
Le prince Eudes d’Orléans, duc d’Angoulême et frère cadet du Comte de Paris, publie « La France dans le temps long, une lettre hebdomadaire d’analyse consacrée à cette France-là : celle qui dure, qui se transforme, qui résiste ou qui cède au fil des siècles. Chaque semaine, un texte qui invite à lire le présent à la lumière du temps long. » Plusieurs articles ont déjà été publiés, tous empreints de cet esprit capétien. Après une interruption due aux vacances, nous reproduisons aujourd’hui l’un des articles parus (19 avril 2026) , en précisant aux lecteurs de ce quotidien qu’ils peuvent s’abonner à cette lettre hebdomadaire, dont chaque livraison est d’une haute tenue. — Je Suis Français
Le grain, le roi et le marché — ou comment de bonnes intentions peuvent défaire un royaume

La France de 2026 débat de dérèglementation et de libéralisation des marchés. Ces mots sonnent neufs. Ils ne l’ont pas été cependant. Il y a deux cent soixante ans, sous Louis XV, les physiocrates ont persuadé le roi de tenter exactement cela sur le bien le plus vital : le pain quotidien de son peuple. Ce qui s’ensuivit est l’une des causes profondes, matérielles et concrètes de la Révolution française — et l’une des leçons les plus mal retenues de notre histoire.
I. UN CONTRAT MORAL VIEUX DE PLUSIEURS SIÈCLES
Le premier devoir du roi était de garantir les subsistances. Il était lié à ses sujets par un contrat moral implicite dont la formule s’impose d’elle-même : le peuple obéit tant que le roi nourrit. Dans un pays où 85 % de la population travaillait dans le secteur agricole et où une mauvaise récolte pouvait provoquer la famine en quelques semaines, ce contrat n’était pas une métaphore. C’était la réalité quotidienne d’un royaume fragile.
L’historien Albert Mathiez l’avait formulé sans ambiguïté : « Assurer la subsistance du peuple était le premier devoir des gouvernants. » Pour honorer ce contrat, l’État avait construit sur plusieurs siècles un système minutieux de police des grains : marchands enregistrés, entrepôts connus, prix régulés, spéculation interdite comme un crime. Ce système avait ses défauts — il pouvait étouffer l’initiative. C’est précisément ce que les physiocrates allaient lui reprocher, en s’appuyant sur des penseurs comme Herbert, dont l’Essai sur la police générale des grains (Berlin, 1755) plaidait pour la liberté de commerce. L’argument était séduisant. Il allait se révéler catastrophique.
II. 1763 : LOUIS XV CÈDE À LA MODE DES LUMIÈRES
C’est Choiseul, premier ministre de Louis XV et proche des physiocrates, qui rend la déclaration royale du 25 mai 1763 autorisant la libre circulation des denrées, complétée en juillet 1764 par un édit autorisant l’exportation des grains hors du royaume.
Louis XV n’est pas un gouvernant insouciant : il croit sincèrement moderniser son royaume. La doctrine physiocratique est cohérente et appuyée sur les exemples anglais et hollandais. Mais la libéralisation rend les spéculateurs libres d’exporter le grain là où il se vend le plus cher, quitte à ce qu’il n’en reste plus assez dans les provinces ou le pays. Ce qui change en 1763, ce n’est pas seulement une réglementation : c’est la nature du rapport entre le roi et son peuple. L’État se décharge de sa responsabilité nourricière sur un mécanisme abstrait qui n’a ni visage ni obligation morale. Ferdinando Galiani l’avait dit avec lucidité dans ses Dialogues sur le commerce des blés (1770) : le grain est simultanément un objet économique et un objet politique. Traiter l’un en ignorant l’autre, c’est préparer une catastrophe.
III. LA RÉALITÉ CONTRE LA THÉORIE : FAMINES, ÉMEUTES, RUMEURS
Les résultats ne tardent pas. Une famine désole la France de 1767 à 1769. Les prix flambent, les plus pauvres ne peuvent plus se nourrir, et le pacte implicite est considéré comme rompu. Naît alors la rumeur obsédante du « pacte de famine » : l’idée que des hauts fonctionnaires spéculent sur les grains au détriment du peuple. Jean-Charles-Guillaume Le Prévost de Beaumont, qui ose la dénoncer devant le Parlement de Normandie en 1768, sera emprisonné vingt-deux ans. La rumeur, elle, ne fut jamais emprisonnée.
