
Cette tribune est parue dans Le Figaro daté des 8 et 9 août. Qu’aurions-nous à y ajouter, sinon notre franche adhésion ? Dans un État aussi faible que le nôtre, les « ingérences » étrangères ont libre cours, en dépit de ce que peut dire, faire et prétendre le Régime, qui en a une conception toute sélective, sans rapport avec les intérêts réellement fondamentaux de la nation. C’est ce qui est dit ici, courageusement, par Nicolas de Villiers.
TRIBUNE – Un parc dédié à « Dragon Ball » et financé par l’Arabie saoudite pourrait ouvrir ses portes sur les cendres du premier parc à thème français, Mirapolis. En faisant de la France sa succursale touristique, le pétrodollar saoudien n’investit pas dans un manège, mais il finance un récit, contrairement à la France, qui a abandonné le sien.

En 1987, du haut de ses 35 mètres, le géant Gargantua accueille les premiers visiteurs de Mirapolis. L’intuition du parc de Cergy-Pontoise est alors de s’inspirer des contes et des légendes français pour inventer un loisir familial d’un nouveau genre. Une sorte de Disney à la française. Mais, très vite, c’est le gouffre. Pensé par des cerveaux d’experts plutôt que par des cœurs d’artistes, Mirapolis ferme ses portes précipitamment. Quarante ans plus tard, nos gouvernants sont tout heureux de nous annoncer que, au même endroit, Gargantua sera bientôt remplacé par un certain Son Goku. Rabelais cède la place à Dragon Ball . La Renaissance s’incline devant un enfant à queue de singe. Tout un symbole. Le roman national n’inspire plus nos dirigeants, ils lui préfèrent les mangas japonais. Ils n’ont donc pas compris – ou pas voulu comprendre – que se joue, en ce XXIe siècle, la grande bataille mondiale des imaginaires. La perte d’influence récente des États-Unis, qui inondaient le monde avec l’« American way of life », ouvre des perspectives nouvelles que nous pourrions saisir pour faire rayonner la culture française et rendre notre voix plus audible sur l’échiquier international.
L’Arabie saoudite ne s’y trompe pas puisque c’est elle qui vient implanter sur notre sol ce projet Dragon Ball. Riyad a compris que la culture est l’instrument de puissance par excellence et déploie, méthodiquement, sa stratégie culturelle. Mohammed Ben Salman la nomme « Vision 2030 », un plan de développement établi en 2016, visant à sortir le pays de sa rente pétrolière historique en diversifiant son économie. Les résultats sont concrets. Qiddiya City accueille déjà le plus grand parc aquatique de la région. L’Arabie saoudite investit dans le cinéma, le sport et l’esport, c’est-à-dire partout où se fabrique aujourd’hui l’imaginaire populaire mondial. Ce n’est pas de l’argent qui cherche un placement, c’est une doctrine exécutée avec constance, qui sait précisément où frapper pour façonner le regard du monde. En faisant de la France sa succursale touristique de feu Mirapolis, le pétrodollar saoudien n’investit pas dans un manège : il finance un récit, une mythologie, un point de vue civilisationnel. Et il le fait en France, parce que notre pays a cessé, lui, de financer et de défendre son héritage millénaire. D’autres imaginaires, portés par d’autres puissances, s’empressent de combler le vide.Passer la publicité
L’Histoire nous inspire
Ce coup d’audace saoudien n’aurait aucune prise si la France n’avait pas perdu foi en sa propre culture, qui est pourtant l’indispensable ciment de la nation. Comme un lien amoureux qui unit la France à son peuple, la culture est l’expression vivante de milliers de souvenirs partagés devenus langue, rites et coutumes. Elle permet, par la communauté de mémoire, la communauté de destin. Nos rapports humains, nos manières de penser le monde, le sens que nous donnons à la vie, le rôle que nous confions à la société, aux institutions, à l’État, tout en est le fruit. Ainsi, selon qu’une nation cultive l’amour-propre ou la haine de soi, elle court à sa gloire ou à sa perte. Quand les symboles français sont méprisés, et même tournés en dérision, tout un peuple perd la faculté à croire en lui-même et à se penser capable de peser sur les équilibres du monde. L’effort de transmission est proscrit, car on le croit stérile. On choisit alors Dragon Ball plutôt que Les Misérables, Son Goku plutôt que Cosette.
