

Je suis persuadé qu’il n’y a point d’honnête homme au monde qui n’eût approuvé mes vues dans les circonstances où j’étais, c’est-à-dire asservi fatalement à une passion que je ne pouvais vaincre, et combattu par des remords que je ne devais point étouffer. Mais se trouvera-t-il quelqu’un qui accuse mes plaintes d’injustice, si je gémis de la rigueur du ciel à rejeter un dessein que je n’avais formé que pour lui plaire ? Hélas ! que dis-je ? à le rejeter ! il l’a puni comme un crime. Il m’avait souffert avec patience tandis que je marchais aveuglément dans la route du vice ; et ses plus rudes châtiments m’étaient réservés lorsque je recommencerais à retourner à la vertu. Je crains de manquer de force pour achever le récit du plus funeste événement qui fut jamais.
J’allai chez le gouverneur, comme j’en étais convenu avec Manon, pour le prier de consentir à la cérémonie de notre mariage. Je me serais bien gardé d’en parler à lui ni à personne, si j’eusse pu me promettre que son aumônier, qui était alors le seul prêtre de la ville, m’eût rendu ce service sans sa participation ; mais, n’osant espérer qu’il voulût s’engager au silence, j’avais pris le parti d’agir ouvertement.
Le gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui était extrêmement cher. C’était un homme de trente ans, brave, mais emporté et violent. Il n’était point marié. La beauté de Manon l’avait touché dès le jour de son arrivée, et les occasions sans nombre qu’il avait eues de la voir, pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu’il se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il était persuadé, avec son oncle et toute la ville, que j’étais réellement marié, il s’était rendu maître de son amour jusqu’au point de n’en rien laisser éclater, et son zèle s’était même déclaré pour moi dans plusieurs occasions de me rendre service.
Je le trouvai avec son oncle lorsque j’arrivai au fort. Je n’avais nulle raison qui m’obligeât de lui faire un secret de mon dessein ; de sorte que je ne fis point difficulté de m’expliquer en sa présence. Le gouverneur m’écouta avec sa bonté ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu’il entendit avec plaisir ; et, lorsque je le priai d’assister à la cérémonie que je méditais, il eut la générosité de s’engager à faire toute la dépense de la fête. Je me retirai fort content.

Une heure après, je vis entrer l’aumônier chez moi. Je m’imaginai qu’il venait me donner quelques instructions sur mon mariage ; mais, après m’avoir salué froidement, il me déclara, en deux mots, que M. le gouverneur me défendait d’y penser, et qu’il avait d’autres vues sur Manon. « D’autres vues sur Manon ? lui dis-je avec un mortel saisissement de cœur ; et quelles vues donc, monsieur l’aumônier ? » Il me répondit que je n’ignorais pas que M. le gouverneur était le maître ; que Manon ayant été envoyée de France pour la colonie, c’était à lui à disposer d’elle ; qu’il ne l’avait pas fait jusqu’alors, parce qu’il la croyait mariée ; mais qu’ayant appris de moi-même qu’elle ne l’était point, il jugeait à propos de la donner à M. Synnelet, qui en était amoureux.
Ma vivacité l’emporta sur ma prudence. J’ordonnai fièrement à l’aumônier de sortir de ma maison, en jurant que le gouverneur, Synnelet, et toute la ville ensemble, n’oseraient porter la main sur ma femme ou ma maîtresse, comme ils voudraient l’appeler.
Je fis part aussitôt à Manon du funeste message que je venais de recevoir. Nous jugeâmes que Synnelet avait séduit l’esprit de son oncle depuis mon retour, et que c’était l’effet de quelque dessein médité depuis longtemps. Ils étaient les plus forts. Nous nous trouvions dans la Nouvelle-Orléans comme au milieu de la mer, c’est-à-dire séparés du reste du monde par des espaces immenses. Où fuir, dans un pays inconnu, désert, ou habité par des bêtes féroces et par des sauvages aussi barbares qu’elles ? J’étais estimé dans la ville, mais je ne pouvais espérer d’émouvoir assez le peuple en ma faveur pour en obtenir un secours proportionné au mal : il eût fallu de l’argent, j’étais pauvre. D’ailleurs le succès d’une émotion populaire était incertain ; et si la fortune nous eût manqué, notre malheur serait devenu sans remède.
