
Par Pierre de Lauzun.
Entre continuité avec François et rééquilibrage doctrinal, Léon XIV esquisse une approche plus nuancée de la question migratoire. Accueil, évangélisation, intégration, identité culturelle et droit des États à contrôler leurs frontières : le nouveau pontife redéfinit les termes d’un débat où subsistent encore de profondes interrogations.

Comme ses prédécesseurs Léon XIV s’est beaucoup exprimé sur les migrants. Le sujet est important en lui-même, mais également révélateur de la personnalité propre du nouveau pontife. La question des migrants est une de celles où s’expriment tout particulièrement la continuité avec le pape François1, mais aussi un rééquilibrage de l’appréciation. Passons rapidement sur l’exaltation de la figure du migrant symbole d’espérance et de la « dimension pèlerine » de l’Église ; il est rapproché de la Sainte Famille, « qui a dû émigrer en Égypte pour protéger la vie de l’Enfant Jésus », laquelle « reste pour tous les temps le modèle et la protection de chaque famille réfugiée, de tout migrant et de toute personne contrainte à quitter sa terre par peur, persécution ou besoin » 2. Le pape insiste notamment sur l’importance absolue de l’accueil, qui concerne chacun bien au-delà du niveau politique.
Mais il est ici un point important et nouveau : cet accueil comporte de façon impérative l’évangélisation3. « Je voudrais demander aux catholiques quelque chose de plus : que l’intégration ne soit pas réduite à une tâche sociale, aussi nécessaire soit-elle. Celui qui arrive dans nos paroisses a besoin de pain, de toit, de langue, de travail et de protection. Cependant il doit trouver une communauté capable d’offrir, par le témoignage de la vie et de la parole, des chemins pour connaître Jésus-Christ, en respectant toujours la conscience et la liberté de chaque personne. ». On retrouve le souci permanent du pape Léon de recentrer sur la foi.
L’identité culturelle
Sur le plan plus proprement politique, il introduit un point important, l’identité culturelle du pays d’accueil4 : « je tiens également à souligner l’importance d’intégrer de manière constructive les nouveaux arrivants aux valeurs et aux traditions de la société italienne, afin que le don réciproque qui se réalise lors de cette rencontre entre les peuples soit véritablement enrichissant et bénéfique pour tous. À cet égard, je souligne combien il est précieux pour chacun d’entre nous d’aimer et de transmettre sa propre histoire et sa propre culture, avec ses signes et ses expressions : plus nous reconnaissons et nous aimons sereinement qui nous sommes, plus il est facile de rencontrer et d’intégrer l’autre sans peur et avec un cœur ouvert. À ce propos, on observe aujourd’hui une certaine tendance à ne pas assez apprécier, à différents niveaux, les modèles et les valeurs qui se sont développés au fil des siècles et qui marquent notre identité culturelle, allant parfois jusqu’à tenter d’en effacer l’importance historique et humaine. […]. Avoir à cœur la mémoire de ceux qui nous ont précédés, préserver les traditions qui ont fait de nous ce que nous sommes, est important pour regarder le présent et l’avenir avec conscience, sérénité, responsabilité et sens de la perspective ».
Inversement5 « intégrer ne signifie pas effacer l’histoire de celui qui arrive ni exiger qu’il abandonne tout ce qui fait partie de sa mémoire. Cela ne signifie pas non plus créer des mondes parallèles fermés les uns aux autres, où les gens vivent ensemble sans vraiment se rencontrer. L’intégration est un chemin réciproque : celui qui arrive apprend à habiter une terre nouvelle, et celui qui reçoit apprend à agrandir sa maison, sans jamais diluer son identité ni fermer son cœur à l’altérité. Chers frères migrants, il vous revient une part noble et nécessaire de ce chemin : vous ouvrir avec confiance à la communauté qui vous accueille, apprendre sa langue, respecter ses lois, connaître ses coutumes, participer à la vie commune et offrir avec gratitude vos dons ».
Le droit de rester chez soi
De façon générale6, « les États ont le droit et le devoir de protéger leurs frontières, mais cela doit être contrebalancé par l’obligation morale d’offrir un refuge ». Ce qu’il a ensuite précisé7 : « Personnellement, je crois qu’un État a le droit d’établir des règles à ses frontières. Je ne dis pas que tout le monde doit entrer sans ordre, créant parfois, là où ils vont, des situations plus injustes que celles qu’ils ont laissées derrière eux. Mais […] que faisons-nous dans les pays les plus riches pour changer la situation dans les pays les plus pauvres ? ». Dès lors8, d’un côté « la dignité humaine exige des voies légales et sûres, le secours et l’assistance, la coopération réelle contre les trafiquants, la protection effective des victimes, des processus sérieux d’accueil et d’intégration, et des politiques qui permettent à chaque personne de vivre dignement sur sa propre terre ». De l’autre, « s’il existe un droit de chercher refuge lorsque la vie est menacée, il existe aussi le droit de ne pas avoir à migrer : le droit de rester chez soi sans faim, sans guerre, sans persécution, sans violence ». Ces points sont repris dans Magnifica Humanitas (MH).