Notre France mérite-t-elle qu’on bazarde son legs universel pour lui préférer un enfant à queue de singe venu du bout du monde par la seule volonté d’une lointaine puissance en quête d’influence ?
Il ne s’agit évidemment pas d’opposer les civilisations et de rejeter l’échange culturel. Bien au contraire. S’intéresser au lointain est la preuve d’un esprit ouvert, et apprécier la culture japonaise est une vertu indéniable. On peut tout à fait savourer Rostand ou George Sand tout en aimant les haïkus ou les mangas. Mais doit-on pour autant céder à la tentation de l’exotisme oikophobe quand la France s’offre à nous ? Celle qu’on appelle Notre-Dame ou Marianne, la France de Clemenceau et de Jeanne d’Arc, des Poilus de 14 et des chevaliers de Saint Louis, des Résistants et des martyrs. La France aux mille visages, concentré sublime des paysages du monde en à peine 1 000 kilomètres de distance. La France des poètes et des peintres, des aventuriers et des artistes, du Petit Prince et de Roland, où les ombres de 1 milliard de morts ensevelis sous nos pieds ont donné leur vie pour la poignée des vivants que nous sommes. Notre France mérite-t-elle qu’on bazarde son legs universel pour lui préférer un enfant à queue de singe venu du bout du monde par la seule volonté d’une lointaine puissance en quête d’influence ?
Notre pays ressemble au malade d’Alzheimer qui voudrait tant revenir à lui-même, mais qui s’est défait de ses souvenirs les plus intimes, les plus essentiels et les plus constitutifs de sa personnalité. Si l’amnésique n’a aucun pouvoir sur le mal qui éteint sa mémoire, la France, dès qu’elle le décide, détient le remède des retrouvailles auxquelles elle aspire : renouer avec la fierté de son Histoire, de ses incomparables paysages, de ses fulgurances poétiques, de ses percées philosophiques, de ses grandes inventions, de ses héros, hommes ou femmes, qui lui ont rendu sa raison d’être chaque fois qu’elle doutait de son avenir. N’est-ce pas Charles Perrault qui le premier inspira Walt Disney ? Il n’y a pas si longtemps, la France ne rougissait pas quand on la complimentait sur ses grandeurs. Elle les distribuait généreusement à qui en réclamait une part.
Et si l’on m’oppose, pour justifier ce projet, le montant des capitaux étrangers investis, je répondrai que, grâce à notre seul succès, sans aucune aide de l’État, nous avons patiemment donné au Puy du Fou les moyens d’investir les mêmes sommes que celles annoncées pour le parc nippo-saoudien. Nous avons inventé un modèle de parc familial, célébrant les beautés françaises. Non point pour cultiver un entre-soi chauvin qui se fermerait au monde, mais pour encourager une fierté rayonnante, ouverte, qui fédère chaque année des millions de visiteurs. Si l’Histoire nous inspire, c’est simplement parce que nous aimons la France comme on aime un être cher. Nous admirons ses élans glorieux, nous saluons son génie, nous chantons son légendaire. Nous puisons dans son prodigieux réservoir de souvenirs un imaginaire qui peut, à lui seul, nourrir cent Puy du Fou. Et, lorsque nous enracinons notre modèle en Espagne, nous n’y importons ni manga ni mousquetaire. Dans la terre de Tolède, Puy du Fou España met en scène le patrimoine et le légendaire espagnols. D’ailleurs, si un jour le Puy du Fou devait exporter son savoir-faire au Japon ou en Arabie saoudite, je ne serais pas surpris que nous trouvions dans ces deux civilisations millénaires assez d’histoires pour alimenter nos futures créations sans recourir à des licences mondialisées.
Ce n’est donc ni de talent ni d’appétit populaire que la France manque pour remplacer Mirapolis par un projet français, c’est seulement de la volonté de croire en elle-même. o ■ o NICOLAS DE VILLIERS
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