
« La Légende » de Boualem Sansal, Grasset (2026)
Par Jean-Paul Brighelli.

Quand Brighelli s’y met, s’il nous autorise cette familiarité, quand il replonge dans son univers natif, qui est littéraire, quand il se livre aux sortilèges célestes de la poésie, alors cela peut être très bien. Il peut sortir de ce beau jeu des reviviscences, tout simplement, un bel article, tel celui-ci. Il y avoue se réciter des vers parmi les plus beaux, ou plutôt se les chanter, comme nous avons vu Thibon réciter, sans jamais se lasser, du Lorca, du Goethe, ou encore Mistral et Maurras, qu’il plaçait très haut. Comme ce dernier, presque mourant, chantait encore à ses visiteurs, à quatre-vingt-quatre ans, soulevé d’enthousiasme, d’un seul jet, cent vers de Lucrèce. Les jeunes maurrassiens d’aujourd’hui, qui font beaucoup dans la théorie politique (enfin, quelques-uns), feraient peut-être bien de s’aviser que ce sera — plutôt que la seule rationalité, un peu sèche — la beauté (et non ses grimaces modernes) qui sauvera le monde de son contraire : la laideur, qui s’y est installée comme un parasite sur les esthétiques d’autrefois. C’est par là, à Athènes, que Maurras s’est lancé dans l’action de toute une vie. Et il a écrit ces deux vers que Thibon citait comme n’étant pas très, ou même pas du tout, antiromantiques : « J’ai renversé la manœuvre du monde et l’ai soumise à la loi de mon cœur. » Boualem Sansal aurait pu se les réciter du fond de sa prison barbaresque. Maurras a eu les siennes. Voilà entre eux un improbable point commun. Ce bel article est paru dans Causeur, le 2 juillet. — Je Suis Français
Manifestement emballé par La Légende, le récit que vient de publier Boualem Sansal, consacré à la longue année que l’otage de Tebboune a passée dans les geôles algériennes, notre chroniqueur, qui recense et encense le livre dans le prochain numéro de Causeur, revient sur un détail qui pour lui, apparemment, n’en est pas un : c’est par la poésie que l’écrivain a su survivre aux conditions extrêmes de son emprisonnement, alors que la junte d’Alger n’aurait pas détesté qu’il y succombe.
Que feriez-vous pour survivre cinq ans durant — la peine à laquelle Boualem Sansal a été condamné au terme d’un procès kafkaïen — dans une cellule de 9m2, partagée avec un « droit commun » qui par chance n’était pas agressif ?
Boualem Sansal, arrêté en novembre 2024, condamné en mars 2025 à cinq ans de prison, peine confirmée en appel, a eu recours à la poésie pour ne pas sombrer, ni devenir fou. « Je me suis réfugié dans la poésie », explique-t-il. Et d’énumérer les œuvres dont il se récitait des fragments, au gré de sa mémoire, comme les « hommes-livres » de Ray Bradbury dans Fahrenheit 451 : la poésie parnassienne de José-Maria de Heredia (« Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal… »), la Ballade des pendus de Villon — une œuvre in situ, si je puis dire — ou « mon poème préféré, Mon rêve familier de Verlaine ». « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant… » Très vite, le prisonnier a récité ces poèmes à ses compagnons de chaîne, avant de leur en faire écrire, et de belle facture :
« Alors naît la légende
Non celle des héros.
Non celle de livres.
Une légende pauvre,
Faite de mots usés, de souvenirs mal tenus,
de rêves sans grandeur.
La légende des enfermés.
Celle qui dit qu’un jour, peut-être,
La porte s’ouvrira. »
Dans mes dix dernières années parisiennes, j’habitais rue du Poteau, dans le XVIIIe, et chaque matin, vers cinq heures, je partais avec mon chien courir dans les rues de la capitale. Rue Championnet, Place des Ternes, Champs-Elysées, rue Royale, Saint-Lazare, rue d’Amsterdam et Place Clichy, et retour par Caulaincourt. Une bonne dizaine de kilomètres dans une ville-fantôme, à boire du brouillard en écoutant mon pas sur le glabre bitume, comme dit Nougaro, et à me réciter, dans l’ordre chronologique, tout ce que je connaissais de poèmes. De Charles d’Orléans à Francis Ponge : j’ai vérifié un jour, de Marseille à Cassis, que j’en savais assez pour courir un semi-marathon. La poésie vous prête ses ailes.
Je me suis toujours passionné pour les stratégies de survie. À Auschwitz, le père de Patrick Balkany repassait son pyjama rayé sous les planches de son galetas, et survécut par dandysme, étant le seul déporté à circuler avec un pli bien marqué. Primo Levi composa de tête Si c’est un homme, le livre qui le rendra célèbre. Apollinaire, interné sous la suspicion d’avoir aidé à voler la Joconde, rédigea là la section « À la Santé » d’Alcools. : « Que lentement passent les heures / Comme passe un enterrement… » La poésie aide à survivre. Et il faut être bien sot pour ne pas comprendre qu’un poème étudié en classe aide à supporter l’ennui féroce généré par les pédagogies modernes, qui d’ailleurs récusent la poésie, sous prétexte que Rousseau détestait ce bon Monsieur de La Fontaine.
Sansal, cancéreux, misérable, accroché à l’espoir de voir son épouse au parloir une fois tous les quinze jours, a survécu par la poésie, et pour la littérature. Son livre est bien plus qu’un témoignage : il est la preuve que, comme disait si bien De Gaulle quand on lui conseillait de faire arrêter Sartre, on n’embastille pas Voltaire. Mais allez expliquer ça à un tyran moderne, qui ne connaît guère, par cœur, que les versets du Coran et le numéro de son compte en Suisse… »o■o JEAN-PAUL BRIGHELLI
Jean-Paul Brighelli
Agrégé de Lettres modernes, ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, Jean-Paul Brighelli est enseignant à Marseille, essayiste et spécialiste des questions d’éducation. Il est notamment l’auteur de La fabrique du crétin (éd. Jean-Claude Gawsewitch, 2005).


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