
Le prince Eudes d’Orléans, duc d’Angoulême et frère cadet du Comte de Paris, publie « La France dans le temps long, une lettre hebdomadaire d’analyse consacrée à cette France-là : celle qui dure, qui se transforme, qui résiste ou qui cède au fil des siècles. Chaque semaine, un texte qui invite à lire le présent à la lumière du temps long. » Plusieurs articles ont déjà été publiés, tous empreints de cet esprit capétien. Après une interruption due aux vacances, nous reprenons aujourd’hui le dernier paru (6 septembre 2026) , en précisant aux lecteurs de JSF qu’ils peuvent s’abonner à cette lettre, dont chaque livraison – toutes les deux semaines – est d’une haute tenue. — Je Suis Français
Trois déplacements de regard pour comprendre notre servitude ordinaire.

Nous parlons de la liberté comme d’une évidence : un droit acquis en 1789, gravé au fronton des mairies, garanti par la loi. Mais quatre siècles plus tôt, un jeune magistrat bordelais posait une question qu’avec le temps notre vocabulaire a peut-être fini par oublier : la liberté est-elle d’abord affaire de droit, ou d’abord affaire de consentement ? Face aux tensions que nous expérimentons dans le présent — politiques, sociales, institutionnelles — relire Étienne de La Boétie, c’est probablement reprendre la question à sa racine, avant qu’elle ne devienne définitivement un mot que l’on répète sans plus en comprendre son sens.
UNE LIBERTÉ AVANT LA LIBERTÉ
Il faut se défaire d’un anachronisme avant toute chose. Quand La Boétie écrit, au milieu du XVIe siècle, la liberté n’est ni le droit individuel abstrait que proclamera plus tard la Déclaration de 1789, ni les franchises au sens médiéval et privilèges concrets — les « libertés », au pluriel — que l’Ancien Régime accordait aux villes, aux corps de métiers, aux provinces. Il vise quelque chose de plus radical : un état de nature. Pour lui, tous les hommes sont « naturellement libres, puisque nous sommes tous égaux » — coulés dans le même moule par une nature qu’il nomme « ministre de Dieu », faits pour la fraternité plutôt que pour la domination. Cette liberté-là ne se négocie pas, ne s’octroie pas, ne se limite pas à une catégorie de sujets : elle précède toute institution, y compris la monarchie que La Boétie sert lui-même comme magistrat. C’est cette antériorité qui rend le texte si dérangeant, et si difficile à classer : il n’est ni monarchiste ni républicain pourrait-on dire, parce qu’il pose la question en amont des deux.
LE REGARD DÉPLACÉ : DU TYRAN AU CONSENTEMENT
Le premier apport majeur du Discours, c’est ce déplacement de regard qui fait toute son originalité. La pensée politique s’interroge, d’ordinaire, sur la légitimité du pouvoir, sur ses vices, sur les moyens de le contenir. La Boétie pose une autre question, presque inconfortable : pourquoi ceux qui subissent la domination continuent-ils à la nourrir ? Le tyran, écrit-il, « n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent ». Ce renversement a une conséquence directe sur la manière dont on peut penser nos propres crises : il invite à ne pas s’arrêter à la dénonciation de « ceux d’en haut » — gouvernants, institutions, élites, quel que soit le nom qu’on leur donne — sans interroger aussi ce qui, dans nos propres habitudes, notre confort, notre lassitude à participer, alimente ce que nous dénonçons. Ce n’est pas déresponsabiliser le pouvoir ; c’est refuser de faire de la servitude un phénomène purement subi, alors qu’elle est, pour une part que La Boétie juge décisive, un phénomène consenti.
LE POUVOIR COMME RÉSEAU, NON COMME SOURCE
Le deuxième apport tient à l’analyse, restée la plus originale du texte, de ce que La Boétie appelle « le ressort et le secret de la domination ». Le pouvoir n’y est jamais une source unique qui rayonnerait d’un seul homme : c’est une chaîne, une pyramide de complicités. « Quatre ou cinq hommes qui le soutiennent » entraînent à leur suite des cercles toujours plus larges de bénéficiaires — six cents, puis six mille, puis des millions — chacun profitant de l’échelon inférieur tout en étant asservi par celui du dessus. Cette description a une portée qui dépasse largement le seul cas de la monarchie absolue : elle vaut pour toute administration, toute bureaucratie, tout système où l’adhésion se prolonge par la multiplication des intérêts particuliers plutôt que par la seule contrainte d’en haut. Penser le pouvoir comme réseau plutôt que comme source, c’est aussi comprendre pourquoi il est si difficile à réformer de l’intérieur : chaque échelon a quelque chose à perdre au changement, même modeste, de l’échelon supérieur.
