
Par Sébastien Lapaque.

S’il est dans la presse française et spécifiquement au Figaro un critique littéraire authentique, de la meilleure veine et du plus vrai talent, un critique qui est aussi « un style », c’est sans conteste Sébastien Lapaque et, comme par hasard — ce n’est un secret pour personne —, il vient de l’Action française, où il a passé une partie de sa jeunesse turbulente. Avant qu’il y devînt, pour ainsi dire, un « maudit », anathémisé par les caciques du moment parce qu’il était — et il le reste — passionnément bernanosien. Car, à cette époque-là, Bernanos aussi était, à l’Action française, un maudit, au nom des querelles de l’entre-deux-guerres… La culture de Sébastien Lapaque ne s’est pas faite par la lecture des « brochures » d’un bas-militantisme déséchant, mais dans les œuvres : littéraires, historiques ou d’histoire des idées. À preuve, cet article — finalement d’actualité — paru dans Le Figaro de ce matin. Lapaque constate, en effet, pour conclure son article, que la venue de Léon XIV à la Grotte redonne aujourd’hui à ces querelles une actualité inattendue. Il l’a même sans-doute écrit pour cela. Et c’est tant-mieux. — JSF
Au moment où Léon XIV se rend à la grotte de Massabielle, retour sur la bataille autour des apparitions déclenchée à la fin du XIXe siècle par la contre-enquête d’Émile Zola. Des diatribes de Léon Bloy à la méditation mystique de Huysmans, un affrontement entre le scientisme et la foi au cœur de la guerre des deux France.

Le 22 août 1891, quelques mois après la promulgation de l’encyclique sociale Rerum novarum par le pape Léon XIII, Émile Zola profite d’un périple pyrénéen avec sa femme, Alexandrine, pour faire étape au sanctuaire de Lourdes. Dans la Bigorre des vallées, le romancier est assailli par le roulement incessant des processions, les psaumes, le braillement des hymnes, les bondieuseries inouïes, le feu crépitant des cierges… Cent cinquante mille pèlerins… Un troupeau de boiteux, de dyspeptiques, de paralysés, d’hydrocéphales, d’enfants ratatinés, des escadrons de cornettes, de vieillards en décomposition, de soutanes crottées, de mourants cachectiques et de valides goguenards… Que dirait le maître du naturalisme face aux 3 millions de fidèles d’aujourd’hui ?
L’ambiance est pourtant douce-amère chez les catholiques de France depuis que Mgr Lavigerie, archevêque d’Alger, primat d’Afrique, a déclaré que Rome entérinait la forme républicaine du gouvernement devant une bordée d’officiers de marine (le fameux « ralliement »). La question religieuse sent la poudre au sein d’une opinion conservatrice au supplice, les chairs mises à vif par la farce boulangiste dont le héros prépare sa sortie grotesque et sanglante – une balle dans la tête sur la tombe de sa maîtresse, quelques semaines plus tard.
Autour du président Sadi Carnot, les opportunistes à queue-de-pie et les radicaux à lorgnon flairent le piège, redoutant l’infiltration cléricale. De l’autre côté de la barricade, La Croix déplore une combinazione inopportune, à l’heure où le défilé des « trains blancs » déversés dans la Bigorre annonce le retour de la fille aînée de l’Église au souvenir de son baptême – et de ses « promesses » dont reparlera Jean-Paul II en 1980.
N’importe. Sous la canicule ou sous l’averse, la troupe des dévots de Lourdes continue de mouliner ses Ave. « Quelle ville extraordinaire ! », s’exclame le peintre des masses, médusé par le raz-de-marée humain déclenché trente-trois ans plus tôt par le témoignage enfantin d’une manifestation surnaturelle. Son regard, on l’aura compris, ressortit davantage à la perplexité ironique du carabin positiviste qu’au frémissement sacré du converti fin-de-siècle. Zola est ulcéré par le spectacle des extasiés, des « gens aplatis », des illuminés aimantés par l’« hallucination » d’une « fille de quatorze ans » et des médecins déstabilisés en plein siècle du matérialisme triomphant qui « blague et qui doute de tout ». Dans la fièvre d’une nuit d’été, reclus à l’hôtel, il consigne ses impressions sur neuf feuillets où s’esquissent les contours d’un roman à venir : Lourdes !
