
Paru en 2018 chez Édilivre, le volume intitulé L’Essence de la modernité de Rémi Hugues aborde notamment l’histoire de l’alliance entre les États-Unis et Israël, qui a pour motif le facteur religieux. Sujet à cette heure brûlant : il y a au sein de l’administration Trump la même omniprésence de la religion que celle qui avait impressionné Meïr Dagan, patron du Mossad, les services secrets israéliens, à l’époque de la présidence de Bush Junior.
Par Rémi Hugues.

Les années 1980 sont celles de la révolution conservatrice américaine, qui résulte de la crise du mouvement de la contestation contre-culturelle des sixties. Durant ces années, la domination du sionisme sur la politique américaine atteint un point de non-retour1.
L’universitaire américain Clyde R. Mark a dit de l’administration Reagan qu’elle a été « la plus pro-israélienne qui ait jamais existé ». Cette réalité est le fruit du rapprochement effectué entre sionistes juifs et chrétiens évangéliques à partir des années 1970. Il se fait d’abord sur des bases stratégiques. « Les juifs américains pro-Israël avaient (…) un intérêt pratique et politique à se rapprocher des groupes d’action chrétiens sionistes [qui constituaient] un mouvement de masse, populaire et électoralement puissant (…). Tout comme les néoconservateurs leur avaient fourni une base idéologique, les chrétiens sionistes venaient apporter le poids politique et démographique qui leur faisait défaut2. » Ce rapprochement fut surtout l’œuvre de Menahem Begin, Premier ministre israélien de 1977 à 1983. Celui-ci « appréciait la vision évangélique d’un Grand Israël [et] s’est attaché à cultiver des liens avec un certain nombre de leaders évangéliques et fondamentalistes – Jerry Falwell, David Allen Lewis, Hal Lindsey, Pat Robertson ou encore Billy Graham3 ». Jerry Farwell était l’homme avec qui l’ancien chef de gouvernement de l’État hébreux entretenait les rapports les plus étroits ; on dit même qu’ils étaient des amis personnels. Ce que tend à prouver l’épisode suivant : en 1981, quand Israël mène une opération militaire en Irak, contre le réacteur nucléaire Osirak, Begin prévient Falwell avant même d’appeler le président Reagan.

Un an plus tôt cet ancien comédien devenait président des États-Unis. Issu du camp républicain, ses positions conservatrices lui valent le soutien de la Moral Majority du chrétien sioniste Jerry Falwell. Considérant « l’État juif comme un allié précieux, un rempart de démocratie capitaliste au cœur du Moyen-Orient4 » largement pro soviétique, il favorise le rapprochement des États-Unis avec Israël. Le 30 novembre 1981, notamment, les deux pays signent un accord de coopération stratégique. En 1985, ils mettent en place un accord de libre-échange. En 1987, Israël obtient le statut de « major non-NATO ally status ».
Célia Belin fait observer que « beaucoup des conseillers néo-conservateurs de Ronald Reagan se sont retrouvés par la suite au sein de l’administration de George W. Bush5. » Avec ce dernier, l’hégémonie des sionistes judéo-chrétiens sur Washington arrive à son paroxysme. Il faut souligner que c’est sous son mandat que se déroulent les événements les plus spectaculaires et les plus lourds de conséquence du début du XXIe siècle, l’attaque des Twin Towers, le 11 septembre 2001. Celle-ci – nous ne reviendrons pas sur les absurdités et aberrations de la version officielle – a consolidé l’alliance américano-israélienne, qui désormais revendique combattre un ennemi commun, l’islamisme radical.