Je roulais toutes ces pensées dans ma tête, j’en communiquai une partie à Manon ; j’en formais de nouvelles sans écouter sa réponse ; je prenais un parti, je le rejetais pour en prendre un autre ; je parlais seul, je répondais tout haut à mes pensées, enfin j’étais dans une agitation que je ne saurais comparer à rien, parce qu’il n’y en eut jamais d’égale. Manon avait les yeux sur moi : elle jugeait par mon trouble de la grandeur du péril ; et, tremblant pour moi plus que pour elle-même, cette tendre fille n’osait pas même ouvrir la bouche pour m’exprimer ses craintes.
Après une infinité de réflexions, je m’arrêtai à la résolution d’aller trouver le gouverneur, pour m’efforcer de le toucher par des considérations d’honneur et par le souvenir de mon respect et de son affection. Manon voulut s’opposer à ma sortie ; elle me disait, les larmes aux yeux : « Vous allez à la mort ; ils vont vous tuer ; je ne vous reverrai plus : je veux mourir avant vous. » Il fallut beaucoup d’efforts pour la persuader de la nécessité où j’étais de sortir, et de celle qu’il y avait pour elle de demeurer au logis. Je lui promis qu’elle me reverrait dans un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c’était sur elle-même que devaient tomber toute la colère du ciel et la rage de nos ennemis.
Je me rendis au fort : le gouverneur était avec son aumônier. Je m’abaissai, pour le toucher, à des soumissions qui m’auraient fait mourir de honte, si je les eusse faites pour toute autre cause. Je le pris par tous les motifs qui doivent faire une impression certaine sur un cœur qui n’est pas celui d’un tigre féroce et cruel.
Ce barbare ne fit à mes plaintes que deux réponses, qu’il répéta cent fois. Manon, me dit-il, dépendait de lui : il avait donné sa parole à son neveu. J’étais résolu de me modérer jusqu’à l’extrémité : je me contentai de lui dire que je le croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, à laquelle je consentirais plutôt qu’à la perte de ma maîtresse.
Je fus trop persuadé, en sortant, que je n’avais rien à espérer de cet opiniâtre vieillard, qui se serait damné mille fois pour son neveu. Cependant je persistai dans le dessein de conserver jusqu’à la fin un air de modération, résolu, si l’on en venait aux excès d’injustice, de donner à l’Amérique une des plus sanglantes et des plus horribles scènes que l’amour ait jamais produites.
Je retournai chez moi en méditant sur ce projet, lorsque le sort, qui voulait hâter ma ruine, me fit rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de mes pensées. J’ai dit qu’il était brave ; il vint à moi : « Ne me cherchez-vous pas ? me dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j’ai bien prévu qu’il faudrait se couper la gorge avec vous : allons voir qui sera le plus heureux. » Je lui répondis qu’il avait raison, et qu’il n’y avait que ma mort qui pût finir nos différends.
Nous nous écartâmes d’une centaine de pas hors de la ville. Nos épées se croisèrent ; je le blessai, et je le désarmai presque en même temps. Il fut si enragé de son malheur, qu’il refusa de me demander la vie et de renoncer à Manon. J’avais peut-être droit de lui ôter tout d’un coup l’une et l’autre ; mais un sang généreux ne se dément jamais. Je lui jetai son épée. « Recommençons, lui dis-je, et songez que c’est sans quartier. » Il m’attaqua avec une furie inexprimable. Je dois confesser que je n’étais pas fort dans les armes, n’ayant eu que trois mois de salle à Paris. L’amour conduisait mon épée. Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d’outre en outre ; mais je le pris sur le temps, et je lui fournis un coup si vigoureux, qu’il tomba à mes pieds sans mouvement.
Malgré la joie que donne la victoire après un combat mortel, je réfléchis aussitôt sur les conséquences de cette mort. Il n’y avait pour moi ni grâce ni délai de supplice à espérer. Connaissant, comme je faisais, la passion du gouverneur pour son neveu, j’étais certain que ma mort ne serait pas différée d’une heure après la connaissance de la sienne. Quelque pressante que fût cette crainte, elle n’était pas la plus forte cause de mon inquiétude. Manon, l’intérêt de Manon, son péril et la nécessité de la perdre, me troublaient jusqu’à répandre de l’obscurité sur mes yeux, et à m’empêcher de reconnaître le lieu où j’étais. Je regrettai le sort de Synnelet : une prompte mort me semblait le seul remède à mes peines.
