
Par Sébastien Lapaque.

Cette superbe évocation — où l’on retrouve tout le talent de Sébastien Lapaque — est parue dans Le Figaro du 30 avril. Elle prête à s’interroger : Stefan Zweig fut un admirable critique littéraire, un génial biographe, parce qu’il écrivit en un temps où vivaient encore de grands auteurs, au sein d’une société éminemment civilisée et sous un pouvoir politique aristocratique, dynastique, impérial même, avec lequel il était à l’unisson, comme Jean Racine le fut avec Louis XIV. C’est en ce sens que Charles Maurras a écrit un chapitre remarquable intitulé « Dignité de la critique », qu’il était tenté de mettre au-dessus des œuvres elles-mêmes puisqu’elle en disait la quintessence ! Tout cela s’est envolé, et presque rien ne subsiste des conditions que nous venons d’énumérer pour qu’existent de grands textes et une critique littéraire digne de ce nom. L’actualité, c’est un monde en flammes, des sociétés décadentes et fracturées, des pouvoirs politiques évaporés, les richesses réelles dilapidées, le niveau de la culture, au moins en « Occident », au-dessous du médiocre. Rien n’empêche, bien au contraire, de lire et relire Zweig, ses œuvres littéraires, ses biographies historiques, etc. Elles peuvent aider à reconstruire un monde digne d’elles, quand l’envie, le besoin, le goût, en reviendra aux peuples européens. — JSF
Balzac, Dickens, Dostoïevski… Un volume réunit les « Vies d’écrivains » du grand auteur autrichien, qui, à rebours de toute sécheresse universitaire, épouse ses sujets pour mieux les analyser.

Avant d’être romancier, nouvelliste, biographe, traducteur ou mémorialiste, l’écrivain autrichien Stefan Zweig (1881-1942) fut un critique littéraire – et un immense critique littéraire. C’est un aspect fondamental de son caractère, généralement éclipsé par le succès foudroyant de ses nouvelles. Il définit pourtant toute l’architecture de son œuvre. Stefan Zweig ne concevait pas la création sans la compréhension profonde de celle des autres – Érasme, Montaigne, Casanova, Balzac, Dickens, Nietzsche, Dostoïevski…
Pour lui, lire n’était pas un passe-temps, mais une communion spirituelle, une quête de nourriture intellectuelle indispensable à sa propre survie créatrice. Un volume des Éditions Bouquins, intitulé Vies d’écrivains, nous permet aujourd’hui de redécouvrir un des projets critiques les plus ambitieux de Zweig, celui de sa vaste fresque intitulée Les Bâtisseurs du monde. Au lieu de se perdre dans des analyses philologiques arides ou des dissections académiques, il a eu la géniale intuition de regrouper les auteurs par « familles d’esprits ». Les maîtres : Balzac, Dickens, Dostoïevski… Les poètes de leur vie : Casanova, Stendhal, Tolstoï… Pour Zweig, critiquer un auteur, c’était toujours dessiner son portrait psychologique, en saisir les battements de cœur et les tourments secrets.
Il a cherché à comprendre la force motrice, le « démon » irrationnel qui poussait l’écrivain à produire, à s’extraire de lui-même pour enfanter une œuvre. À rebours de la critique universitaire de son temps, souvent froide, frigide et dogmatique, Zweig a pratiqué une critique d’identification. Il a eu l’art de se glisser dans la peau des auteurs qu’il étudiait, d’épouser leurs contradictions et leurs fièvres. Il n’a jamais recherché leurs failles ou leurs erreurs par goût de la démolition, mais le moment précis où ces écrivains ont touché à l’universel, ce point de fusion où l’individu s’est effacé devant le génie. Il nous a laissé une critique de l’admiration, où l’élan du cœur guidait la plume, ce qui rend ses essais aussi prenants et vibrants que ses récits de fiction les plus célèbres.
Faire respirer les textes
Zweig utilisait sa plume critique comme une arme diplomatique au service d’un idéal de paix. Dans une Europe morcelée par les nationalismes les plus rances et les haines de frontières, il s’est donné pour mission de faire connaître les génies étrangers, de bâtir des ponts de papier là où les hommes érigeaient des murs.