En 2004, Bush, devant l’AIPAC, établit un parallèle entre les attaques sur New York en 2001 et le terrorisme palestinien :
« Tous les réseaux terroristes ne répondent pas aux mêmes ordres et aux mêmes dirigeants, mais tous les terroristes brûlent de leur même haine. (…) Ils haïssent ceux qui aiment la liberté. (…) Israël aspire à la paix. L’Amérique aspire à la paix. (…) L’Amérique utilisera toutes les ressources que nous avons pour combattre et vaincre ces ennemis de la liberté6. »
À la tête d’une croisade « contre le terrorisme », Bush reçoit le soutien du très puissant think tank néoconservateur – et donc ultra-sioniste – Projet for a New American Century (PNAC), qui a été créée en 1997 sous l’égide de William Kristol et Robert Kagan. Les guerres qui ont été menées par « Gog » W. Bush étaient des guerres eschatologiques, et non de soi-disant guerres contre la tyrannie et pour les droits de l’homme et la liberté. Ça n’était pas seulement, non plus, des guerres pour le pétrole.

Homme-lige de Dick Cheney et Paul Wolfowitz, de l’ADL et de l’AIPAC, il suivit une feuille de route dont la priorité des priorités n’était pas la capture d’Oussama Ben Laden – l’ami de la famille – dead or alive, mais bien l’assassinat de Saddam Hussein. En 2003, d’après Gordon Thomas, au moment du « nouvel an, dans le froid hivernal de la capitale américaine, les néoconservateur qui entouraient le président […] portaient des toasts à l’éventualité d’une mort prochaine de Saddam Hussein.
Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense, déclara que les États-Unis avaient légalement le droit d’assassiner quiconque “avait participé de près ou de loin à la participation” des attentats du 11 septembre. Toujours selon Rumsfeld, Saddam avait un “autre élément contre lui” à savoir qu’il stockait des armes de destruction massive. Colin Powell, le secrétaire d’État, ainsi que George Tenet, le directeur de la CIA, et ses analystes rappelèrent avec insistance que rien ne pouvait attester de façon certaine que Saddam était lié aux attentats de septembre ou détenait des armes de destruction massive, mais Rumsfeld leur réplique que ce n’était pas du tout ce que lui affirmait ses sources7. »
Les sources en question, c’était surtout une source, un homme du nom d’Ahmed Chalabi, pour qui le renversement de Saddam Hussein fut profitable puisqu’il fît partie du gouvernement provisoire irakien après l’invasion américaine. Selon les informations données par Gordon Thomas, ce Chalabi est « un informateur du Mossad en Irak8 » qui était à la tête d’une banque jordanienne, la Petra Bank, qui servait « au Mossad pour financer ses opérations secrètes au Moyen-Orient9. » La banque coula, il fut obligé de quitter la région. En 2000 il s’installa à Washington et se fit « accepter dans l’entourage néoconservateur de Bush. On y trouvait Dick Cheney […] et Paul Wolfowitz10. » Grâce à l’appui de ces deux personnalités haut placées il parvient à devenir « l’une des principales sources de Rumsfeld. Tenet, le chef de la CIA […] était furieux11 ». Il avait même mis son homologue britannique Richard Dearlove, le directeur du MI-6, dans la confidence au sujet « des interventions perpétuelles de Chalabi au plus haut niveau de l’administration Bush12. »

Son ressentiment est tel qu’en août 2002 il menace de donner sa démission à cause de l’influence de Chalabi, mais finalement Cheney réussira à le convaincre de rester. o ■ o (Fin)
