
En novembre 1894, l’Académie de Savoie, sous l’impulsion de François Descotes, propose de dresser un monument en l’honneur des deux frères philosophes et écrivains savoyards, Joseph et Xavier de Maistre. Une souscription internationale s’ouvre en 1895 pour financer la statue (qui sera sculptée par Ernest Dubois et inaugurée à Chambéry en 1899).
Maurras réagit au début de l’année 1896 à ce projet alors que, jeune journaliste et critique littéraire (pour Le Soleil notamment), il achève sa mue royaliste.
Le Monument de Chambéry

Un groupe de Savoyards intelligents et patriotes veut élever un monument à la mémoire des frères de Maistre. C’est une grande affaire, et l’entreprise honore tous ceux qui y prendront leur part ; elle donne aussi une indication heureuse sur l’état présent des esprits. Il faudrait que l’on pût en causer tout au long et, comme Montesquieu le disait d’Alexandre, tout à notre aise.
Honnête et charmant homme, Xavier de Maistre est un de nos plus agréables écrivains. Il y a en Savoie, sur les frontières de la Suisse, une sorte d’Attique, que l’on est libre de trouver un peu alpestre et neigeuse ; mais l’air clair, le ciel fin, les eaux bleues y invitent aux pensées douces, à la rêverie modérée, à l’émotion sereine, contenue et pure. N’en doutez pas, les meilleures strophes du Lac de Lamartine, les éternelles, celles qui rappellent le mieux la sage tristesse d’Horace, viennent de là. C’est là que Xavier de Maistre naquit ; c’est là ou c’est en se rappelant ces beaux lieux qu’il écrit les cinq ou six histoires qui nous gardent son nom. Ne les aimez-vous pas ? Si parfois le badinage y est un peu lent, le souffle court, et si la verve faiblit parfois, quelle simplicité et quelle noblesse divines ! Quelques phrases de lui sont dans le souvenir de tous les gens de goût ; elles sont excellentes pour reposer un bon esprit des phrases de Rousseau ; car cet aimable Savoyard fut créé, mis au monde et doué des talents du style expressément pour reposer et consoler de ce Suisse accablant.
Néanmoins l’auteur du Lépreux ne laisse pas que de ressembler à Rousseau, et même quelquefois comme un fils à son père. Il n’en est pas de même de l’auteur des Considérations sur la France. Joseph de Maistre, lui, ne ressemble à Rousseau que comme le jour peut ressembler à la nuit. Ce puissant écrivain, l’un des plus forts de notre langue, n’a d’attache et de ressemblance avec rien de vil. Et c’est même une des raisons qui expliquent qu’il ait mis un temps si long, presque un siècle, à se faire accepter du plus grand nombre. Le vulgaire mit une singulière ardeur à l’ignorer.
Il est vrai que les médiocres ont tout fait pour détourner de lui l’attention, la curiosité et l’étude. On l’a appelé un Prophète du Passé, parce qu’il n’a jamais cessé de rappeler quelques-unes des lois constitutives du monde. On l’a traité de Voyant, et c’était dire visionnaire, parce qu’il a été clairvoyant et prévoyant. On l’a donné pour un mystique. Il n’était pas mystique. Toutes ses opinions sont fondées, comme les vôtres et les miennes, sur l’observation, l’induction et la déduction : mais observation d’une force et d’une lucidité profondes, induction prompte et brillante comme l’éclair, déduction des plus rigoureuses… Je veux que Bonald l’ait dépassé en logique : il demeure, pour la sagacité, pour le sûr et subtil instinct politique, le premier des hommes qui aient raisonné sur les révolutions de la France et sur l’avenir de l’Europe.
L’exemple d’un Auguste Comte inscrivant les Soirées de Saint-Pétersbourg et le traité Du Pape dans la bibliothèque positiviste passa naguère pour un trait de folie véritable ou tout au moins d’illuminisme, s’il ne résultait de quelques monstrueux paradoxe. Joseph de Maistre était un de ces noms, très vénérés d’une chapelle, qui, partout ailleurs, paraissaient défier le bon sens. Il ne le défie plus. On commence de juger mieux. En adoptant Joseph de Maistre, l’Université fait ressortir ce qu’il y a en lui de ce que nous nommons positif et scientifique. Au pays de Savoie, tout se passe à souhait : les partis et les coteries se taisent ou s’unissent dans les diverses assemblées pour honorer ensemble ce puissant génie politique et philosophique.

Cependant, il ne faudrait pas que la renommée de Joseph de Maistre, en s’étendant, devînt une chose si calme et si sereine qu’elle en perdît toute couleur et toute signification. Il ne faudrait pas qu’en louant l’homme l’on repoussât dans l’oubli ce qu’il eut de plus cher, à savoir les idées maîtresses de ses livres ; ces idées ont été toute sa vie, il y a mis sa haine et son amour. Cela est mémorable. Observez aussi qu’il ne s’agit point, lorsqu’on parle des idées de Joseph de Maistre, d’idées mortes ou d’idées vieillies ou d’idées qui nous soient devenues indifférentes : ces idées sont encore comme un champ de bataille où se poursuivent les esprits. Toutes sont présentes et vivantes, toutes, actuelles. Anarchie ou autorité, désordre intellectuel ou unité des pensées, voilà les partis que nous présente Joseph de Maistre. Aujourd’hui comme en 1797, il faut choisir entre ces partis. Aujourd’hui comme alors, on est pour lui ou contre lui. On est du côté des sensibles et des philanthropes ou du côté de l’éloquent et du véhément défenseur de la majesté de la guerre. Et, en ce sens, il n’y a pas une ligne de ses livres qui ne soit pleine de leçons.
Autre leçon, tirée de sa biographie : cet esprit juste, qui, voyant avec une lucidité impitoyable les plus tristes, les plus dures lois de la vie, se faisait un devoir de confesser ce qu’il voyait ainsi qu’il le voyait, n’avait pas le cœur dur. Rien, en Joseph de Maistre, du triste, du sectaire ; rien du buveur de sang. Il laissait la férocité, même la dureté, aux idylliques meurtriers de la Révolution, les Saint-Just et les Robespierre. C’était un honnête homme, un magistrat fort attaché à son état, nourri des belles-lettres, de manières exquises, de commerce charmant et sûr. Il faisait une légitime apologie du bourreau, mais ne se faisait point lui-même bourreau ni tyran, chez les siens ou ailleurs. Ses lettres à sa fille confirment tout ce que ses amis ont conté de lui ; on ne le quittait point sans peine, pour si peu qu’on l’eût fréquenté, tant il avait de grâce et de véritable amitié. Il était généreux et pitoyable ; il était bon. Il pensait seulement que la bonté, ni la pitié, ni les dispositions d’une nature généreuse ne constituent les facultés de l’intelligence et de la raison : on raisonne, on comprend, on recherche la vérité avec son esprit ; le cœur nous aide à vivre, nous enseigne à aimer. Si l’on intervertit les rôles, soit qu’on ne veuille raisonner qu’avec le cœur, soit qu’on ne veuille aimer qu’avec l’intelligence, on court le risque d’être un détestable raisonneur ou un ami fâcheux.
Ainsi pensait Joseph de Maistre. Élevons-lui un monument ; mais tâchons surtout de comprendre et de répandre sa méthode.
Charles MAURRAS
Le Soleil, 25 janvier 1896.

Nombre de pages : 340.
Prix (frais de port inclus) : 29 €.
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Cet article de Maurras sur Maistre de 1898 dans le Soleil ! C’est une trouvaille. Et en plus l’article est excellent. Il pourrait faire un Grand texte dans Je suis français..