Grâce à la publication de ces fragments dans la « Pléiade » avec la trilogie romanesque Lourdes, Paris, Rome (Les Trois Villes), le diagnostic initial de l’écrivain républicain au milieu des scrofuleux éclate sans ordre et sans fard : « … la superstition s’entêtant au seuil du vingtième siècle. Ce besoin quand même du surnaturel pour le bonheur de l’humanité, au milieu de l’impassible nature, cruelle et injuste selon nous. »
S’agissant de Bernadette Soubirous, la petite paysanne morte à 35 ans en 1879, persuadée d’avoir entendu l’Immaculée Conception lui parler dans la grotte de Massabielle en 1858, Émile Zola tranche : névrose. Il faudra attendre décembre 1892 et un article retentissant du Pr Jean-Martin Charcot, baron de la Salpêtrière et pape laïque des maladies nerveuses, pour qu’on colle aux visions le mot couperet : « hystérie ».
La rumeur du passage à Lourdes du badigeonneur belliqueux s’étant répandue des salons parisiens aux cloaques londoniens, le mensuel britannique The New Review a commandé au célèbre aliéniste son expertise sur ce que les prédicateurs évangéliques nord-américains, adeptes de la résorption du mal par l’oraison, ont baptisé le « faith healing ». L’enjeu était capital. La cote miraculeuse de la grotte ne cessait de grimper. L’opinion anti-Vatican, anti-pape et anti-curés exigeait une purge. La bourgeoisie intellectuelle empaillée par Philippe Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges suffoquait à l’idée qu’une réponse catholique grandiose vienne ringardiser ses séances de tables tournantes.
« Que soy era Immaculada Concepciou »… « Scandale d’un vagin non contaminé », s’amuse Philippe Muray, génial historien du futur et prophète du passé. « La Vierge rafle tout le féminin par ses apparitions, elle pompe tout le 19-Femme, asphyxie l’explosion féministe-messianique, les Isis, les Clotilde, les filles du feu et les fées des neiges. Bien sûr, on feint de n’y voir qu’une preuve de plus de la débauche catholique, de sa sexualisation à outrance. À sa façon, toute une partie de l’œuvre de Zola se dressera contre ce scandale. (…) Il faut les voir, tous, hallucinés, eux qui triomphaient. Extrêmement perturbés par les initiatives invraisemblables d’une Église qui n’arrête pas de remonter de ses catacombes pour parasiter le cours normal du progrès. L’Église est devenue à partir de là une sorte de Sphinx évidemment répulsif auquel il faut apporter très vite des réponses dans l’espoir de le voir se reprécipiter dans l’abîme. »
Intitulée La Foi qui guérit, la réponse de Charcot précède de vingt mois celle du roman de Zola. Écartant l’hypothèse de la supercherie, le neurologue ombrageux s’emploie à une reductio ad materiam du phénomène surnaturel. Si l’eau de la grotte ne possède aucun pouvoir guérisseur organique, l’atmosphère de ferveur collective et l’autosuggestion peuvent provoquer la rémission spectaculaire de lésions d’origine nerveuse. À mi-chemin entre les mécréants qui nient les guérisons et les extasiés qui les attribuent à la Vierge, l’incroyant Charcot, dont les sympathies vont cependant au Bouddha, concède au sentiment religieux la valeur thérapeutique d’un placebo toléré par la Faculté.
Ce compromis d’homme du monde ne suffit pas à l’intransigeance du patron des cordonniers impies attelé à la rédaction de son livre. Là où le docteur des fous observe les mécanismes de l’esprit, le romancier du réel veut faire valoir les droits du matérialisme le plus strict. Pour Zola, accorder le moindre pouce de terrain à la grâce qui sauve reviendrait à capituler devant la bêtise médiévale et les fables d’un autre âge.