La force de Zweig critique réside dans son style. Quelle élégance, quelle clarté, quelle langue frémissante, capable de transformer une analyse littéraire en une véritable épopée de l’âme ! Ses essais, que l’on redécouvre avec une ferveur renouvelée, sont construits avec une tension dramatique saisissante. Sans cesse, il expose le conflit intérieur de l’écrivain, ses doutes abyssaux et ses fulgurances solaires… Lire une critique de Zweig sur Balzac, c’est presque lire une nouvelle de Stefan Zweig : c’est vivant, haletant, prenant, profondément humain.
Dominique Bona l’a admirablement montré dans sa biographie : Zweig n’était pas un critique qui autopsiait les textes ; il aimait les faire respirer. Et quelle générosité ! L’auteur du Joueur d’échecs ne gardait jamais pour lui les trésors découverts au fil de ses lectures ; il se faisait le passeur passionné, offrant au lecteur les clés d’une intimité qu’il avait lui-même conquise par l’empathie. Sa critique était psychologique. Elle préfigurait sa méthode de romancier : partir de la réalité documentaire pour atteindre la vérité émotionnelle. Sans ce travail de lecture et d’analyse acharné, la profondeur psychologique du Joueur d’échecs ou de La Pitié dangereuse n’aurait sans doute jamais été la même.
Fraternité intellectuelle
Si Stefan Zweig pouvait parler, se demande aujourd’hui le romancier Camille de Toledo… On se pose la question avec lui. Il nous rappellerait que la culture n’est pas un monument figé, mais un organisme vivant, un dialogue entre les siècles. Il nous dirait que, dans une époque saturée d’informations fragmentées, l’urgence est de retrouver le sens de la fresque, la capacité à relier les destins individuels à l’âme universelle. Il insisterait sur le fait que la littérature est le seul territoire sans frontières, le seul lieu où l’on peut véritablement « habiter » la psyché de l’Autre. Sa parole serait un plaidoyer pour la transmission.
Ignorer Les Bâtisseurs du monde, ce serait se condamner à une errance spirituelle. Zweig a passé sa vie à traquer le daïmon, la force irrationnelle qui pousse à la création. Dans notre siècle en miettes, il verrait sans doute une tentative de domestiquer ce chaos intérieur. Il nous enjoindrait d’abandonner les analyses froides et les algorithmes de recommandations pour revenir à la critique de l’admiration. Il affirmerait que la seule critique valable est celle qui fait « respirer » le texte, celle qui permet au lecteur de ressentir le frisson de la création, le moment précis où le particulier rejoint l’universel.
« Seule l’admiration nous permet de comprendre vraiment. Celui qui critique pour abaisser reste au seuil de l’œuvre ; celui qui admire en franchit la porte. » On l’aura compris, Stefan Zweig nous inviterait à redevenir des passionnés de la liberté. Il nous dirait que lire Balzac, Dostoïevski ou Tolstoï n’est pas un luxe érudit, mais une nécessité vitale pour ne pas perdre notre propre boussole émotionnelle. Son message serait un appel à la fraternité intellectuelle.
Célébrons ce qui, dans le génie de l’autre, éclaire notre propre nuit. Pour saluer Stefan Zweig, saluons l’impeccable traduction de son Magellan aux Belles Lettres. En refermant le volume de Vies d’écrivains, on comprend que Zweig n’était pas seulement le biographe des grands hommes, mais le cartographe de l’invisible. À la brutalité du monde, il a su opposer la finesse de la psychologie ; au repli narcissique, l’hospitalité de l’esprit. Achever ce voyage à travers sa critique, c’est accepter de voir en chaque créateur un frère d’armes dans la lutte contre l’oubli. Zweig nous rappelle, avec une élégance qui n’appartient qu’à lui, que, si les empires s’effondrent et que les frontières se déplacent, seule demeure la « constellation humaine » dont il fut, toute sa vie, l’astronome passionné. o ■ oSÉBASTIEN LAPAQUE












