
Par Etienne Jacob.
Cet article, surtout informatif — daté du 10 juin — n’appelle pas de commentaire particulier sauf pour signaler le paragraphe particulièrement intéressant relatant le débat entre Pierre Vermeren – que les lecteurs de JSF connaissent bien – et Fabrice Blanche. L’importance et l’actualité du sujet qui concerne la France et l’Europe, sont une évidence. — JSF
Onze experts ont débattu mercredi de la menace que représente l’entrisme islamiste pour les démocraties occidentales, lors du deuxième colloque du Centre européen de recherche et d’information sur le frérisme (Cerif).

Le «halal », partout, dans tous les pans de nos sociétés. Bien au-delà de la viande, on trouve désormais un peu partout en France de l’eau, du poisson, des cosmétiques, des vêtements, et même des produits financiers, correspondant aux normes islamiques. Une «vision intégraliste», portée par les Frères musulmans et par les salafistes, qui «s’étend à l’échelle mondiale», a alerté mercredi l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, auteur en 2025 de Le Djihad par le marché (éd. Odile Jacob) et présidente du Centre européen de recherche et d’information sur le frérisme (Cerif). Lequel organisait à Saint-Ouen, dans les locaux de la région Île-de-France, la deuxième édition de son colloque international sur les «islamismes en Europe». Onze chercheurs, spécialistes du sujet, ont ainsi été invités à débattre sur leurs structures, leurs doctrines, leurs réseaux, leurs stratégies d’influence et les réponses que leur opposent les démocraties libérales.
Parmi eux, Sergio Altuna, analyste à l’université George Washington et partie intégrante du programme sur l’extrémisme, a tenté d’établir une cartographie des Frères musulmans. Une confrérie secrète à l’architecture «opaque mais cohérente», qui reste très présente dans trois pôles majeurs : Londres, son hub historique depuis 1990, Istanbul et Doha, au Qatar. «Ce ne sont pas des organisations statiques, le processus s’étend», a-t-il déclaré. Ferdinand Haberl, directeur adjoint du Fonds autrichien pour la documentation de l’extrémisme politique à motivation religieuse (DPI) a pour sa part estimé que l’influence des Frères musulmans s’étend «bien au-delà de la violence», de par sa «présence dans la société» aux côtés d’autres organisations islamistes. «L’islam politique peut être défini comme une idéologie qui cherche à transformer notre société et ses valeurs en contrariété avec les droits de l’Homme», a-t-il défini. Hélas, «on n’a pas prêté suffisamment attention» à la montée de l’islam politique en Autriche, a-t-il déploré.Passer la publicité
Son compatriote Alexander Weissenburger, chercheur au centre sur l’islam politique à Vienne, s’est permis de rappeler les différences entre salafistes et Frères musulmans. «Ils ont la même origine, les mêmes buts, mais une histoire, une idéologie, une stratégie, un récit et une audience différentes», a-t-il déroulé. Alors que les premiers s’attaquent à la base, se concentrent sur l’orthopraxie religieuse, et parlent davantage à la «classe ouvrière», les seconds s’adressent plutôt à la classe moyenne et cherchent à s’infiltrer, discrètement, dans les milieux politiques et scolaires. «Mais au Yémen par exemple, des tribus étaient composées de Frères et de salafistes, donc de nombreuses similarités existent», a-t-il rappelé. L’expert a mis l’accent sur l’organisation IMAN, très puissante en Autriche, qui s’est fait connaître par des vidéos où les dirigeants tentaient de convertir des gens dans la rue, et organisent aujourd’hui des séminaires et retraites, et tentent de convertir à grande échelle, bien au-delà du monde germanique. «Ce sont des missionnaires islamistes. Ceux qui les rejoignent deviennent salafistes», a-t-il résumé.
Entrisme à l’école et à l’université
Les universitaires Pierre Vermeren et Fabrice Balanche ont débattu, de leur côté, sur l’entrisme islamiste qui menace l’école et les universités. «Pour les Frères musulmans, l’école laïque doit être combattue. Leur objectif est de mettre dans leur camp les mères de famille et leur faire comprendre que l’école diffuse une idéologie hostile», a déclaré le premier. Avant de dénoncer la pensée religieuse «conquérante» de la confrérie, et les atteintes à la laïcité subies à l’école, de la polémique de 2023 sur l’abaya jusqu’à la remise en cause de certains cours (histoire avec le conflit israélo-palestinien, science avec le darwinisme ou la montée en puissance des théories platistes, EPS avec des jeunes filles absentes en natation). «Ils vivent dans un monde parallèle», a déploré l’historien à l’université Paris 1-Sorbonne. Fabrice Balanche, lui, est revenu sur «l’emprise de l’extrême gauche à l’université». Et a évoqué le cours qu’il donnait en avril 2025 à l’université Lyon 2, avant d’être interrompu par des militants propalestiniens, affiliés au groupe radical Lyon2Autonomes, masqués et encapuchonnés, aux cris de «sioniste», «raciste», «islamophobe». «L’objectif des islamogauchistes est d’empêcher toute critique de l’islam», a-t-il déploré.
En deuxième partie de journée, le colloque a notamment accueilli un panel sur la réponse des démocraties face aux Frères musulmans. Avec la venue exceptionnelle de Lorenzo Vidino, directeur du Programme sur l’extrémisme à l’université George Washington. L’écrivain et expert a détaillé les mesures américaines sur le sujet, une façon, peut-être, pour les démocraties européennes, de s’en inspirer. Selon lui, l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 a créé un électrochoc, outre-Atlantique, notamment sur la question de l’antisémitisme. Des décrets ont ainsi visé universitaires, militants et étudiants non citoyens américains «qui jouent un rôle clé dans la diffusion de narratifs extrémistes, antisémites et islamistes». Aussi, le rôle du Qatar dans la diffusion de l’islamisme, est scruté de près par l’administration Trump. «On a découvert que des centaines de milliers de dollars affluaient vers un institut à Georgetown pour financer des études sur l’islamophobie, qui visaient clairement à cibler les critiques de l’islam politique», a-t-il révélé. En troisième action concrète, les branches égyptienne, libanaise, jordanienne et soudanaise des Frères musulmans ont été classées comme «organisation terroriste» par Washington.
Le Texas et la Floride ont fait de même pour le Council on American-Islamic Relations (CAIR), l’équivalent américain de la fédération des Musulmans de France (MF), anciennement connue sous le nom d’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et réputée proche de la confrérie. Une mesure controversée outre-Atlantique, qui paraît irréaliste dans l’Hexagone, sachant qu’en avril dernier, l’association avait organisé sa 40e «Rencontre annuelle» au Bourget, près de Paris. Un évènement autorisé par la justice, malgré une interdiction initiale de la préfecture de police pour risque de «trouble à l’ordre public», et où Le Figaro avait pointé l’omniprésence des discours rigoristes défendus par des prédicateurs salafistes. o ■ o ÉTIENNE JACOB