C’est là le mécanisme le plus insidieux : une politique mal calibrée ne produit pas seulement de la misère — elle produit de la défiance. Et la défiance, une fois installée dans les esprits, ne se dissout pas quand les prix baissent. Elle s’accumule, fermente, attend son heure. Louis XV fait marche arrière en 1770. Choiseul est disgracié. Mais le mal est fait : la confiance est fissurée. Louis XV le Bien Aimé meurt en 1774. Il est enterré de nuit à Saint-Denis de peur des émeutes. Il devient le Mal Aimé. Son successeur allait rouvrir exactement la même blessure.
IV. LOUIS XVI : UN HÉRITAGE EMPOISONNÉ, TROIS FOIS RÉPÉTÉ
La leçon de 1763 ne fut pas retenue. Turgot, nommé par Louis XVI en 1774 et lui aussi proche des physiocrates, restaure la déclaration de 1763. Même résultat : mauvaises récoltes, hausse des prix insupportable, « guerre des farines » au printemps 1775. Turgot est renvoyé, son édit abrogé. En 1787, Loménie de Brienne recommence. Même catastrophe. À la veille de 1789, la miche de pain coûte 14 sous — une hausse de 250 % par rapport à 1750. Le chômage combiné à cette inflation ne permet plus à l’ouvrier de nourrir sa famille, alors que le pain constituait l’élément central de l’alimentation de toutes les classes sociales.
Une dimension géopolitique s’y ajoute : sous la pression du gouvernement britannique, le duc d’Orléans, futur Égalité, fit procéder à d’importants achats spéculatifs de blé qui déclenchèrent les premières émeutes de 1789. La Révolution française a aussi des commanditaires étrangers — et ils ont agi sur le grain.
« Ce ne furent pas uniquement les idées des Lumières, mais les émeutes de la faim, provoquées par de mauvaises récoltes et la liberté du commerce des grains, qui conduisirent à la Révolution française. »
V. LA MÈCHE EST TOUJOURS LONGUE
Il ne s’agit pas ici de condamner le libéralisme économique ni de plaider pour un retour aux contrôles de l’Ancien Régime. Les physiocrates n’étaient pas des idiots, et Herbert n’avait pas tort de pointer les défauts d’un système trop rigide. Il s’agit de comprendre ce qui se passe quand un État transfère à un mécanisme abstrait la responsabilité d’assurer les besoins vitaux de sa population — sans filet, sans transition, dans un contexte de vulnérabilité structurelle.
Ce que Louis XV a brisé en 1763, ce n’est pas seulement une politique économique. C’est un contrat de confiance. Ce contrat, une fois brisé, s’est transformé en ressentiment, en rumeur, en colère sourde qui a mis vingt-six ans à exploser. Vingt-six ans : c’est le temps qu’il faut, parfois, pour que les effets d’une erreur de gouvernance remontent à la surface sous une forme que personne ne reconnaît plus.
La France et l’Europe de 2026 débattent de souveraineté alimentaire et de déréglementation agricole (Mercosur) ou énergétique. Ces débats ont déjà été abordés, dans un environnement différent et à trois reprises, entre 1763 et 1789 — et chaque fois, la réponse est venue non des assemblées, mais de la rue, de la faim, et du prix du pain. L’histoire ne peut pas se répéter pas à l’identique. Mais elle bégaie. Et les nations qui ne connaissent pas leurs propres bégaiements sont condamnées à les rejouer, en croyant chaque fois innover.
La mèche longue de la Révolution a été allumée en 1763, par un roi bien intentionné, conseillé par des économistes brillants. Ce n’est pas une anecdote. C’est un avertissement.
SOURCES ET RÉFÉRENCES
1. Claude-Jacques Herbert, Essai sur la police générale des grains, sur leurs prix, et sur les effets de l’agriculture, Berlin [Paris], 1755.
2. Ferdinando Galiani, Dialogues sur le commerce des blés, Londres [Paris], 1770.
3. Albert Mathiez, La Vie chère et le mouvement social sous la Terreur, Payot, Paris, 1927. — Steven L. Kaplan, Le Pain, le peuple et le roi. La bataille du libéralisme sous Louis XV, Perrin, Paris, 1986.
4. Jean-Christophe Giuliani, « Liberté du commerce des grains et Révolution française », MDH, 2023.
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© Prince Eudes d’Orléans, 2026.
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