
« Quelque chose de préoccupant plane sur notre démocratie. Et dans le fond, de l’inattendu, tant nous pensions solidement arrimés dans notre vieille nation républicaine les principes libéraux qui fondent cette dernière. Un illibéralisme d’atmosphère s’installe. Il mixte tout à la fois un illibéralisme médiatique, un illibéralisme technocratique, un illibéralisme judiciaire. »
Par Arnaud Benedetti.

Passons très vite sur ce que nous pourrions désapprouver ici, doctrinalement : par exemple, que nous ne sommes pas une aussi vieille nation républicaine que cela ; ou encore que ce qu’Arnaud Benedetti nomme « l’illibéralisme du haut » n’est pas étranger à cette tradition, née de la Terreur, etc., etc. … Mais la situation d’aujourd’hui, analysée et dénoncée dans ces lignes fortes, cette atmosphère de restriction des libertés qui s’installe – plus qu’une atmosphère, d’ailleurs, une inquiétante réalité –, tout cela, Arnaud Benedetti le met opportunément et efficacement en lumière. Cet article est paru le 25 juin dans La Nouvelle Revue Politique. Nous n’ajouterons pas d’autre commentaire, si ce n’est pour marquer notre accord. – JSF

Quelque chose de préoccupant plane sur notre démocratie. Et dans le fond, de l’inattendu, tant nous pensions solidement arrimés dans notre vieille nation républicaine les principes libéraux qui fondent cette dernière. Un illibéralisme d’atmosphère s’installe. Il mixte tout à la fois un illibéralisme médiatique, un illibéralisme technocratique, un illibéralisme judiciaire. Il avance masqué, sans le dire, sous couvert, et ce n’est pas le moindre de ses paradoxes, de défense usurpante de la démocratie libérale. Il a une apparence : le “progressisme”, il a une réalité : la tentation de la censure. Coup sur coup, plusieurs événements confirment ce qui, d’impression initiale, prend la forme d’un constat lancinant et inquiétant : la condamnation en première instance du fondateur du média en ligne “Frontières”, l’énième mise en demeure de CNews par l’Arcom, les campagnes récurrentes orchestrées par plusieurs publications de gauche contre des personnalités n’ayant pas l’heur de partager leur système de valeurs et de le critiquer. On a le droit de ne partager aucune des lignes d’un média, on a le droit de ne pas partager les prérequis d’un intellectuel, d’un journaliste ou d’un acteur politique : on n’a pas à le sanctionner pénalement, administrativement ou socialement sous prétexte de nos désaccords. Une société qui n’accepte plus la contradiction tend à devenir une société d’oppression.
Le processus opère par imprégnation pointilliste : un jour une décision de justice, le lendemain l’injonction d’une autorité indépendante, une autre fois une dénonciation médiatique visant notamment à assigner tel organe d’opinion ou tel personnage public, intellectuel, journaliste, responsable politique ou dirigeant économique à une pensée “réactionnaire”, voire “fascisante”. Peu à peu, par petites touches, la rétractation de l’espace public démocratique se met en place, visant à accommoder les esprits à une limitation du débat, et à l’imposition des problématiques légitimes et illégitimes, acceptables ou inacceptables, dicibles ou indicibles selon que vous adhérez ou non aux dogmes d’une forme implicite de “bien-pensance”. Encore ne faut-il pas confondre l’ensemble des outils travaillant à cette entreprise de délégitimation : Historiquement, la disqualification médiatique constitue une constante de la confrontation au sein même de la cité ; elle opère au demeurant sur tout le spectre idéologique. Ce qui prend forme de manière inédite, c’est d’abord l’intensification et la sophistication parfois perverse des moyens juridico-administratifs pour la rendre efficiente et légale. Dans le détail des textes et des procédures s’instaure toute une ingénierie pénale, coercitive, intrusive parfois pour dicter et appliquer des interdits. La condamnation à 6 mois de prison avec sursis en première instance du fondateur de “Frontières”, Erik Tegnér, sur la base de la loi dite “Paty” constitue le dernier exemple de cette volonté implicite de restreindre les termes du débat public. Au demeurant, cette propension qui vise aujourd’hui tendanciellement et prioritairement les supports classés à droite de l’échiquier pourrait tout autant demain se retourner contre ceux qui aujourd’hui se félicitent de cette offensive. Le co-rédacteur en chef de “StreetPress”, site d’information très à gauche, Mathieu Mollard, ne s’y est pas trompé, qui a posté sur son compte X que “la jurisprudence Tegner” n’était pas nécessairement une “bonne nouvelle” dans la mesure où il ne faudrait pas exclure le moment venu son application contre ceux qui aujourd’hui la louangent… Sur un autre segment, administratif celui-ci, les injonctions de l’Arcom, au nom du “pluralisme interne” ou d’une modération très souvent teintée idéologiquement, contre “CNews” principalement, participent d’un même processus coercitif qui, par ailleurs, n’opère pas à parité dès lors qu’il s’agit d’autres médias – ou simplement à la marge. Marcel Gauchet rappelait récemment combien le cahier des charges de l’Arcom posait problème, tant la notion de pluralisme interne pour des chaînes privées n’était pas plus opératoire pour des télés ou les radios, à l’exception du service public, que pour la presse écrite, la mission de l’autorité de régulation devant prioritairement veiller au pluralisme externe des fréquences attribuées…
Par-delà ces épisodes récents, c’est le rapport à la démocratie libérale d’une partie des classes dirigeantes qui interpelle. De ce point de vue, le macronisme qui gouverne aura plus fait en dix ans pour introduire ce soupçon d’illibéralisme que toutes les forces “populistes” qu’il entend contenir. En début d’année, lors de ses vœux, le président de la République, actant qu’il ne pourrait se représenter, s’était inquiété des éventuelles ingérences étrangères pouvant perturber la prochaine consultation électorale. Le chef de l’État avait complété son propos en indiquant qu’il saurait prendre les dispositions “adéquates” si jamais de telles circonstances venaient à advenir, sans préciser la nature des mesures qu’il entendrait alors mettre en œuvre. Il en va de même lorsqu’il se fait le chantre de la régulation des réseaux sociaux et de l’interdiction de certaines plateformes aux moins de 16 ans, laquelle ne pourra s’effectuer qu’au détriment de la protection des identités numériques. Tant sur les ingérences que sur les réseaux sociaux, les questions méritent d’être posées, mais elles sont complétées par des réponses dont le résultat implique potentiellement un risque pour nos libertés fondamentales d’une part et une vision partielle, voire partiale d’autre part du risque, notamment lorsqu’il s’agit de dénoncer des manœuvres extérieures qui ne peuvent se limiter à celles de la Russie lorsque l’on paraît refuser de voir celles, entre autres, de pays comme l’Algérie qui ne dissimule pas sa volonté d’instrumentaliser sa diaspora ou du Qatar qui use de sa puissance financière. Tout se passe comme si la saisie de problèmes réels préparait bien plus une offensive dans le but de préserver un leadership idéologique sur le pouvoir et son exercice plutôt que de sauvegarder les fondements de la démocratie libérale. C’est vraisemblablement ce glissement qui tend à opérer désormais : de l’intérieur et par le haut, une démocratie se “délibéralise”, en prétendant défendre ce qu’elle est de moins en moins, comme s’il fallait figer par des législations contraires à son esprit et à ses valeurs un ordre politique dont on craint l’obsolescence et la remise en question… Pierre Manent constatait déjà en 2020 dans un entretien au “Figaro” que nous sortions depuis longtemps “à bas bruit d’un régime démocratique et libéral”. Six ans plus tard, son constat est plus que jamais en voie de dangereuse confirmation.o ■ o ARNAUD BÉNEDÉTTI

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.











