
Par Aristide Ankou.
Sur ce film, déjà présenté dans Je Suis Français, sous un jour tout aussi favorable, Aristide Ankou a écrit un fort bel article avec lequel, en définitive, on pourra parfaitement ne pas être d’accord. Ce serait toutefois dommage de ne pas l’avoir lu, ne serait-ce que pour nourrir, à la bonne altitude, notre réflexion.

Si vous me lisez régulièrement, vous vous doutez que j’ai été voir, dès leur sortie, les deux chapitres de La bataille de Gaulle.
Je leur ai trouvé beaucoup de qualités et je suis tout prêt à leur pardonner leurs quelques défauts et inexactitudes historiques au regard de ces qualités et de la vérité morale qu’ils donnent à voir aussi bien, me semble-t-il, qu’un film à grand spectacle et propre à séduire le grand public est capable de le faire.
Erreurs dans certains détails, peut-être, mais vérité en gros, surtout, et c’est cela qui importe en définitive. Ne laissons pas les arbres nous cacher la forêt.
Il y a toutefois un point qui me semble réellement regrettable, car propre, justement, à brouiller le propos très manifeste – et salutaire – du film.
L’opposition centrale qu’il donne à voir est celle entre tous ceux qui, à compter de juin 1940, tiennent pour acquis que la France dût désormais être « serve, honteuse, bafouée », pour reprendre les mots des Mémoires de guerre, tous ceux qui ne croient plus « à son indépendance, à sa fierté, à sa grandeur » ; et ceux qui, au contraire, y croient encore et, par conséquent, refusent de considérer que le dernier mot a été dit avec la défaite de nos armées.
Les premiers sont très nombreux, et animés de motifs divers : ils vont des partisans de la « révolution nationale » aux collaborationnistes purs et durs, en passant par l’administration Roosevelt ou ceux que leur cosmopolitisme rend traîtres à toute patrie, comme Jean Monnet. Les seconds sont une poignée, autour de De Gaulle à Londres, dispersés dans les multiples mouvements de résistance dans la France occupée.
La bataille de Gaulle rappelle ce qui devrait être évident, mais ne l’est hélas plus depuis au moins deux générations : les premiers avaient tort et les seconds avaient raison.
Il est donc dommage que le film présente De Gaulle comme une sorte d’illuminé, qui se prend alternativement pour la France et pour Jeanne d’Arc et qui prétend, par une sorte de don médiumnique spécial, avoir raison contre tous. Un illuminé qui a eu de la chance, un Nostradamus dont les prédictions se seraient miraculeusement réalisées, en quelque sorte.
Certes, c’est certainement ainsi que de Gaulle a dû apparaître à beaucoup de gens pendant les années de guerre. Mais justement, La bataille de Gaulle a cet avantage de la sagesse rétrospective sur les contemporains du général. Nous savons comment l’histoire s’est terminée, et nous avons surtout tous les éléments, à commencer par les Mémoires de guerre, pour comprendre que la décision de De Gaulle, « d’assumer la France » dans « le vide effrayant du renoncement général », découlait bien moins du cœur que de la raison, ou du moins que la raison ratifiait l’élan du cœur.
Car l’appel du 18 juin, avant d’être un refus passionné, est d’abord une analyse froide et lucide de la situation. Il suffit de relire cet appel et les messages qui le suivront, tout est dit posément. Ce que de Gaulle oppose à tous ceux qui, derrière Pétain, veulent faire sortir la France de la guerre au nom du « réalisme », c’est qu’ils ont une conception beaucoup trop étroite, et partant fausse, de ce qu’est la réalité. De Gaulle voit que l’Allemagne, bien que temporairement victorieuse, finira inévitablement par perdre cette guerre. Car la guerre deviendra mondiale et, dès lors, les armées du Reich seront tôt ou tard écrasées par la puissance industrielle et la force mécanique supérieure de ses adversaires.
