
« l’Algérie n’a pas été libérée pour devenir libre. Elle a été confisquée. Elle a été enfermée dans un système né du FLN, placé sous la houlette de l’armée, sanctifié par la propagande, verrouillé par la peur, reconduit de génération en génération sous des costumes différents, des discours différents, des promesses différentes, mais avec la même vérité : le pouvoir est tout, le peuple n’est rien. »
Par Boualem Sansal.

Cette lettre, tout à fait dans la manière de Boualem Sansal, est parue le 29 juin dans La Nouvelle Revue Politique. Nous n’y ajouterons aucun commentaire, si ce n’est pour rappeler le rôle particulièrement actif, et sans doute largement déterminant, qu’a joué Arnaud Benedetti dans la défense de Boualem Sansal durant sa détention en Algérie, jusqu’à sa libération. — JSF

Lettre ouverte à Monsieur Abdelmadjid Tebboune, président de la Nouvelle Algérie
Monsieur le Président,
Depuis vingt-sept ans, j’écris.
J’écris pour dire ce que tant d’Algériens savent, murmurent, taisent, avalent, puis transmettent à leurs enfants comme une maladie honteuse : l’Algérie n’a pas été libérée pour devenir libre. Elle a été confisquée.
Elle a été enfermée dans un système né du FLN, placé sous la houlette de l’armée, sanctifié par la propagande, verrouillé par la peur, reconduit de génération en génération sous des costumes différents, des discours différents, des promesses différentes, mais avec la même vérité : le pouvoir est tout, le peuple n’est rien.
J’ai écrit contre cela.
Cela n’a servi à rien.
La dictature est toujours là. Elle n’a pas reculé. Elle s’est perfectionnée. Elle s’est endurcie. Elle a appris à parler le langage du droit, de la souveraineté, de la dignité nationale, des martyrs, de la religion, de la Palestine, de l’anti-impérialisme, de la mémoire blessée et de la menace étrangère. Elle sait tout dire. Elle sait tout retourner. Elle transforme chaque critique en crime, chaque écrivain en suspect, chaque dissident en traître.
Sous votre présidence, Monsieur Tebboune, et sous l’autorité de ceux qui ordonnent derrière les murs, ce système a retrouvé une vigueur terrible. Vous appelez cela la Nouvelle Algérie. J’y vois surtout l’ancienne peur avec des mots neufs et des armes sophistiquées.
Je reconnais aussi mes erreurs. J’en ai commis beaucoup. Ma démarche péchait par naïveté. Elle n’a pas toujours été efficace. J’ai cru qu’il suffisait de parler juste pour être entendu. J’ai cru que la vérité, exposée patiemment, finirait par faire son chemin. J’ai cru qu’un écrivain pouvait encore être lu avant d’être condamné. J’ai cru qu’on pouvait critiquer un pouvoir sans être aussitôt accusé d’insulter une patrie.
C’était naïf.
Vous avez été très habile.
Quand je critique le gouvernement, vos relais disent : il insulte l’Algérie.
Quand je critique la société, que j’en dénonce les lâchetés, les hypocrisies, les aveuglements, vos communicants disent : il insulte le Peuple des Héros et des Martyrs.
Quand je dénonce l’islamisme, que votre système sait si bien manipuler, nourrir, flatter, utiliser selon les circonstances, on fait dire : il insulte l’Islam.
Et quand j’appelle à une lecture intelligente de l’islam, on dit que j’insulte Allah et son prophète.
Il ne restait plus qu’à compléter le portrait par la touche étrangère : on me dit agent de la France revancharde, complice du sionisme génocidaire, valet de l’impérialisme.
Voilà. Le dossier était complet. L’homme est condamné avant d’avoir parlé. L’écrivain est effacé avant d’avoir été lu. Le citoyen est mort avant d’avoir été jugé.
Je ne dis pas que le peuple me hait, comme vous faites dire que je hais le peuple. Je constate que beaucoup de gens vous croient. Ils croient ce qu’on leur sert à la télévision, dans les journaux, dans les mosquées, dans les réseaux de la peur. Ils répètent ce qu’on leur donne à répéter. Beaucoup ont appris à me haïr sans me connaître, à m’insulter sans me lire, à me condamner sans rien savoir.
Je vous le dis sans ironie : bravo.
Bravo, le Système.
Bravo, Monsieur le Président.
Vous avez réussi une chose remarquable : faire de moi l’un des hommes les plus haïs d’Algérie. Vous avez su insuffler contre moi une haine compacte, docile, utile. Une haine de masse. Une haine administrative. Une haine patriotique. Une haine religieuse. Une haine de commande, mais qui finit toujours, à force d’être répétée, par devenir une haine sincère.
Mais votre réussite ne s’arrête pas là.
Je ne sais comment, par contagion, ou manipulation, ou par la méthode des invitations et de la récompense, vous avez réussi à faire de moi la cible de la gauche française, une certaine gauche. Elle vous a écouté. Elle vous a compris. Elle a marché.
Cette gauche qui se croit encore du côté des opprimés et qui ne sait plus reconnaître l’oppression réelle. Cette gauche qui pardonne tout aux tyrannies dès qu’elles parlent le langage de l’anti-occidentalisme. Cette gauche qui confond les peuples et leurs geôliers. Cette gauche qui préfère les bourreaux exotiques aux dissidents vivants.
Elle avait, en son temps, voulu assassiner moralement le grand Soljenitsyne. Elle a recommencé avec moi, à ma petite échelle, mais avec la même méthode. En quelques jours, en trois mensonges, elle a fait de moi un monstre parfait : traître, facho, dangereux, impur, infréquentable.
Elle m’a jugé comme on juge dans les tribunaux soviétiques : sans preuve, sans lecture, avec cette jouissance froide et cruelle de ceux qui se sont persuadés d’être le camp du Bien et le bras séculier de la Vérité universelle.