LA DÉSOBÉISSANCE, REMÈDE SANS PROGRAMME
Le troisième apport est le plus célèbre, et le plus simple dans son expression : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. » . Nul besoin de combattre le tyran, de l’ébranler ; il suffit de ne plus le soutenir, et il « fondra sous son poids ». C’est la thèse qui a assuré au texte sa postérité politique la plus large, revendiquée aussi bien par les opposants protestants au monarque au XVIe siècle, que par les libéraux du XIXe ou plus tardivement les théoriciens modernes de la désobéissance civile et de l’action non violente.
Mais c’est aussi là que se loge la limite la plus souvent relevée par la critique : La Boétie décrit magistralement le mécanisme de la servitude sans jamais indiquer de voie concrète pour en sortir. « Ne plus servir » est une exhortation morale, presque spirituelle, non un programme d’action ni une doctrine du gouvernement légitime. Cette absence explique, mieux que toute autre raison, pourquoi le texte a pu être annexé par des courants politiques si divers sans qu’aucun ne puisse vraiment le revendiquer en exclusivité : chacun y a trouvé l’argument qui lui convenait, parce que le texte ne tranche jamais lui-même entre les usages qu’on peut en faire. Loin d’être un défaut rédhibitoire, cette ouverture est peut-être ce qui a permis au Discours de survivre à tous ses lecteurs successifs.
CE QUE NOUS FAISONS AUJOURD’HUI DE CETTE LIBERTÉ-LÀ
Reste la question qui nous concerne directement. Depuis 1789, la liberté est devenue une valeur proclamée, inscrite dans nos textes fondamentaux, enseignée comme un acquis plutôt que comme une conquête à renouveler. La Boétie nous rappelle qu’une liberté proclamée n’est pas nécessairement une liberté exercée — que la première rend la seconde possible, sans jamais la garantir. Qu’avons-nous conservé, dans nos institutions et nos réflexes collectifs, du long apprentissage de la servitude qu’il décrivait déjà ? La République actuelle est-elle, sur ce plan précis, une rupture avec les mécanismes de consentement passif que La Boétie dénonçait au XVIème siècle, ou en a-t-elle simplement changé les formes — l’habitude, les distractions publiques, la chaîne des intérêts particuliers trouvant, sous d’autres noms, à se reconstituer ? Il ne s’agit pas de trancher entre les régimes et les idées, ni de plaider pour l’un contre l’autre, mais de se servir de ce texte comme d’un instrument de lucidité : un miroir tendu à toute société, quelle que soit sa forme institutionnelle, pour qu’elle interroge ce qui, en elle, continue de préférer le confort du joug connu à l’exercice, toujours incertain et toujours à recommencer, de la liberté.
Eudes d’Orléans
« La liberté est donc naturelle ; c’est pourquoi nous ne sommes pas seulement nés avec elle, mais aussi avec la passion de la défendre. »
Étienne de La Boétie
SOURCES ET RÉFÉRENCES
1. Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, texte en français modernisé, éd. singulier.eu, p. 6.
2. Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, texte en français modernisé, éd. singulier.eu, p. 7.
3. Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, texte en français modernisé, éd. singulier.eu, p. 3.
4. Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, texte en français modernisé, éd. singulier.eu, p. 16.
5. Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, texte en français modernisé, éd. singulier.eu, p. 6 (« Soyez résolus à ne plus servir… »).
6. Jean-François Payen, Notice bio-bibliographique sur La Boëtie, l’ami de Montaigne, suivie de la Servitude volontaire…, Paris, Typographie de Firmin Didot Frères, 1853.
7. Étienne de La Boétie, De la servitude volontaire ou le Contr’un, préf. Auguste Vermorel, Paris, Librairie de la Bibliothèque nationale, 1879.
8. Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, Paris, Michel Lévy Frères, 1856 (référence générale, sans citation directe).
9. Quentin Skinner, Liberty before Liberalism, Cambridge, Cambridge University Press, 1998 (référence générale sur la distinction entre libertés d’Ancien Régime et liberté révolutionnaire, sans citation directe).
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© Prince Eudes d’Orléans, 2026.
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