – Alors qu’elle célèbre le centenaire de son inauguration ce 15 juillet, la Grande Mosquée de Paris entretient des relations troubles avec le pouvoir algérien, multiplie les prises de position partisanes et développe un activisme qui dépasse largement le cadre cultuel, dénonce l’ex-députée européenne Florence Kuntz.
Florence Kuntz a été députée européenne (RPF) de 1999 à 2004.

La Grande Mosquée de Paris fête cette semaine le centenaire de son inauguration. Cet anniversaire devrait être celui d’un lieu de mémoire. Voulue par le maréchal Lyautey et le sultan Moulay Youssef, édifiée par des maâlems marocains au cœur du Quartier latin pour rendre hommage aux dizaines de milliers de soldats musulmans morts pour la France, la Grande Mosquée symbolisait d’abord la reconnaissance de la République envers ceux qui avaient versé leur sang pour elle. Un siècle plus tard, pourtant, ce centenaire consacre moins un siècle de vie cultuelle que l’ascension d’un acteur politique au statut singulier, dont l’influence interroge et devrait préoccuper tous ceux qui demeurent attachés aux principes républicains.
En 2020, l’ambassadeur d’Algérie en France l’affirmait sans détour : « La Grande Mosquée de Paris est d’abord algérienne et ne sera jamais rien d’autre. » Cinq ans plus tard, la tournée du recteur Chems-Eddine Hafiz à Alger semblait lui donner raison. L’image d’Hafiz reçu le 25 décembre par le président Tebboune, alors que les relations franco-algériennes traversaient l’une de leurs plus graves crises, suscitait un malaise certain. La veille, le parlement algérien avait adopté à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française ; l’ambassadeur Romatet était retenu à Paris depuis avril, et Alger retenait en otage un ressortissant français. En diplomatie, le rang fait le message. Et le périple du recteur, initié au palais d’El Mouradia, avant de se poursuivre auprès de plusieurs ministres, relevait d’une tournée politique difficilement qualifiable. Le recteur franco-algérien n’est pas un représentant de l’État, ni un diplomate. Acteur cultuel à Paris, il est pourtant traité par Alger comme un interlocuteur politique à part entière.
« Une Mosquée est un lieu de culte, pas une ambassade »…On se souvient de la mise en garde de Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur. Chems-Eddine Hafiz, ambassadeur bis ? Depuis le rappel de l’ambassadeur algérien, le recteur apparaît plus que jamais comme l’un des principaux relais d’Alger en France. Le recteur choisit ses combats ; ses indignations sont sélectives. L’Algérie demeure toujours soigneusement épargnée, au point que l’avocat de profession, héraut des valeurs humanistes et membre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, a refusé de soutenir la résolution des eurodéputés en faveur de la libération de Boualem Sansal, et n’a jamais eu un mot pour Christophe Gleizes, seul journaliste sportif emprisonné dans le monde.
Quand le recteur dénonce « l’instrumentalisation des musulmans » par les partis politiques, ce n’est jamais pour tancer la gauche, y compris la plus radicale, qui pourtant essentialise les quartiers pour en faire des réserves électorales.
Ses attaques visent explicitement le Rassemblement national — contre lequel il appelle à voter en 2024 — et plus implicitement la droite, accusée de courir derrière les thèmes qu’il juge identitaires : voile, immigration, laïcité. Il fustige successivement le rapport sénatorial sur l’entrisme islamiste, puis la proposition de loi qui en est issue, avant de dénoncer un banquet populaire au motif qu’un cochon à la broche traduirait une volonté « d’exclure symboliquement ceux qui ne ressemblent pas ».
Le recteur ne manque aucune échéance électorale : – appel à voter « massivement » pour Emmanuel Macron en 2017 puis en 2022 ; invitation de Rima Hassan avant les élections européennes, visite à David Guiraud à Roubaix au lendemain des municipales ; réception, enfin, de Ségolène Royal candidate déclarée à la primaire de la gauche. De la reconnaissance des crimes de la colonisation à la demande de restitution d’archives et de biens culturels, la désormais présidente de France-Algérie multiplie les prises de position en faveur des revendications algériennes.
Aucune autre institution religieuse, en France, ne s’autoriserait – et ne se verrait autoriser – une telle activité sans susciter un débat sur les limites de son rôle.
En France, les responsables religieux observent traditionnellement une forme d’autodiscipline héritée de la laïcité et de l’esprit de 1905. Non qu’ils soient condamnés au silence : quelles que soient les confessions, ils interviennent dans le débat public. Mais ils le font généralement au nom de valeurs et de principes moraux. Même lors des débats les plus polarisés– avortement, fin de vie, mariage entre personnes du même sexe – la parole religieuse s’efforce de rester à distance des logiques partisanes : dénoncer une rupture anthropologique, oui; désigner des adversaires politiques récurrents, non. C’est précisément cette frontière que Chems-Eddine Hafiz franchit. À l’approche de 2027, on sait désormais contre qui roule le recteur. Mais pour qui ?
Dernier registre, les affaires. Depuis juin 2023, la Grande Mosquée de Paris bénéficie d’un mandat exclusif confié par l’État algérien pour certifier halal les produits européens destinés au marché algérien. Jamais une institution religieuse française ne se sera ainsi trouvée au cœur d’un différend économique entre un État tiers et l’Union européenne. Si le recteur affirme agir dans le strict respect du droit français et du droit de l’Union, la Commission européenne en propose une lecture sensiblement différente : pour le Commissaire chargé du commerce, le dispositif entrave considérablement les échanges commerciaux avec l’UE. Exclusivité du certificateur, surcoûts pour les opérateurs européens, délais et procédures imposées unilatéralement ; la mesure interroge directement la conformité avec l’accord d’association UE-Algérie. Par crainte de blocages douaniers ou de représailles commerciales, les États membres les plus impactés refusent de monter directement au front et s’abritent derrière l’écran politique que constitue la Commission européenne. La question de la certification halal s’inscrit dans un contentieux commercial plus large. Bruxelles a engagé une procédure d’arbitrage contre Alger pour les nombreuses entraves au commerce et à l’investissement subies par les acteurs économiques européens. En attendant, la Grande Mosquée de Paris continue de prospérer sur un commerce aussi discret que lucratif.
Diplomatie. Politique intérieure. Commerce… la vieille dame du Quartier latin fait preuve d’un étonnant dynamisme. Aucune autre institution religieuse, en France, ne s’autoriserait – et ne se verrait autoriser – une telle activité sans susciter un débat sur les limites de son rôle. À cent ans, la Grande Mosquée mérite incontestablement les hommages de la République. Pas tous les droits. ■ o FLORENCE KUNZ