1Richard Nixon, évincé du pouvoir en 1974 à cause du scandale du Watergate en savait quelque chose, comme le montre cette conversation tenue avec le Général de Gaulle. « Le président américain tient surtout à apporter une précision à son homologue français : “À propos d’Israël, je voudrais vous éclairer sur deux aspects. D’abord il y en a qui pensent qu’aucun président des États-Unis ne peut prendre une décision quelconque au sujet d’Israël sans tenir compte du vote juif. Ce n’est pas mon cas.” – “Je le sais”, l’interrompit le Général. », Vincent Nouzille, Des secrets si bien gardés. Les dossiers de la Maison-Blanche et de la CIA sur la France et ses présidents (1958 – 1981), Paris, Fayard, 2009, p. 235. Wladimir Rabi fait le constat que non seulement les juifs exercent une influence politique considérable sur l’Amérique, mais aussi qu’ils ont pour “roi” Rothschild. « Un large consensus a toujours attribué le pouvoir de direction aux dirigeants les plus riches, considérés comme étant plus aptes pour négocier, avec les pouvoirs publics, les meilleurs arrangements. Le phénomène le plus extrême fut au XVIe siècle le cas des Juifs de cour. Même après l’émancipation politique de 1791, il continua d’en être de même en France, par suite d’une certaine pesanteur historique. Ainsi le phénomène Rothschild. », Wladimir Rabi, « L’Establishment juif. Structures et idéologie », Catalogue pour des juifs de maintenant, n°38, septembre 1979. Rabi ajoute : « Et cette situation que nous décrivons ici, comme étant celle de la France, est la même de de toute communauté juive dans le monde, avec des nuances qu’impose le cadre local. Aux États-Unis elle atteint naturellement, avec la puissance de l’establishment et le lobby juif, le développement extrême. », ibid., p. 19. Cet état de fait explique l’existence la loi du 3 janvier 1973, dite Pompidou-Giscard, qui a rendu possible l’endettement public actuel de la France, qui est gigantesque. C’est durant l’ère victorienne, au XIXe siècle, que les Rothschild ont atteint le sommet du pouvoir, pour ne plus le quitter, comme l’illustre cet épisode : « Le 15 novembre 1875, un journaliste, Frédéric Greenwood, vient voir Lord Derby au Foreign Office. Il a dîné la veille avec un financier qui connaît bien l’Égypte et a appris que le Khédive, à court d’argent, désire mettre en gage ses cent-soixante-dix-sept mille actions du Canal de Suez. […] Grenwood pense qu’il est de l’intérêt de l’Angleterre d’acquérir la part du Khévide, parce que le Canal est sur la route des Indes. Derby ne se montre pas très ardent ; il a horreur des grands projets. Mais l’imagination de Disraëli prend feu. Il télégraphie à l’agent anglais en Égypte et apprend que le Khédive a donné option à un groupe français pour quatre-vingt-douze millions jusqu’au mardi suivant. Le Khédive ne demande qu’à traiter avec l’Angleterre, mais il a besoin d’argent tout de suite, le Parlement n’est pas en session et quatre millions de livres forment une somme qu’on ne peut prendre sur le budget sans crédits. “À peine le temps de respirer, mais il faut faire l’opération”, écrit Disraëli à la Reine. […] Mais il faut quatre millions de livres. Le jour où le cabinet délibère, Montagu Corry attend dans l’antichambre. Le Chef passe la tête par une porte entrebâillée et dit seulement : “Oui”. Dix minutes plus tard Corry est chez Rothschild qu’il trouve à table, et lui dit que Disraëli a besoin de quatre millions le lendemain. Rothschild, qui est en train de manger du raisin, prend un grain, crache la peau et dit : “Quelle garantie ? – Le gouvernement britannique. – Vous les aurez.” Mr Disraëli, avec ses très humbles devoirs à Votre Majesté : “Cela vient d’être fait ; vous l’avez, Madame… Quatre millions de livres ! Et presque immédiatement. Il n’y avait qu’une maison qui pût le faire : Rothschild. Il se sont conduits admirablement, ont avancé l’argent à un taux de très bas et toute la part du Khévide est entre vos mains, Madame.” La Reine fut ravie. Jamais Disraëli ne l’avait vue aussi souriante, elle le garda à dîner et lui fit mille petites agaceries amicales. », André Maurois, La vie de Disraëli, Paris, Gallimard, 1937, pp. 274-5.
2Cité par Célia Belin, op. cit., p. 110.
3Célia Belin, ibid., p. 159.
4Ibid., p. 109.
5Ibid., p. 110.
6Cité par Célia Belin, ibid., p. 39.
7Gordon Thomas, dans son ouvrage Histoire secrète du Mossad de 1951 à nos jours, Paris, Nouveau Monde, 2006, p. 440.
8Ibid., p. 441.
9Idem.
10Idem.
11Ibid., p. 442.
12Idem.











