
Par Mathieu Bock-Côté.
COMMENTAIRE JSF — Cette chronique est parue samedi 22 août dans Le Figaro. Nous ne nous associerions pas volontiers à une critique exterminatrice de l’État — le nôtre a fait la France et sa grandeur sous les Capétiens — ni au néolibéralisme qui s’ensuivrait, réduirait la société au marché et instaurerait le règne du « renard libre dans le poulailler libre », jungle primitive non recommandable. Il faut donc, selon nous, « raison garder ». La première Action française dénonçait l’étatisme lorsqu’il s’empare des fonctions naturelles de la société, et elle louait les bienfaits de l’État dans son ordre, celui que, curieusement, on a pris l’habitude, sous notre République nostalgique, d’appeler « régalien ». Notre État a déserté ce champ d’action, qui est le sien par excellence. Il l’a confié à d’autres et n’est plus que prédateur parasitaire, en effet. La situation nous paraît se résumer au propos de Sganarelle visant Don Juan, dans la comédie inégalée de Molière : « C’est un grand malheur qu’un grand seigneur méchant homme. » Est-il difficile de transposer ? — JSF
CHRONIQUE – On dit du fisc qu’il s’agit de la seule administration toujours compétente. La cyberattaque dont il a été victime montre que, comme le reste de l’État, il sait ponctionner les ressources de ceux qui vivent sous sa férule, mais ne livre qu’imparfaitement les services publics promis.

À la mi-août, on apprenait que la Direction générale des finances publiques avait été victime d’un piratage massif. Les données fiscales de centaines de milliers de Français ont été volées par des hackeurs habiles. Détail de plus : la DGFiP ne s’est pas rendu compte immédiatement qu’on l’avait braquée. À la manière d’un Rantanplan administratif, elle sentait qu’il se passait quelque chose de pas net, mais quoi ? Après que les pirates ont revendiqué leur coup, pour mieux mettre à la vente les données recueillies, on l’a su : ils ont mis la patte, parmi d’autres choses, sur les coordonnées civiles et le revenu fiscal de référence. Même la correspondance fiscale entre l’État et quelques centaines d’individus a pu être consultée. Chic ! Rien de mieux que de savoir ses échanges avec Bercy exposés !
On dit du fisc qu’il s’agit de la seule administration toujours compétente – c’est même une de ces banalités qu’on aime répéter pour avoir l’air d’un esprit pénétré. Les fins limiers de l’administration fiscale savent trouver l’argent partout et traquent avec acharnement le moindre centime. Ils savent renifler les piécettes qu’on voudrait leur cacher, ou même qu’on a sincèrement oublié de leur déclarer. L’homme ordinaire qui voudrait ruser avec lui perdra toujours. L’argent qu’il gagne ne lui appartient pas. Il travaille pour la collectivité, comme un forçat. Le Seigneur de Bercy prend d’abord la part qu’il désire, et laisse ensuite les miettes aux gueux, en leur disant qu’ils sont chanceux d’avoir un maître si généreux. Mais, quand vient le temps de protéger l’identité des gens qu’il détrousse, il fait plutôt penser au Gendarme de Saint-Tropez. L’État taxeur fonctionne avec un gourdin fiscal, l’État protecteur des données des uns et des autres ressemble à une passoire numérique.
Si cela agace particulièrement, c’est notamment parce que, au même moment, l’État pilote une généralisation de la facturation électronique entre les entreprises. Ce qui est recueilli par la numérisation intégrale de l’existence sera hacké demain. Mais cela va encore plus loin et nous conduit à une autre polémique, présente ces dernières semaines. L’État s’est mis en tête de ficher numériquement les citoyens qui entendent participer, d’une manière ou d’une autre, aux réseaux sociaux. Il a d’abord prétendu le faire pour défendre les mineurs, mais ils sont de plus en plus nombreux à reconnaître qu’il s’agit aussi de resserrer l’accès aux différentes plateformes numériques, à la veille de la présidentielle : on craint que les individus qui s’y aventurent attrapent de vilaines idées à la manière de vilains virus. Il faut donc les contenir dans le système médiatique traditionnel, moins perméable aux idéologies indésirables.
Les fins limiers de l’administration fiscale savent trouver l’argent partout et traquent avec acharnement le moindre centime. Ils savent renifler les piécettes qu’on voudrait leur cacher, ou même qu’on a sincèrement oublié de leur déclarer.
On promet toutefois, chaque fois, que les informations qu’ils confieraient aux différents systèmes de vérification pour obtenir leur passe numérique seraient absolument protégées. Pas d’inquiétude, citoyen, ce que l’État pourra voir, personne d’autre ne le verra. La blague ! Léviathan s’est fait prendre les culottes à terre et semble un peu imbécile. Il est difficile de ne pas généraliser cette réflexion. Chez les modernes, l’État n’a pas d’abord pour fonction de permettre à l’homme de vivre en tant qu’animal politique, dans une communauté tournée vers la poursuite du bien commun. Aristote, à partir du XVIIe siècle, fut congédié, et remplacé par Hobbes, plus terre à terre : l’État devait assurer la sécurité de l’individu et lui éviter la mort violente. C’était d’abord à cela qu’il servait. Il échangeait la protection contre la soumission. Hobbes ajoutait, en publiant sa théorie, que, si l’État ne parvenait plus à assurer sa mission, l’individu pouvait s’en dissocier – s’en délivrer.
L’État devait protéger et punir – il rançonne et punit désormais sans protéger. Plus méchamment, on dira qu’il s’agit d’un racket de protection qui a fait faillite. S’il sait toujours ponctionner les ressources de ceux qui vivent sous sa férule, il ne livre plus qu’imparfaitement les fameux services publics promis. Il ne protège plus des bandits, n’assure plus la libre circulation sur le territoire, n’instruit plus à l’école, ne soigne plus vraiment à l’hôpital, et garde encore moins les frontières. Mais le bougre est toujours aussi vorace. C’est un obèse morbide qui se nourrit de taxes et d’impôts, réfractaire à toute forme de diète. S’il s’arrête un jour de se goinfrer du bien de l’homme ordinaire, c’est pour le dévorer deux fois plus le lendemain.
Cette faillite, à l’heure numérique, revient à exposer ceux qu’il prétend protéger aux nouveaux prédateurs, qui pourront ensuite braquer les victimes de la bêtise étatique un par un, les faire chanter. Mais on continuera de croire que, sans lui, nos vies seraient fades, inégalitaires, soumises à la loi du plus fort, alors que c’est lui, trop souvent, qui nous rend faibles et mous. o ■o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