Publié au cœur d’un été 1894 maussade et humide, Lourdes dresse le portrait d’une humanité broyée par la douleur qui vient quémander à la Vierge une lueur que le progrès scientifique tarde à lui offrir. Le roman oppose la figure de l’abbé Pierre Froment, un prêtre en proie au doute rationnel, à celle de Marie de Guersaint, une malade atteinte d’une paralysie d’origine hystérique, dans la droite ligne des théories de Charcot.
Au terme d’une montée collective vers la Grotte, lorsque la jeune malade se lève de sa voiture d’invalide, au milieu de dévots hurlant des « Sainte Vierge, guérissez nos malades ! », la foule subjuguée crie au miracle. La démonstration romanesque est faite. La foi ne guérit pas l’impossible. Elle libère temporairement les corps de leurs propres traumatismes psychiques. En ramenant Bernadette Soubirous au rang d’une hallucinée et le sanctuaire à une immense fabrique d’illusions marchandes, le cuirassé lourd Zola est persuadé d’avoir enfoncé par le centre les lignes arrière de l’ordre moral.
C’est compter sans les francs-tireurs mystiques qui mènent la guerre en enfants perdus. Tandis que Verlaine fait vibrer la poésie du Saint-Sacrement et de la prière, la contre-attaque littéraire s’organise. Voyez la riposte de Léon Bloy, publiée dans les colonnes du Mercure de France en septembre 1894 ; entendez ce titre : « Le Crétin des Pyrénées » ! Avec sa fureur apocalyptique habituelle, le « Mendiant ingrat » ne prend pas la défense de la laideur architecturale de la basilique ni du bazar des marchands du Temple qu’il exècre autant que Zola. Il s’insurge contre « l’horreur du mystère » et contre Zola, « ce Michel-Ange de la crotte », esprit plat qui raffole de tout ce qu’il y a « de plus bête, de plus ignare, de plus malpropre » dans les lieux communs de son temps. Or, la détresse des pauvres et la misère des corps observées à Massabielle n’appellent pas une explication savante, mais l’intercession douloureuse de « Celle qui pleure ».
Douze ans plus tard, peu après la réhabilitation du capitaine Dreyfus, dans une France fracturée par la loi contre les congrégations (1901) et la séparation des Églises et de l’État (1905), la réponse de Huysmans est sensible, spirituelle. Ancien disciple de Zola, dissident du naturalisme devenu un pèlerin de l’âme, il publie Les Foules de Lourdes à la fin de l’été 1906 (1). Dans ce recueil de choses vues glanées au cours de deux longs séjours à « l’hôpital de campagne de la Sainte Vierge » en 1903 et 1904, il ne nie pas la laideur du style sulpicien ni la vulgarité du commerce qui entoure la Grotte.
Mais là où Zola ne voyait que charlatanisme, l’esthète se laisse toucher par l’énigme de la réversibilité des peines. Selon la doctrine des âmes réparatrices, la souffrance des innocents à Lourdes n’a rien d’un désordre somatique à résorber par la suggestion. C’est une offrande mystique, gracieusement réinvestie pour expier la faute du monde pécheur. « La souffrance est la grande institutrice de l’âme ; elle est la seule force capable de briser la carapace de notre égoïsme et de nous faire entrevoir l’Au-delà. »
La venue de Léon XIV à la Grotte redonne aujourd’hui à ces querelles une actualité inattendue. Un très long siècle après la parution de Lourdes, la cité mariale continue d’accueillir chaque année des centaines de milliers de malades venus pour recevoir un signe divin. Sans que l’opinion anticléricale ait renoncé à une ironie capable de virer à la haine. Ni que les neurologues, qui ont troqué le pince-nez de Zola pour l’imagerie à haute résolution, n’aient percé le secret de l’inscription ininterrompue, au cœur de notre siècle de perfection technologique, de 30 à 40 cas chaque année de guérisons inexpliquées dans les scrupuleux registres du Bureau des constatations médicales. Le scalpel de Zola a manqué l’asepsie du mystère : la France demeure le pays du miracle.o ■ oSÉBASTIEN LAPAQUE
(1) Lire Martine Holtzmann et Frédéric Anton, « J.K. Huysmans à Lourdes. Considérations d’un écrivain converti », Éditions OnTau, 2026. S. L.