La droite regarde, proteste, s’indigne. Mais la bataille idéologique, elle ne la connaît pas, elle arrive souvent trop tard. Elle parle raison quand l’adversaire a déjà pris le cœur. Elle parle cœur quand l’adversaire a déjà saisi les institutions. Elle ne comprend pas toujours qu’un argument ne suffit pas contre une machine. Elle attend l’homme qui lui rendra la force. À elle de le chercher et de le désigner.
Le gouvernement français, lui, a compris une chose simple : Boualem Sansal est libre, donc le dossier est classé.
Libre ?
Oui, officiellement.
Libre comme on est libre après avoir été livré aux chiens.
Libre comme on est libre quand l’ennemi n’a plus besoin de vous emprisonner parce que d’autres se chargent de vous détruire.
Libre comme on est libre quand la prison visible s’ouvre au nom de la politique et que la prison médiatique se referme au nom de la morale.
Vous voilà débarrassé de moi, Monsieur Tebboune.
La gauche française a pris le relais. Elle travaille pour vous avec une ferveur admirable. Elle s’acharne, elle veut ma disparition totale. Les faux témoins accourent. Les mots finissent toujours par armer des mains. Quand on désigne assez longtemps un homme comme un traître, un fasciste, un ennemi, de l’extrême-droite, il se trouve toujours quelque part un fanatique pour entendre le message et se mettre en marche.
Le gouvernement français, lui, attend de savoir ce que vous attendez encore de la France.
Mon ex-éditeur se voit conforté dans sa demande souveraine : me voir puni pour être parti chez la concurrence.
Tout est en ordre.
Littérairement, socialement, politiquement, je suis mort.
Mais il reste une chose.
Une seule.
Il reste les Français, et ils sont nombreux et ils me soutiennent.
Il reste mes amis du comité, et ils sont fidèles et ils sont infatigables.
Ils sont la phalange héroïque, ceux qui n’ont pas cédé. Ceux qui n’ont pas baissé les yeux. Ceux qui ont compris que mon affaire n’était pas seulement mon affaire.
À travers moi, c’est la liberté d’expression qu’on attaque, la liberté de penser, la liberté de nommer le réel, c’est le courage qui permet de refuser de s’agenouiller devant les dictateurs quels qu’ils soient.
C’est pour eux que j’ai écrit La Légende.
Ce livre n’est pas une plainte.
Ce n’est pas une défense.
Ce n’est pas le récit d’un homme qui demande réparation.
C’est un acte moral.
Tout y est : la prison, le mensonge, la peur, la solitude, l’honneur, les abandons, les fidélités, les trahisons, les lâchetés, les courages. Tout y est, parce que tout devait être dit. Non pour sauver ma personne mais pour rendre visible la mécanique qui écrase les hommes, les pays, les langues, les consciences.
Vous avez voulu faire de moi un paria.
Je prends la parole.
J’en fais un titre de noblesse.
Les pouvoirs ont toujours fabriqué des parias. Ils les exhibent pour faire peur aux autres. Ils disent : regardez ce qui arrive à celui qui parle. Regardez ce qui arrive à celui qui refuse. Regardez ce qui arrive à celui qui ne chante pas dans le chœur.
Mais l’histoire a plus de mémoire que les polices.
Elle sait reconnaître les condamnés d’hier.
Elle sait reconnaître les écrivains qu’on a voulu effacer parce qu’ils avaient regardé trop droit.
Vous disposez des journaux serviles, des procureurs zélés, des chancelleries prudentes, des communicants opportunistes, des faux patriotes, des religieux de service, des universitaires couchés, des idéologues recyclés et des bonnes consciences parisiennes.
Mais vous ne disposez pas de la vérité.
Elle est lente. Elle est seule. Elle est souvent vaincue. Mais elle revient. Toujours.
Elle revient dans les livres, dans les archives, dans les mémoires, dans les conversations de famille, dans la colère des enfants, dans les silences qui explosent.
Monsieur le Président Tebboune
Vous avez la force.
Vous avez l’appareil.
Vous avez les prisons, les tribunaux, les chaînes, les slogans.
Et vous n’avez que ça.
Moi, j’ai un livre qui parle
J’ai des amis qui veillent.
J’ai les Français qui me voient comme un des leurs, comme un compatriote digne, non par le sang ou par la parole, mais par cette fidélité têtue à la liberté. Ils savent que la liberté d’expression n’est pas un décor de République, mais sa colonne vertébrale.
Et j’ai cette certitude : un pouvoir peut salir un homme, il ne peut pas salir indéfiniment la vérité.
La Légende dira ce que votre Nouvelle Algérie ne veut pas entendre.
Si les Français lisent ce livre comme il doit être lu, non comme un épisode personnel, mais comme un avertissement lancé à leur propre pays, alors quelque chose peut encore se lever.
La France peut retrouver le goût de la liberté. Mieux : le goût du combat pour la liberté.
Elle comprendrait que la démocratie ne se défend pas avec des prudences, des communiqués tièdes et des accommodements honteux, mais avec du courage, de la parole ferme, de la fidélité et du refus.
Monsieur Tebboune, je le reconnais : vous avez gagné la bataille en Algérie et en France.
Vos soutiens des deux rives, vos relais, vos imitateurs, vos amis involontaires ou conscients travaillent efficacement à ma mise à mort sociale, politique et littéraire.
Ils devront cependant patienter encore un peu.
Car un écrivain ne meurt vraiment que lorsque plus personne ne le lit.
Et je crois bien que La Légende sera lue.
Je crois même qu’on l’entendra longtemps. o■ oBOUALEM SANSAL