De Gaulle voit aussi immédiatement que l’armistice revient, sous couvert de moindre mal, à remettre à l’ennemi le « trésor de la souveraineté française », c’est-à-dire, très concrètement, à soumettre l’État français à la discrétion du Reich. De Gaulle voit clairement que la collaboration va sortir de l’armistice comme le poussin sort de l’œuf, que cette collaboration entraînera d’innombrables crimes, puisque le Reich est un projet criminel par essence, et que ces crimes et cette humiliation empoisonneront pour des générations, et peut-être à jamais, l’âme de la France.
Car, à la différence des « réalistes » façon Pierre Laval, qui sont en fait des matérialistes assez grossiers, De Gaulle, et tous ceux qui l’ont suivi, comprenaient que les nations ne vivent pas seulement de pain, mais aussi d’honneur. Voilà pourquoi, dans son message du 22 juin, de Gaulle liste les trois raisons qui commandent de refuser la capitulation et la servitude : « L’honneur, le bon sens, l’intérêt supérieur de la patrie », dans cet ordre. Une nation serve est une nation déshonorée et le déshonneur national est une gangrène fatale, à terme, au corps politique. Voilà pourquoi prétendre préserver la France au prix de son honneur, c’est vouloir un résultat dont on a soustrait une condition nécessaire.
Quant au fait que De Gaulle prétendait, lui, un homme seul, parler au nom de la France, cela relevait non pas d’une illumination mystique, mais d’une conception de la nation mûrement réfléchie. Puisque, selon de Gaulle, la France a une existence indépendante des Français qui la composent à un moment donné, puisque la France, si l’on veut, est une personne (la « princesse des contes de fée » ou la « madone aux fresques des murs »), il s’ensuit que le nombre ne fait rien à l’affaire, pas plus d’ailleurs que les grandeurs d’établissement, pour exprimer la volonté nationale.
Dans les circonstances tragiques de juin 1940, ceux qui peuvent légitimement parler au nom de la France sont ceux qui croient encore « à son indépendance, à sa fierté, à sa grandeur » et qui agissent en conséquence. Voilà pourquoi, dans son discours prononcé le 25 août 1944, de Gaulle peut déclarer que Paris a été libéré « avec le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle » : la seule vraie France, c’est celle qui se bat, c’est-à-dire ceux qui se battent pour la perpétuation de la nation « dans l’honneur et dans l’indépendance ». Le reste (qui peut constituer l’immense majorité), ce sont simplement des Français égarés, temporairement ou définitivement.
On peut évidemment contester cette conception de ce qu’est une nation, mais il faut du moins reconnaître qu’elle est cohérente et qu’elle peut s’appuyer sur certaines données historiques solides. À commencer, par exemple, par l’épopée de la France Libre.
Cette dernière considération est certes sans doute plus compliquée à traduire en langage cinématographique, mais le reste, me semble-t-il, aurait pu transparaître à l’écran, ne serait-ce qu’avec quelques lignes de dialogue.
L’aspect héroïque et, en un certain sens, romantique, de la France Libre passe fort bien dans les deux volets de La bataille de Gaulle ; l’aspect rationnel et réaliste – au vrai sens du terme –, en revanche, est trop absent, alors même qu’il constitue sans doute l’enseignement le plus salutaire de cette page de notre histoire.
Il y a là une occasion un peu gâchée, me semble-t-il. Mais cela ne doit pas nous faire bouder notre plaisir. Allez voir ces films, si vous ne l’avez pas déjà fait, et surtout emmenez-y vos enfants, vos petits-enfants, vos neveux et nièces, les copains de vos enfants, bref tous ceux à qui il appartiendra, demain, de défendre le « trésor de la souveraineté française ».o ■o ARISTIDE ANKOU
* Précédemment paru sur la riche page Facebook de l’auteur, (le 3.8.2026).
Aristide Ankou