Cependant ce fut cette pensée même qui me fit rappeler promptement mes esprits, et qui me rendit capable de prendre une résolution. Quoi ! je veux mourir, m’écriai-je, pour finir mes peines ! il y en a donc que j’appréhende plus que la perte de ce que j’aime ? Ah ! souffrons jusqu’aux plus cruelles extrémités pour secourir ma maîtresse, et remettons à mourir après les avoir souffertes inutilement.

Je repris le chemin de la ville, j’entrai chez moi, j’y trouvai Manon à demi morte de frayeur et d’inquiétude ; ma présence la ranima. Je ne pouvais lui déguiser le terrible accident qui venait de m’arriver. Elle tomba sans connaissance entre mes bras au récit de la mort de Synnelet et de ma blessure ; j’employai plus d’un quart d’heure à lui faire retrouver le sentiment.
J’étais à demi mort moi-même ; je ne voyais pas le moindre jour à sa sûreté ni à la mienne. « Manon, que ferons-nous ? lui dis-je lorsqu’elle eut repris un peu de force ; hélas ! qu’allons-nous faire ? Il faut nécessairement que je m’éloigne. Voulez-vous demeurer dans la ville ? Oui, demeurez-y ; vous pouvez encore y être heureuse ; et moi je vais, loin de vous, chercher la mort parmi les sauvages ou entre les griffes des bêtes féroces. »
Elle se leva malgré sa faiblesse ; elle me prit par la main pour me conduire vers la porte : « Fuyons ensemble, me dit-elle, ne perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut avoir été trouvé par hasard, et nous n’aurions pas le temps de nous éloigner. — Mais, chère Manon, repris-je tout éperdu, dites-moi donc où nous pouvons aller ? Voyez-vous quelque ressource ? Ne vaut-il pas mieux que vous tâchiez de vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma tête au gouverneur ? »
Cette proposition ne fit qu’augmenter son ardeur à partir, il fallut la suivre. J’eus encore assez de présence d’esprit, en sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j’avais dans ma chambre, et toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes poches. Nous dîmes à nos domestiques, qui étaient dans la chambre voisine, que nous partions pour la promenade du soir (nous avions cette coutume tous les jours) ; et nous nous éloignâmes de la ville plus promptement que la délicatesse de Manon ne semblait le permettre.
Quoique je ne fusse pas sorti de mon irrésolution sur le lieu de notre retraite, je ne laissais pas d’avoir deux espérances, sans lesquelles j’aurais préféré la mort à l’incertitude de ce qui pouvait arriver à Manon. J’avais acquis assez de connaissance du pays, depuis près de dix mois que j’étais en Amérique, pour ne pas ignorer de quelle manière on apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre leurs mains sans courir à une mort certaine. J’avais même appris quelques mots de leur langue et quelques-unes de leurs coutumes, dans les diverses occasions que j’avais eues de les voir.
Avec cette triste ressource, j’en avais une autre du côté des Anglais, qui ont, comme nous, des établissements dans cette partie du Nouveau-Monde. Mais j’étais effrayé de l’éloignement : nous avions à traverser, jusqu’à leurs colonies, de stériles campagnes de plusieurs journées de longueur, et quelques montagnes si hautes et si escarpées, que le chemin en paraissait difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigoureux. Je me flattais néanmoins que nous pourrions tirer parti de ces deux ressources : des sauvages pour aider à nous conduire, et des Anglais pour nous recevoir dans leurs habitations.
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, c’est-à-dire environ deux lieues ; car cette amante incomparable refusa constamment de s’arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa qu’il lui était impossible d’avancer davantage. Il était déjà nuit ; nous nous assîmes au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu’elle avait pansée elle-même avant notre départ. Je m’opposai en vain à ses volontés ; j’aurais achevé de l’accabler mortellement si je lui eusse refusé la satisfaction de me croire à mon aise et sans danger avant que de penser à sa propre conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs ; je reçus ses soins en silence et avec honte. (À suivre)