Point sur la situation
Le phénomène de la migration est reconnu comme un drame, qui n’est pas inévitable et encore moins positif en soi. Aucune perspective non plus de mise en place d’une société multiculturelle. S’il est question d’intégration plus que d’assimilation, les migrants sont tenus de s’intégrer, d’une manière qui respecte l’identité du pays d’accueil et ne constitue pas de grumeau communautariste. De même, est reconnu le droit du pays d’accueil de réguler les migrations. Cela dit, un double appel est lancé : aux pays d’accueil et à ses habitants, pour organiser autant que faire se peut l’accueil lorsqu’il y a lieu, dans le respect des personnes ; et à tous, pour permettre aux personnes de ne pas partir.
Restent toutefois plusieurs points sur lesquels la réflexion reste quelque peu inaboutie.
Le premier est la possibilité même de faire vivre une société multiculturelle. On comprend que le pays d’accueil doit maintenir avec soin sa culture propre ; mais alors, si on veut éviter une cohabitation communautariste ou une juxtaposition, un degré réel d’assimilation des nouveaux venus est indispensable pour constituer une vraie communauté.
Deuxième point, sur ce qui motive le départ. MH évoque « tous ceux qui sont contraints de se déplacer en raison de la pauvreté, de la violence, du changement climatique ou des catastrophes environnementales ». La distinction n’est toujours pas faite entre le réfugié, menacé personnellement, et le migrant économique, qui cherche une vie meilleure. Ce dernier cas vise l’écrasante majorité des personnes concernées, qui payent pour cela souvent assez cher : ce ne sont alors pas les plus pauvres. Ce désir est légitime en soi, mais il ne confère pas de droit : c’est une question de possibilité concrète et d’avantage mutuel. Quant à la force majeure, elle justifie qu’on fasse en sorte que la victime trouve un refuge, mais cela ne lui donne pas de droit à s’installer dans le pays de son choix parce qu’il le juge attractif.
Troisième point, le concept de droit à ne pas migrer. C’est une vraie question ; mais le vocabulaire est flou. Il est certes désirable de faire en sorte que les gens n’aient pas à migrer ; mais comment parler d’un droit, lorsque la revendication n’est opposable à personne ? Qui fera respecter un tel droit ? D’autant que sur le plan pratique, il faudrait une formidable accélération du développement chez les pays de départ pour rendre la migration peu attractive.
Dernier point, si le droit du pays d’accueil à réguler la migration est reconnu, les conséquences n’en sont pas évoquées. Or qui dit régulation dit entrée des uns et fermeture aux autres. Et éventuellement expulsions. Mais alors, on ne peut pas espérer supprimer la voie clandestine : les exclus y tenteront inévitablement leur chance à la manière actuelle, et les drames de la mer subsisteront. Si donc on doit saluer le recentrage apporté, il reste encore quelques pas à franchir pour véritablement prendre en compte certaines réalités, qui sont loin de permettre des réponses simples et sans douleur. Réponses qui, il est vrai, exigent humanité et spiritualité comme le demande le pape.o■oPIERRE DE LAUZUN
1. Elle apparaît aussi avec plusieurs nominations en mars 2026 de personnalités catholiques américaines très engagées dans la cause des migrants au Dicastère compétent.
2. Voyage en Espagne, rencontre avec les acteurs de l’intégration des migrants, discours du 12 juin 2026.
3. Ibidem.
4. Visite officielle au président de la République italienne, discours du 14 octobre 2025.
5. Voyage en Espagne, discours du 12 juin 2026.
6. Discours aux participants à la rencontre mondiale des mouvements populaires, 23 octobre 2025.
7. Voyage en Afrique, conférence de presse lors du vol de retour Malabo-Rome, 23 avril 2026.
8. Voyage en Espagne, rencontre avec les structures d’accueil des migrants, discours du 11 juin 2026.
Article précédemment paru dans Politique magazine.














Il me semble que le 3eme point de réflexion de MH est un point central.
Les problêmes des pays de départ des migrants doivent être visibles de tous, mais travaillés par ces mêmes pays et locaux.
A mon avis pour cela, le plus simple c’est de demander à des anciens ou vieux migrants plus ou moins intégrés (ou désintégrés) et ayant pris le temps de réfléchir, (donc en écartant les idéologues formatés) les cheminements à suivre.
Démographie, bidonville, pollution, etc, les migrants ont surement les solutions pour retrouver leur pays.